Franz Fanon, un moment du combat contre le Colonialisme


Si le combat anticolonial de Franz Fanon n’est pas une légende, il fut réel et consistant, pour autant, je n’en suis pas saisi d’une « extase réglementaire » comme il se devrait dans certains milieux militants. Incontestablement, il a apporté une dimension, essentiellement psychanalytique, sur les colonisateurs et les colonisés, extrêmement riche, puissante, intéressante, féconde et profonde.

Pour le reste il y a, selon la formule populaire « à prendre et à laisser ». Si la Psychanalyse est véritablement son domaine de compétence et s’il y excelle et apporte beaucoup ; sur le plan strictement politique, il en va autrement. Pour moi, Toussaint Louverture, Marcus Garvey, Eugène WEB Du Bois, CLR James, Aimé Césaire, et surtout Malcolm X, et bien d‘autres encore, lui sont infiniment supérieurs.

J’ai expliqué dans mon travail sur Malcolm X comment celui-ci fait évoluer sa pensée sur toute une série de questions, notamment la nécessité, ou pas, d’un rapprochement avec le Mouvement des Droits civiques de Martin Luther King. Dans son travail « Marxisme et Révolution noire, Grace Lee Bogs dans son siècle », Simon Chuang explique : « En 1963, Détroit devient même le cœur du mouvement pour le « Pouvoir noir » dans le nord du pays : en juin, Cleage et Clarence LaVaughn Franklin y organisent une « Marche pour la Liberté » menée par Martin Luther King et rassemblant près de 250 000 personnes, deux mois avant celle de Washington au cours de laquelle ce dernier donnera l’un des discours les plus retentissants du XXe siècle — le fameux « I have a dream ». Grace Lee Boggs partageait avec King l’idée que la Révolution noire devait conduire à la reconstruction tout entière de la société.

La même année, Malcolm X se rend aussi à Détroit pour y prononcer un discours replaçant la lutte des Noirs dans l’histoire longue des Révolutions. Lorsqu’il rompt avec Elijah Muhammad et le mouvement Nation of Islam en 1964, le groupe de Détroit lui propose de fonder ensemble une organisation pour le Mouvement noir. Grace Lee Boggs joue alors le rôle d’intermédiaire, en allant le rencontrer à Harlem, mais la jonction n’aboutira jamais : Malcolm X est assassiné en février 1965. »

Cette pensée dialectique de Malcolm X, cherchant à tout moment à « rassembler ce qui est épars » pour atteindre un objectif commun à un moment donné, est totalement absente dans la pensée de Franz Fanon. S’il met en œuvre incontestablement la dialectique dans son œuvre de « psychanalyste », cette démarche au plan politique n’existe pas vraiment.

J’en prendrai deux exemples :

▪ Quand il analyse les rêves des colonisés comme étant essentiellement « musculaires », il analyse très finement que c’est la condition de soumission et d‘exploitation qui fait que le colonisé veut rivaliser physiquement avec l’oppresseur et que, dans ce domaine, il est son égal, voire son supérieur.

▪ Sur le plan politique, son combat contre le Colonialisme se cristallise surtout pour l’Indépendance de l’Algérie, où il a été d’un courage exceptionnel et d‘une détermination sans faille. Mais il est littéralement aveuglé par ses yeux de Chimène pour le FLN, nous ne sommes plus alors dans le monde rationnel. Le concept précède la preuve, ce qui l’amène tout naturellement à être totalement pro-URSS stalinienne et Pays-de-l’Est, car ils soutiennent le FLN, dans le cadre de la Guerre Froide.

Ainsi, cédant à une propagande d’État avant l’heure, il assimile pleinement, dans Les Damnés de la Terre (page 132), Messali Hadj et ses camarades, comme ayant la même base sociale que les Harkis : le lumpenprolétariat. Je vais m’intéresser ultérieurement et plus précisément aux Harkis et à ce qu’ils représentaient, mes connaissances ne sont pas suffisantes à ce jour pour être d ‘accord ou pas avec Fanon là-dessus. Cela fera sans doute l’objet d’un Dossier pour la Raison. Mais sur les Messalistes, je ne dirai pas que c’est une « Hérésie », cela ferait bizarre pour un Libre Penseur, mais il s ‘agit d’une erreur totale, basée sur un aveuglement sans faille sur le FLN.

Si on peut penser – à priori – que les Harkis pouvaient être représentatifs d’une couche de la population et surtout de la paysannerie, couche déclassée et n’ayant d’issue qu’en liant son sort à la défense du Colonialisme, il est clair que la base sociale du Messalisme, c’est le Prolétariat algérien qui se constitue en émigrant en Métropole pour vendre sa force de travail.

Messali Hadj, était un authentique Militant ouvrier, combattant de la classe ouvrière, Internationaliste et Indépendantiste. Internationaliste parce qu’Indépendantiste – Indépendantiste parce qu’Internationaliste. Le maitre-mot de Messali était : « l’Organisation » de la Classe ouvrière. Il était un « cadre organisateur de la Classe », selon l’expression chère à beaucoup de mes camarades de combat.

C’est DANS et PAR le Mouvement ouvrier, notamment syndical, qu’il constitue une force politique. La base sociale de l’Étoile Nord-Africaine (ENA), du Parti du Peuple Algérien (PPA), du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD), c’est le Prolétariat et l’affrontement avec le FLN est, pour la direction des Travailleurs comme tels, à travers l’Union Syndicale des Travailleurs Algériens (USTA).

