L’éruption soudaine d’empathie d’un volcan qu’on croyait éteint


Parmi les codes du cinéma, il y a la scène où quelqu’un parle au téléphone et soudain la communication est interrompue.

Dans les vieux films, on entend le « biiiip » qui informe que la ligne est coupée, mais l’acteur agite le récepteur et parle de plus en plus fort « Allô ? Dédé ? ALLO ??? DEDE ????? REPONDS !!! ». Je rassure les jeunes générations : nous avions des défauts mais nous n’étions pas si cons que ça. Personne ne faisait ça dans la vraie vie.

Dans les films plus modernes, à l’ère des portables, on voit des scènes similaires où le « biiip » est remplacé par le silence. Dans la vraie vie, tu mets du temps à te rendre compte que tu parles dans le vide. D’abord tu éloignes le téléphone pour examiner l’écran et, selon l’information affichée, tu vérifies si Dédé est encore à l’écoute par un simple « Dédé ? ». Devant la confirmation qu’il n’y a plus que la NSA qui soit encore à l’écoute, tu grommelles « je ne t’entends plus, on a du être coupés ». Puis tu réfléchis un peu pour savoir si t’attends qu’il te rappelle ou si c’est toi qui doit rappeler. C’est un processus calme, posé, connu d’avance et à la portée de tous. Même nous les vieux on y arrive, c’est pour dire.

Ou alors le coup de la promenade dans un tunnel bien noir, ou dans une forêt la nuit et soudain les piles de ta lampe de poche lâchent et te voilà plongé à la fois dans le noir et une musique angoissante. Dans la vraie vie, les piles ne lâchent jamais d’un coup. Elles faiblissent lentement mais inexorablement, jusqu’à pousser leur dernier soupir. C’est vraiment pas la peine de secouer la lampe dans tous les sens. Les jeunes peuvent toujours se gratter le tête, mais nous les vieux savons résoudre de tête l’équation « lampe multiplié par piles = néant ». Réponse : les piles sont mortes ou tu n’as pas de lampe. T’as vu ? De tête, sans réfléchir.

Et si tu entends de la musique, c’est généralement ton portable qui sonne car Dédé a finalement décidé de te rappeler. Pas trop tôt. C’est là aussi que tu réalises, en sortant ton téléphone, que tu n’avais pas besoin d’une lampe de poche. Ce qui t’amène à te demander pourquoi t’en as une. Pour finalement te rappeler que t’es dans un film. Du coup, t’entends hurler « COUPEZ ! » car t’as oublié la consigne de mettre ton téléphone en mode silencieux.

Il y a aussi le coup du type – généralement, c’est un mec – qui prend une balle dans l’épaule. Je ne sais pas pourquoi, les épaules semblent attirer les balles comme un aimant, et une balle dans l’épaule a l’air tout à fait gérable, pour peu que tu sois un mec, un vrai. Les premiers soins consistent à serrer les dents, rassurer ceux qui sont indemnes, vérifier le cas échéant si la « balle est sortie ou pas » puis trouver un bout de tissu pour rabibocher tout ça. Pareil pour un coup de couteau dans le bide, pourvu qu’il soit du côté gauche (à moins que ce soit du côté droit, à vérifier). Je sais, c’est juste du cinéma.

Je passe sur les scènes de bagarre à coups de poing et mille autres scènes, dialogues et actions qui composent un « langage » qui nous conditionne tellement que toute représentation réellement réaliste nous paraît… comment dire ? … « fade ». Je sais, c’est juste du cinéma.

Lorsque le protagoniste trouve toujours une place de parking à proximité immédiate de sa destination, c’est un élément anodin parmi d’autres qui s’ajoutent pour graver un récit dans notre cerveau. Je sais, c’est juste du cinéma.

Et chaque film/récit est perçu comme un objet en soi, détaché de tous les autres objets cinématographiques alors qu’ils sont tous reliés entre eux par un enchevêtrement plus ou moins visible, mais pas vraiment conscient, de financeurs, scénaristes, réalisateurs, copinages et intérêts qui forment un bloc culturel omniprésent. C’est ça le cinéma.

Lorsque les Etats-Unis ont mené leur action militaire récente contre le Venezuela, Donald Trump a déclaré qu’il avait suivi les opérations en direct en précisant « c’était comme dans un film ».

« Comme dans un film » (ou « comme au cinéma ») est une phrase qui apparaît de plus en plus souvent dans les médias lorsqu’un témoin veut communiquer son expérience intime avec un évènement extraordinaire. Notez qu’il ne dira jamais « c’était comme dans un film documentaire » (version réaliste) mais bien « comme dans un film » (ou « comme au cinéma »), faisant par là appel non pas à la réalité brute, mais à sa version scénarisée selon les codes du métier.

Petite parenthèse : Faire référence à la fiction pour décrire la réalité me fait penser que le danger des « deep fake » via l’Intelligence artificielle que l’on présente aujourd’hui comme « imminent » et « nouveau » – et qui se répandent en ce moment à la vitesse d’un feu de forêt en Australie – n’est que l’aboutissement d’un processus entamé le jour où un homo-sapiens a prononcé pour la première fois et sur un ton sérieux la phrase « c’était comme dans un film ».

Je vois partout des préoccupations s’exprimer pour le sort d’une population civile. Pas au Venezuela ni, a fortiori, à Gaza, mais en Iran. Même les sionistes sont ultra-préoccupés. Trump a même promis de bombarder le pays en cas de répression. Quant à l’UE, que dire ?

Nous assistons à une éruption soudaine d’empathie d’un volcan qu’on croyait éteint.

Cet nouveau récit pourrait faire plaisir à voir, à condition d’oublier les films précédents et d’ignorer les liens entre eux.

La fiction étant déjà un référentiel majeur, il y a une logique à améliorer et faciliter sa production tout en la mettant désormais à la portée de tous.

Non, la réalité n’a pas rattrapé la fiction – autre phrase cliché. La réalité, elle se baladait main dans la main, en amoureux, avec la vérité, formant un couple indolent souvent incompris mais indifférent au qu’en dira-t-on.

Quant à la fiction, elle n’attendait pas d’être rattrapée. Au contraire, la fiction et son pote le mensonge (souvent par omission) les suivaient discrètement, se planquaient, en attendant le moment propice. Un jour, la fiction et son pote ont surgi et ont tabassé le couple d’amoureux, qui n’a rien vu venir. On dit que leur diagnostic vital est engagé.

En attendant, la fiction et son pote, après leur avoir fait les poches, volé leurs papiers et usurpé leurs identités, circulent avec aise et sont reçus et présentés un peu partout car désormais, le référentiel incontournable, c’est eux.

Viktor Dedaj

un jour on parlera d’Epstein, des sanctions, du droit international et de… pffff



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