Peu après la fin de la phase préparatoire, le Conseil des ministres des Finances de l’Union européenne (UE) a donné son feu vert pour l’euro numérique, validant les dispositions prévues par le cadre légal présenté en 2023 par la Commission européenne (CE). L’Eurosystème (regroupant la Banque centrale européenne et les banques centrales nationales, NDLR), économistes et hauts fonctionnaires insistent sur la menace que représentent les monnaies numériques extra-européennes sans s’inquiéter du risque de contrôle et de surveillance auquel seront exposées les libertés individuelles.
En juin 2023, la CE a déposé deux propositions de règlements. L’une pour établir l’euro numérique comme monnaie de banque centrale (MNBC), l’autre pour garantir la pérennité des paiements en espèces. Le projet, porté par la Banque centrale européenne (BCE) et défendu par sa présidente, Christine Lagarde, et qui surgissait dans un contexte marqué par la multiplication des cryptomonnaies et de monnaies numériques ailleurs dans le monde, comme aux États-Unis ou en Chine, suscitait plus de questions que de réponses.
Le Conseil de l’UE donne son feu vert
Le cadre juridique, qui est toujours négocié par les États membres, prévoit à ce stade la mise en place de l’euro numérique comme moyen de paiement au quotidien qui “sera distribué gratuitement”, sous la forme d’un “wallet” (portefeuille numérique), logé dans une application mobile ou en ligne. Le projet de texte européen prévoit aussi de plafonner une transaction à 3 000 euros. Le but est de prévenir les abus mais surtout le risque de “bank run”, c’est-à-dire la baisse des dépôts des euros numériques dans les caisses de la banque centrale en cas de crise de confiance entre les clients et les établissements financiers.
Cet euro numérique, “qui préservera l’anonymat”, restera une option de paiement supplémentaire parmi d’autres moyens de paiement comme le cash. Les particuliers, les petites entreprises ou des associations à but non lucratif auraient aussi le droit de rejeter ce mode de paiement. En outre, les utilisateurs ne seront pas liés à la BCE par une “relation contractuelle”, puisque cette devise dématérialisée pourrait être “distribuée par les banques à travers leurs offres de services”.
En novembre 2025, la phase préparatoire de l’euro numérique a pris fin “avec succès”. Si la législation est adoptée cette année, “un exercice pilote pourrait démarrer en 2027 et l’Eurosystème devrait être prêt pour une émission initiale potentielle de l’euro numérique dans le courant de 2029”, explique la Banque centrale européenne.
Le mois dernier, le Conseil de l’Union européenne a soutenu à l’unanimité le projet d’euro numérique, via un accord de politique générale adopté lors d’une réunion des ministres des Finances, malgré la réticence des banques. Celles-ci remettent en doute l’enthousiasme des consommateurs, s’opposent aux plafonds et jugent le projet complexe et couteux.
Mais la position commune des États membres vient valider les principes du règlement de juin 2023 comme les plafonds ou la possibilité de paiements en ligne/hors ligne, ouvrant la voie aux trilogues avec le Parlement européen pour un vote en mai 2026.
Une vingtaine de jours plus tard, François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, a déclaré lors d’une conférence à Paris que sans cet euro numérique, la monnaie européenne elle-même, “lancé il y a plus de 25 ans […] un énorme succès populaire” et une “réussite durement acquise” pourrait être “menacée si nous ne sécurisons pas le rôle pivot de la monnaie de banque centrale souveraine dans le monde numérique. »
Lundi, plusieurs médias ont relayé la lettre ouverte de près de 70 économistes, pressant les eurodéputés à adopter rapidement le cadre législatif, voyant l’euro numérique comme un bouclier stratégique contre l’hégémonie des stablecoins privés et des paiements extra-européens.
Une monnaie “programmable”
Cette menace est vraisemblablement la seule que ces ministres européens, économistes et hauts fonctionnaires semblent observer, n’abordent pas (ou très peu, comme promesses) les risques d’atteinte à la vie privée ou de contrôle.
Rappelons-le, aujourd’hui, le cash offre plusieurs avantages : de la liberté et l’absence de traçabilité ou d’intermédiaires. À l’opposé, l’euro numérique sera une monnaie émise directement par la BCE, qui sera stockée dans un portefeuille numérique dédié. Cette MNBC est donc programmable. La BCE peut conditionner son usage comme limiter des dépenses, voire l’accès à son compte.
Ce potentiel de contrôle centralisé, renforcé par des plafonds stricts, rappelle des dérives passées comme le gel arbitraire de comptes au Canada en 2022 lors du Freedom Convoy, opéré sans décision judiciaire, qui nous rappelle qu’un État peut vite recourir à ce pouvoir pour faire face à une crise. En outre, émanant de la BCE, l’euro numérique fera l’objet d’une centralisation qui permet alors une surveillance généralisée des flux monétaires.
Le Parlement européen prévoit de se prononcer sur le règlement de l’euro numérique au premier semestre 2026, potentiellement en mai prochain. De premières tendances montrent que les députés du centre, de la gauche et les libéraux semblent favorables au projet, tandis que les conservateurs, qui se font l’écho des banques et des citoyens, sceptiques et inquiets, se positionnent plutôt en faveur des crypto-monnaies.