Faire des Messalistes une détermination du lumpenprolétariat, c’est comme dire que les SA nazis étaient des militants ouvriers. C’est un non-sens absolu et totalement contraire à la vérité et à toute analyse rationaliste, révolutionnaire voire marxiste.

Un bref aperçu de Franz Fanon par Wikipédia

Frantz Fanon, né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France (Martinique) et mort le 6 décembre 1961 à Bethesda dans un hôpital militaire de la banlieue de Washington aux États-Unis, est un psychiatre et essayiste de nationalité française se considérant comme citoyen algérien, fortement impliqué dans la lutte pour l’Indépendance de l’Algérie et dans un combat international dressant une solidarité entre « frères » opprimés.

Il est l’un des fondateurs du courant de pensée tiers-mondiste, et une figure majeure de l’anticolonialisme. Il a inspiré les études postcoloniales. Il cherche à analyser les conséquences psychologiques de la colonisation à la fois sur le colon et sur le colonisé. Dans ses livres les plus connus comme Les Damnés de la Terre, il analyse le processus de décolonisation sous les angles sociologique, philosophique et psychiatrique….

En 1943, à 18 ans, il s’engage dans l’Armée française de la Libération après le ralliement des Antilles françaises au général de Gaulle. Il explique ce choix par le fait que « chaque fois que la liberté et la dignité de l’homme sont en question, nous sommes tous concernés, Blancs, Noirs ou Jaunes ». Combattant sous les ordres du général de Lattre de Tassigny, il est blessé dans les Vosges. Parti se battre pour un idéal, il est confronté à « la discrimination ethnique, à des nationalismes au petit pied ». Toujours membre de l’armée française, il est ensuite envoyé quelques semaines en Algérie, qui sont pour lui l’occasion d’observer la structure de la société coloniale qu’il conçoit comme « pyramidale » (colons riches, petits-blancs, juifs, indigènes évolués, masse du peuple) et intrinsèquement raciste.

De retour en Martinique, il passe le baccalauréat et s’engage avec son frère Joby dans le soutien à la candidature d’Aimé Césaire qui se présente aux élections législatives d’octobre 1945 pour le Parti communiste français. Ayant reçu une citation par le général Salan, il obtient une bourse d’enseignement supérieur au titre d’Ancien-Combattant, ce qui lui permet de faire des études de médecine en France métropolitaine, tout en suivant des leçons de philosophie et de psychologie à l’université de Lyon, notamment celles de Maurice Merleau-Ponty. Sur le plan politique, il dirige le journal étudiant Tam-Tam et participe à différentes mobilisations anticolonialistes avec les Jeunesses communistes, dont il n’est cependant pas membre…

« La première chose que l’Indigène apprend, c’est à rester à sa place, à ne pas dépasser les limites ; c’est pourquoi les rêves de l’Indigène sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressifs. Je rêve que je saute, que je nage, que je cours, que je grimpe. Je rêve que j’éclate de rire, que je franchis le fleuve d’une enjambée, que je suis poursuivi par une meute de voitures qui ne me rattrapent jamais. Pendant la colonisation, le colonisé n’arrête pas de se libérer entre neuf heures du soir et six heures du matin. Cette agressivité sédimentée dans ses muscles, le colonisé va d’abord la manifester contre les siens. C’est la période où les nègres se bouffent entre eux et où les policiers, les juges d’instruction ne savent plus où donner de la tête devant l’étonnante criminalité nord-africaine. »

Aux côtés du Front de Libération Nationale

Dès le début de la guerre d’Algérie, en 1954, il s’engage auprès de la Résistance nationaliste et noue des contacts avec certains officiers de l’Armée de libération nationale ainsi qu’avec la direction politique du Front de libération nationale (FLN), Abane Ramdane et Benyoucef Benkhedda en particulier. Il remet au gouverneur Robert Lacoste sa démission de médecin-chef de l’hôpital de Blida-Joinville en novembre 1956, puis est expulsé d’Algérie en janvier 1957.

Il décide de rompre avec sa nationalité française et se définit comme Algérien. Il rejoint le FLN à Tunis, où il collabore à l’organe central de presse du FLN, El Moudjahid, comme spécialiste des problèmes de torture parce qu’il avait soigné plusieurs tortionnaires en tant que psychiatre à l’hôpital de Blida. En 1958, il se fait établir un vrai-faux passeport tunisien au nom d’Ibrahim Omar Fanon. En 1959, il fait partie de la délégation algérienne au congrès panafricain d’Accra ; il écrit la même année L’An V de la Révolution algérienne publié par François Maspero. En mars 1960, il est nommé ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) au Ghana. Il échappe durant cette période à plusieurs attentats au Maroc et en Italie. Il entame à la même époque l’étude du Coran, sans pour autant se convertir.

Très critique sur les dirigeants africains ralliés à la Communauté française (association entre la France et ses colonies), il s’interroge sur les causes de l’attitude des bourgeoisies nationales devant le système colonial. Selon lui, le colonialisme façonne au sein de la société indigène une classe de nature bourgeoise en raison de ses privilèges matériels, mais qui n’aurait aucun rôle économique (pas de « capitaines d’industrie ») et serait confinée à des activités de types intermédiaires. Elle se trouve dès lors uniquement dédiée à la défense des intérêts du colonialisme. Ainsi, au moment de concéder l’indépendance, les puissances coloniales transmettent le pouvoir à des bourgeoisies asservies qui prennent le rôle de « gérantes des entreprises de l’Occident ». Pour lui, la décolonisation ne serait effective dans ces pays que sur le plan culturel (retour aux anciennes traditions), alors que le colonialisme se maintiendrait sur le plan économique.

Il considère par ailleurs que l’Indépendance nationale n’a de sens qu’en intégrant les questions sociales, qui déterminent ce qu’il nomme le « degré de réalité » de cette indépendance (accès au pain, à la terre, au pouvoir pour les classes populaires). Cette approche le conduit à associer l’Indépendance au Socialisme, qu’il définit comme un « régime tout entier tourné vers l’ensemble du peuple, basé sur le principe que l’homme est le bien le plus précieux ». Il milite également en faveur du Panafricanisme…

Mort de Fanon

Atteint d’une leucémie, il se fait soigner à Moscou, puis, en octobre 1961, à Bethesda près de Washington, où il meurt le 6 décembre 1961 à l’âge de 36 ans, quelques mois avant l’Indépendance algérienne, sous le nom d’Ibrahim Omar Fanon. Dans une lettre laissée à ses amis, il demandera à être inhumé en Algérie. Son corps est transféré à Tunis, et sera transporté par une délégation du GPRA à la frontière. Son corps sera inhumé par Chadli Bendjedid, qui devient plus tard Président algérien, dans le cimetière de Sifana près de Sidi Trad, en Algérie. Avec lui, sont inhumés trois de ses ouvrages : Peau noire, masques blancs, L’an V de la révolution algérienne et Les Damnés de la Terre. Sa dépouille sera transférée en 1965, et inhumée au cimetière des « Chouhadas » (cimetière des martyrs de la guerre) près de la frontière algéro-tunisienne, dans la commune d’Aïn El Kerma (wilaya d’El Tarf).

Il laisse derrière lui son épouse, Marie-Josèphe Dublé, dite Josie (morte le 13 juillet 1989 et inhumée au cimetière d’El Kettar au centre d’Alger), et deux enfants : Olivier, né en 1955, et Mireille, qui épousera Bernard Mendès-France (fils de Pierre Mendès-France). En hommage à son travail en psychiatrie et à son soutien à la cause algérienne, trois hôpitaux en Algérie, l’hôpital psychiatrique de Blida, où il a travaillé, un des hôpitaux de Béjaïa et un hôpital à Annaba, portent son nom.

Des aspects puissants dans son œuvre

« Frantz Fanon avait prédit le caractère factice de la série d’indépendances des pays africains survenue quelques mois avant sa mort prématurée. Pour lui, il s’agissait de rendez-vous ratés d’une décolonisation incomplète, qui a vidé, de toute sa substance transformatrice, leur accession à une souveraineté nationale véritable.

Les colons ont transmis les rênes du pouvoir à une oligarchie locale, qui se constituera en une classe sociale jouant, jusqu’à présent, le rôle de fondé de pouvoir néocolonial et de courroie de transmission « inextricablement liée à l’économie impérialiste mondiale ».

Cette classe, bien identifiée par les marxistes africains a été baptisée bourgeoisie bureaucratique, constituée d’employés du secteur public, hauts fonctionnaires et autres cadres de l’administration, qui utilisent leurs positions dans l’appareil d’État pour en tirer des bénéfices personnels. Elle joue le rôle de facilitation du pillage des ressources nationales des pays africains, par les multinationales étrangères.

Même si Frantz Fanon parle de bourgeoisie nationale, il précise bien que « la bourgeoisie bureaucratique est la forme fonctionnelle obligatoire que doit prendre la bourgeoisie nationale dans les économies dépendantes où l’État est la source primordiale de richesse et de pouvoir ». Mohamed Lamine Ly in SenePlus (21/12/2025).

▪ « Le grand succès des ennemis de l’Afrique, c’est d’avoir corrompu les Africains eux-mêmes… L’ONU n’a jamais été capable de régler valablement un seul des problèmes posés à la conscience de l’Homme par le Colonialisme et, chaque fois qu’elle est intervenue, c’était pour venir concrètement au secours de la puissance colonialiste du pays oppresseur… En réalité, l’ONU est la carte juridique qu’utilisent les intérêts impérialistes quand la carte de la force brute a échoué. »

« Le tort de Lumumba (1) a été alors dans un premier temps de croire en l’impartialité amicale de l’ONU. Il oubliait singulièrement que l’ONU, dans l’état actuel, n’est qu’une armée de réserve, mise sur pied par les Grands, pour continuer entre deux conflits armés la « lutte pacifique » pour le partage du monde. »

« Il fallait bien sûr envoyer des troupes à Lumumba, mais pas dans le cadre de l’ONU. Directement. De pays ami à pays ami. Les troupes africaines au Congo ont essuyé une défaite morale historique. L’arme au pied, elles ont assisté sans réagir (parce que troupes de l’ONU) à la désagrégation d’un État et d‘une nation que l’Afrique entière avait pourtant salués et chantés. Une honte. ». (Franz Fanon dans Pour la Révolution africaine).

1- Patrice Lumumba, de son vrai nom Élias Okit’Asombo, né le 2 juillet 1925 à Onalua (Congo belge), et mort assassiné le 17 janvier 1961 près d’Élisabethville au Katanga, est un homme d’État congolais, premier Premier ministre de la République démocratique du Congo (république du Congo de 1960 à 1964) de juin à septembre 1960. Il est, avec Joseph Kasa-Vubu, l’une des principales figures de l’Indépendance du Congo belge. Il est considéré en République démocratique du Congo comme le premier « héros national » du pays post-indépendance. Il a été enlevé par Moïse Tshombé, torturé et assassiné avec le concours de militaires de l’armée coloniale belge.

Le point de vue de Rafik Chekkat

▪ De son engagement dans les Forces Françaises Libres en 1943, il tirera un constat amer : « « Un an que j’ai laissé Fort-de-France. Pourquoi ? Pour défendre un idéal obsolète […]. Je doute de tout, même de moi. Si je ne retournais pas, si vous appreniez un jour ma mort face à l’ennemi, consolez-vous, mais ne dites jamais : il est mort pour la belle cause […] ; car cette fausse idéologie, bouclier des laïciens et des politiciens imbéciles, ne doit plus nous illuminer. Je me suis trompé ! Rien ici, rien qui justifie cette subite décision de me faire le défenseur des intérêts du fermier quand lui-même s’en fout. […] Je pars demain volontaire pour une mission périlleuse, je sais que j’y resterai ».

En réfléchissant sur le Racisme, il affine sa pensée : « Fanon a bien conscience qu’il existe des liens étroits entre les aspects socio-économiques et psychologiques du racisme ; pour lui, l’« aliénation du Noir n’est pas une question individuelle ». Mais plutôt que d’élaborer une théorie générale du racisme, destinée à servir de cadre a priori aux manifestations particulières de ce racisme, Fanon préfère procéder à une analyse empirique de la condition de Noir ; c’est donc la formulation de ses propres expériences du racisme qui est conçue comme un préalable à la lutte visant à instaurer des rapports normaux entre Noirs et Blancs….

« Bien au contraire, le Racisme tel que nous le connaissons aujourd’hui a commencé à se développer aux XVIIe et XVIIIe siècles, afin de justifier l’utilisation systématique d’une force de travail servile africaine dans les grandes plantations du Nouveau-Monde, qui ont joué un rôle central dans la naissance du Capitalisme comme système mondial. Ainsi le Racisme s’est formé en tant que partie intégrante du processus par lequel le Capitalisme est devenu le système économique et social dominant. Ses avatars ultérieurs sont restés liés à ceux du capitalisme » … Et il commente : « « Pour discriminer, il faut disposer d’un pouvoir dans un mécanisme social.

Tout en la rendant en pratique impossible, les « représentants les plus qualifiés » de la colonisation prônaient et présentaient l’assimilation comme un modèle idéal. Or, s’assimiler à une société raciste (coloniale hier, postcoloniale aujourd’hui), signifie tout bonnement devenir soi-même raciste, idée que formulait, par exemple, Hannah Arendt à la fin de sa biographie de Rahel Varnhagen : « Dans une société entièrement hostile aux Juifs – et cette situation a prévalu jusqu’au XXe siècle, dans tous les pays dans lesquels les Juifs ont vécu – leur assimilation n’est possible qu’en assimilant en même temps l’antisémitisme. »…

« Si la « race » n’existe pas biologiquement, le Racisme existe lui socialement. Ce n’est pas la race qui produit le Racisme mais ce dernier qui produit socialement la « race ». À partir du moment où notre fonctionnement social produit une frontière entre un « nous » et des « eux » sur la base d’une appartenance supposée à des « races », ces dernières deviennent des réalités sociales agissantes et aux effets palpables sur l’expérience quotidienne des personnes ainsi classées et assignées. » Les « identités raciales » sont donc produites avant tout par les rapports de force sociaux existants, et la condition de Noir, d’Arabe ou de Musulman est principalement liée à la position que ces populations occupent comme classe dans le système capitaliste….

« La complexité des moyens de production, l’évolution des rapports économiques entraînant bon gré mal gré celle des idéologies déséquilibrent le système. Le racisme vulgaire dans sa forme biologique correspond à la période d’exploitation brutale des bras et des jambes de l’homme. La perfection des moyens de production provoque fatalement le camouflage des techniques d’exploitation de l’homme, donc des formes du racisme. »

« Le Racisme n’est pas immuable et l’évolution même des moyens de l’exploitation coloniale lui impose de se renouveler sous d’autres formes. À ce niveau, camoufler les formes nouvelles d’exploitation coïncide avec l’atténuation apparente du Racisme – apparente seulement, car Fanon rappelle qu’« il n’existe pas de degrés du racisme ». Les structures mêmes d’une société raciste, l’exploitation d’une main d’œuvre infériorisée, sans droits, ne peuvent que reconduire le Racisme lui-même… »

Et celui de Luc Ngowet

▪ La pensé de Franz Fanon évolue au fil du temps, et c’est normal comme pour Malcolm X, mais contrairement à lui, il n’y a pas toujours un fond commun prégnant. Dans sa communication pour un colloque, Luc Ngowet traite de « l’ontologie politique de la Question noire à la lumière de W.E.B. Du Bois et de Franz Fanon ». Il note que Peau noire, masques blancs n’est pas du tout identique aux Damnés de la Terre.

Il est quelque peu surprenant de lire ces propos de Fanon, qui ne sont pas franchement anticolonialiste : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire de peuple noir, de nationalité nègre ? Je suis Français. Je suis intéressé à la culture française, à la civilisation au peuple français. Nous refusons de nous considérer comme « à côté », nous sommes en plein dans le drame français. Quand des hommes (…) ont envahi la France pour l’asservir, mon métier de Français m’indiqua que ma place n’était pas à côté, mais au cœur du problème. Je suis personnellement intéressé au destin français, aux valeurs françaises, à la nation française ? Qu’ai-je à faire moi d’un Empire noir ? » (Peau noire masques blancs p.164)

« Les dernières pages de l’essai de Fanon dénient avec force tout intérêt à la tradition nationaliste noire, et de façon encore plus radicale, la légitimité même du trio conceptuel que définit le rapport identité, politique, histoire. De toute évidence, c’est la Négritude qui est ici ébranlée, tout du moins visée dans ses fondements : « Ce n’est pas le monde noir qui me dicte ma conduite. Ma peau noire n’est pas dépositaire de valeurs spécifiques. (… ) N’ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu’à venger les Noirs du XVIIIème siècle ? Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est supérieure ou inférieure à une autre race. Je n’ai ni le droit ni le devoir d’exiger réparation pour mes ancêtres domestiqués. Il n’y a pas de mission nègre ; il n’y a pas de fardeau blanc. » (Peau noire masques blancs p.165)

« Le changement radical intervenu dans le parcours politique et intellectuel de Fanon à partir de 1952 laisse perplexe. Compte tenu du rapport violent et douloureux qu’il a entretenu avec la Mère-Patrie dont il disait naguère être associée au destin, peut-on dire, qu’avec le temps, Peau noire masques blancs aurait été en partie réécrit ? Difficile de répondre. En eut-il ressenti le besoin, en-t-il eu la force et le temps, Fanon serait peut-être revenu sur certaines thèses de cet essai de jeunesse. Non pas forcément pour les réécrire, mais peut-être pour s’expliquer avec lui-même –– et surtout pour éclairer l’interprète sur l’évolution de sa pensée.

Que Fanon ait voulu être « color blinded » (aveugle à la couleur), fidèle aux valeurs et principes d’intégration de la République qu’il chérissait avant son arrivée en Algérie, peut se comprendre. Mais qu’il nie l’importance du rôle moteur de l’Histoire dans la construction psychologique et politique de sujets dépossédés de soi précisément parce qu’ils sont dits sans histoire a quelque chose de troublant, même si son discours « Racisme et culture » prononcé lors du grand Congrès des Écrivains Noirs viendra quelque peu corriger ce hiatus dans la pensée du jeune Fanon.

L’universalité de l’homme ne se mesure pas à son a-historicité, et son a-coloration : les grands « Africains universels » que sont Du Bois, Senghor, Césaire, Cornel West, Randy Weston, Jean-Pierre Ndiaye et d’autres ont démontré, à travers leurs productions théoriques et artistiques, que la quête de l’Universalité n’est pas incompatible avec l’affirmation de soi en tant que soi, et en tant que sujet ouvert à l’Altérité. »

Franz Fanon à travers ses écrits

« Ce qu’il (le bourgeois humaniste du XXe siècle) ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme blanc, c’est d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les Coolies de l’Inde et les Nègres d’Afrique » – Aimé Césaire.

Dans Peau noire, masques blancs (1952), on peut lire les lignes ci-dessous.

« Le Blanc est enfermé dans sa blancheur. Le Noir dans sa noirceur… Aussi pénible que puisse être cette constatation, nous sommes obligés de la faire : pour le Noir, il n’y a qu’un destin. Et il est blanc… Nous montrerons ailleurs que souvent ce qu’on appelle l’âme noire est une construction du Blanc… Le Noir a deux dimensions. L’une avec son congénère, l’autre avec le Blanc. Un Noir se comporte différemment avec un Blanc et un autre Noir. Que cette scissiparité soit la conséquence directe de l’aventure colonialiste, nul doute… ». On retrouve là une analyse commune avec Malcom X.

« Parler petit-nègre (à un Noir), c’est exprimer cette idée : Toi, reste où tu es… Le Nègre, nous l’avons dit, se crée un racisme antiraciste. Il ne souhaite pas nullement dominer le monde : il veut l’abolition des privilèges ethniques d’où qu’ils viennent ; il affirme sa solidarité avec les opprimés de toute couleur. Du coup la notion subjective, existentielle, ethnique de Négritude « passe », comme dit Hegel, dans celle – objective, positive, exacte – de Prolétariat. « Pour Césaire, dit Senghor, le Blanc symbolise le Capital, comme le Nègre le Travail. À travers les hommes à peau noire de sa race, c’est la lutte du Prolétariat mondial qu’il chante. »

Sur tous les plans, Fanon démonte les préjugés racistes, notamment à l’aide de la psychanalyse, c’est éclairant. Sur la Question sexuelle, la grande différence est l’absence du poids de la malédiction biblique et du Christianisme sur le sexe : « Le Blanc est persuadé que le Nègre est une bête ; si ce n’est pas la longueur du pénis, c’est la puissance sexuelle qui le frappe. Il a besoin en face de ce « différent de lui » de se défendre. C’est-à-dire de caractériser l’Autre. L’autre sera le support de ses préoccupations et de ses désirs… Pour la majorité des Blancs, le Noir représente l’instinct sexuel (non éduqué). Le Nègre incarne la puissance génitale au-dessus des morales et des interdictions. »

Il cite Henri Baruk (1897-1999, psychiatre français) : « La délivrance des complexes de haine ne sera obtenue que si l’Humanité sait renoncer au complexe de bouc émissaire. » « La Faute, la Culpabilité, le refus de cette culpabilité, la paranoïa, retrouvent le terrain homosexuel. En résumé, ce que d’autres ont décrit dans le cas des Juifs s’applique parfaitement au Nègre. » Et il cite aussi Marie Bonaparte : « Ainsi, en se désagrégeant sur son dos, ils s’en lavent eux-mêmes et apparaissent à leurs propres yeux tout rayonnants de pureté. Le Juif se prête à merveille à être une projection du Diable. Les Nègres en Amérique assument aussi une telle fonction de fixation. »

Dans L’An V de la Révolution algérienne (1959) Fanon commence par un souhait, dont le moins que l’on puisse dire était que la coupe était loin des lèvres : « La mort du colonialisme est à la fois mort du colonisé et mort du colonisateur… Nous voulons une Algérie ouverte à tous, propice à tous les génies. »

« Chaque voile qui tombe, chaque corps qui se libère de l’étreinte traditionnelle du haïk (vêtement féminin algérien), chaque visage qui s’offre au regard hardi et impatient de l’Occupant expriment en négatif que l’Algérie commence à se renier et accepte le viol du Colonisateur. La société algérienne avec chaque voile abandonné semble accepter de se mettre à l’école du Maître et décider de changer ses habitudes sous la direction et le patronage de l’Occupant. »

On pourrait y voir une certaine contradiction avec les propos suivants : « La diffusion en Français des émissions de l’Algérie combattante va libérer la langue ennemie de ses significations historiques. Le même message transmis en trois langues différentes (Arabe, Kabyle, Français) unifie l’expérience et lui donne dimension universelle. La langue française perd son caractère maudit, se révélant capable de transmettre également, à l’attention de la Nation les messages de vérité que cette dernière attend. Aussi paradoxal que cela paraisse, c’est la Révolution algérienne, c’est la lutte du Peuple algérien, qui facilite la diffusion de la langue française dans la Nation »… Dans un numéro de la Collection Arguments de la Libre Pensée consacré aux Langues régionales, je faisais le même constat à propos du « Breton », c’est paradoxalement le Français qui lui donnait une certaine consistance.

« Les autorités d’Occupation n’ont pas davantage mesuré l’importance de l’attitude nouvelle de l’Algérien en face de la langue française. S’exprimer en Français, comprendre le Français, n’est plus assimilable à une trahison ou à une identification appauvrissante avec l’Occupant. Utilisée par la Voix des Combattants, transitant de façon prégnante le message de la Révolution, la langue française devient aussi un instrument de Libération. »

Fanon analyse aussi avec précision les conséquences de la lutte de Libération nationale au sein de la famille algérienne traditionnelle. Quand le Père n’est pas un Combattant, et que c’est le Fils, voire la Fille qui l’est, il n’y a pas une nouvelle hiérarchie qui s’instaure, mais la tendance est à l’Égalité entre tous. L’émergence de la Nation fait apparaitre une nouvelle société. La Révolution fait surgir de nouveaux rapports familiaux et donc sociaux.

« La vieille assurance paternelle, déjà ébréchée, s’écroule définitivement… À aucun moment, on n’assiste à un affrontement véritablement douloureux. Le Père s’efface devant le nouveau monde et se met à la remorque du Fils. C’est le jeune Algérien qui jette la famille dans le vaste mouvement de Libération nationale ». Fanon note que quand le Père est un « Collabo » avec le Colonisateur, la Lutte nationale traverse la famille avec des résultats incertains. Certains rejoignent l’Algérie nouvelle, d’autres sont rejetés profondément par elle. Mais là aussi, la Révolution produit ses effets dans le carcan familial.

Fanon analyse aussi les rapports dans la Révolution algérienne entre Juifs et Arabes. Il considère que les trois quarts des Juifs sont plus proches des Algériens que des Colons, même si une minorité participe de l’élite coloniale ou que certains voient avec plaisir les Algériens traités plus mal qu’ils ne l’ont été, ce qui est une certaine manière de se rehausser en abaissant les autres, surtout dit-il (sans plus de précisions et d‘explications) dans la région de Constantine.

C’est pourquoi, dès 1956, le FLN s’adresse à la « communauté israélite » pour lui demander de le rejoindre : « en affirmant d’une façon solennelle son appartenance à la Nation algérienne. Ce choix clairement affirmé dissipera tous les malentendus et extirpera les germes de la haine entretenue par le Colonialisme français ». Là aussi, globalement mais avec des exceptions notables, la coupe était loin des lèvres.

Il termine son ouvrage en affirmant qu’une nouvelle société ne peut être possible que dans le cadre de l’Indépendance nationale, car quand « l’homme colonisé s’arc-boute et rejette l’oppression, il se produit en lui un bouleversement radical qui rend impossible et scandaleuse toute tentative de maintenir le régime colonial. » L’Histoire du XXe siècle a montré que l’on était là aussi dans le domaine des vœux pieux, car le Colonialisme, sous différentes formes, peut se maintenir dans le cadre d’une « Indépendance nationale », plus proclamée que réelle.

Les Damnés de la Terre (1961, année de son décès) est réalisé dans la quasi-clandestinité et est interdit immédiatement en France pour « atteinte à la sécurité de l’État ». En 1955, ce sont des Maquis du FNL, près de Blida, qui prennent contactent avec lui pour lui demander de prendre en charge des Maquisards souffrant de troubles psychiques.

Dans sa Préface, Jean-Paul Sartre se penche sur la question du rôle de la religion dans la lutte des colonisés : « les colonisés se défendent de l’aliénation coloniale en renchérissant sur l’aliénation religieuse. Avec cet unique résultat, au bout du compte, qu’ils cumulent les deux aliénations et que chacune se renforce par l’autre. »

Il explique que, quand les paysans algériens se dotent d’un fusil, « les vieux mythes pâlissent, les interdits sont un à un renversés : l’arme d’un combattant, c’est son Humanité. Car, en le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre : le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds. »

Fanon parle aussi de religion : « L’Église aux colonies est une Église de Blancs, une Église d’étrangers. Elle n’appelle pas l’homme colonisé dans la voie de Dieu, mais bien dans la voie du Blanc, dans la voie du Maître, dans la voie de l’Oppresseur. Et comme on le sait, dans cette histoire il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. »

Il reprend sa théorie « musculaire » : « Face au monde arrangé par le Colonialiste, le Colonisé est toujours présumé coupable. La culpabilité du Colonisé n’est pas une culpabilité assumée, c’’est plutôt une sorte de malédiction, d’épée de Damoclès. Or, au plus profond de lui-même le Colonisé ne reconnait aucune instance. Il est dominé, mais non domestiqué. Il est infériorisé, mais non convaincu de son infériorité. Il attend patiemment que le Colon relâche sa vigilance pour lui sauter dessus.

Dans ses muscles, le Colonisé est toujours en attente. On ne peut pas dire qu’il soit inquiet, qu’il soit terrorisé. En fait, il est toujours prêt à abandonner son rôle de gibier pour prendre celui du chasseur. Le Colonisé est un persécuté qui rêve en permanence de devenir persécuteur. » Dans un tract en 1956, le FLN dira : « Le Colonialisme est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence. »

Son analyse ante-de Gaulle est assez fine : « La fraction monopoliste de la bourgeoise métropolitaine ne soutient pas un gouvernement dont la politique est uniquement celle de l’épée. Ce que les industriels attendent de leur gouvernement, ce n’est pas qu’il décime les peuplades, mais qu’il sauvegarde, à l’aide de conventions économiques leurs intérêts légitimes. » C’est très exactement ce que fera de Gaulle en bradant « l’Algérie de Papa » et en préservant les intérêts de l’Impérialisme français après l’Indépendance.

Il analyse aussi l’opposition classique Ville/Campagne dans laquelle il met le contenu de l’opposition entre ceux qui subissent le Colonialisme et ses méfaits (la campagne) et ceux qui « s’arrangent pour tirer parti de l’exploitation coloniale (la ville) ». Avec l’entrée en masse dans les Maquis, la défiance contre la ville ne fera que s’accroitre. Les Combattants comprennent « que l’agitation politique dans les villes sera toujours impuissante à modifier, bouleverser le régime colonial. »

Il montre aussi l’impuissance de la bourgeoisie ex-colonisée naissante à se constituer véritablement en « bourgeoisie normale », car économiquement, elle est commerçante et non industrielle et plus précisément, elle ne peut être pour longtemps qu’une « bourgeoisie d’esprit et de fonctionnaires ».

Il présente aussi le danger de la militarisation à outrance de la Libération nationale : « Il faut éviter de transformer l’armée en un corps autonome qui tôt ou tard, désœuvré et sans mission, se mettra à « faire de la politique » et à menacer le pouvoir. » Le moins que l’on puisse dire est qu’il avait loin d’avoir tort, l’après-1962 le démontrera, surtout après le coup d’État de Boumediene, appuyé sur l’Armée des frontières.

Le Chapitre V de l’ouvrage sur « Guerre coloniale et troubles mentaux » est tout simplement passionnant, il passe en revue toutes les conséquences de la Guerre d’Indépendance, de la torture, de la violence, de la sexualité pour les décortiquer et les expliquer psychologiquement. Cela ne peut se résumer, il faut les lire absolument. C’est vraiment dans cette dimension de la Psychanalyse que Franz Fanon excelle et apporte beaucoup dans l’analyse.

Il traite aussi de la paresse et de l’indolence présumées des Indigènes : « la paresse du Colonisé, c’est le sabotage conscient de la machine coloniale ; c’est sur le plan biologique, un système d’autoprotection remarquable et c’est en tout cas un retard certain apporté à la mainmise de l’Occupant sur le pays global. » Il aborde aussi le caractère primitif des Indigènes qui entraine des violences, crimes, meurtres de manière importante. Cette absence de Sur-Moi et d‘interdits (Freud) est le produit direct du Colonialisme qui considère les Indigènes comme des Primitifs et des demeurés.

« La criminalité de l’Algérien, son impulsivité, la violence de ses meurtres ne sont donc pas la conséquence d’une organisation du système nerveux ni d’une originalité caractérielle, mais le produit direct de la situation coloniale. » L’Agressivité qui se faisait contre l’autre, jusqu’au meurtre, n’était en fait que la passion suicidaire contre soi-même pour refuser la domination coloniale. Des études vont montrer qu’à partir de 1954 le taux de criminalité « classique » en Algérie et en Métropole entre Algériens, va s’effondrer littéralement, car la lutte pour la Libération nationale va canaliser toute l’agressivité naturelle.

Dans sa Postface, Mohammed Harbi fait un parallèle, à partir de l’analyse de Fanon, avec les enseignements de Lénine sur la Révolution russe et sur le rôle de la paysannerie, reprenant Engels qui parlera « d’exceptionnalisme russe » sur le caractère révolutionnaire de celle-ci. Mais Mohammed Harbi n’assimile pas tout l’action de Mao Dzédoung comme s’intégrant dans ce point de vue.

C’est vraiment à juste titre que ce livre, Les Damnés de la Terre, est resté dans l’Histoire comme l’œuvre-maitresse de Franz Fanon.

En 1964 parait, 3 ans après sa mort, un recueil de ses Écrits politiques « Pour la Révolution africaine » qui s’étalent de 1952 à 1961. Beaucoup de ses textes sont quasi introuvables, car il y a de nombreux articles du journal du FLN El Moudjahid qui furent écrits dans la clandestinité ou en exil, qui sont nécessairement datés et qui n’ont pas le recul des autres ouvrages de Fanon. Plusieurs sont aussi issus des ouvrages précédemment analysés plus haut, il n’est donc pas utile de d’y revenir.

C’est avec un certain plaisir que j’ai lu au début de l’ouvrage cette remarque, comme un écho de mes écrits « musicaux » sur Malcolm X : « C’est ainsi que le Blues « plainte des esclaves noirs », est présenté à l’admiration des oppresseurs. C’est un peu d’oppression stylisée qui revient à l’exploitant en raciste. Sans oppression et sans racisme pas de Blues. La fin du racisme sonnerait le glas de la musique noire ? Comme disait le trop célèbre Toynbee (Arnold Toynbee était un historien des civilisations comparées), le Blues est une réponse de l’esclave au défi de l’oppression ».

Fanon donne cette explication du Racisme : « exploitation éhontée d’un groupe d’hommes par un autre parvenu à un stade de développement technique supérieur. C’est pourquoi l’oppression militaire et économique précède la plupart du temps, rend possible, légitime le Racisme… La réalité est qu’un pays colonial est un pays raciste. »

Il analyse le « revirement » de certaines puissances impérialistes vis-à-vis de la revendication de l’Indépendance de l’Algérie. Il y voit une part d’anticolonialisme libéral, mais surtout que certaines d’entre elles ne verraient pas d’un mauvais œil que la France soit ramenée à sa seule dimension européenne, ce qui faciliterait la « libre concurrence » avec les autres économies sur le marché. C’est pourquoi, il devine que la formule « L’Afrique, chasse gardée de la France » va être substituée par une autre : « L’Afrique, chasse gardée de l’Europe ».

Et pour bien montrer qu’il n’est pas dupe de la position de certains Impérialismes, il écrira : « Les États-Unis estiment que les deux Amériques constituent un monde régi par la Doctrine de Monroe, dont l’application est confiée aux forces américaines. L’Article unique de cette Doctrine stipule que l’Amérique appartient aux Américains, c’est-à-dire au Département d’État. »

Pour finir cette présentation, dont j’espère qu’elle vous aura intéressé, on peut poursuivre la découverte de Franz Fanon par de multiples autres ouvrages et articles qui lui ont été consacrés. On compte aussi sept films dans lesquels son œuvre et son action sont traitées.

Christian Eyschen

Sources :

▪ Peau noire, masques blancs de Franz Fanon – Points Essais – 234 pages – 23,99€

▪ L’An V de la Révolution algérienne de Franz Fanon – La Découverte – 177 pages – 11€

▪ Les Damnés de la terre de Franz Fanon – La Découverte – 312 pages – 13€

▪ Pour la Révolution africaine de Franz Fanon – La Découverte – 220 pages -11,50€

▪ Mayotte, une colonie d’outre-mer par Laurent Draghi – Éditions du Monde Libertaire – 190 pages – 10€

▪ Wikipédia

▪ Entre « erreur blanche » et « mirage noir », la Question raciale dans les premiers écrits de Fanon par Rafik Chekkat (Internet)

▪ W.E.B. Du Bois, Franz Fanon et l’ontologie politique de la Question noire par Luc Ngowet (Internet)

▪ Marxisme et Révolution noire, Grace Lee Bogs dans son siècle par Simon Chuang – Revues Ballast – (Internet)

▪ Transformation systémique et impasse postcoloniale par Mohamed Lamine Ly in SenePlus (21/12/2025)



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