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par Mounir Kilani
Alors que l’Occident prétend défendre un «ordre international fondé sur des règles», une affaire judiciaire révélatrice expose une dérive inquiétante : la résurrection opportuniste de dettes centenaires pour justifier la confiscation d’actifs souverains. Derrière une plainte texane aux accents absurdes se dessine une mutation profonde de la guerre financière contemporaine, où le droit devient une arme et le passé, une matière saisissable.
Dettes tsaristes ressuscitées
Dans un monde où les sanctions économiques font office de guerre froide 2.0, voilà que les États-Unis sortent du chapeau une relique du passé : des obligations émises par l’Empire russe en 1916. Le fonds d’investissement texan Noble Capital RSD LLC a déposé plainte en juin 2025 devant un tribunal fédéral américain, réclamant pas moins de 225,8 milliards de dollars à la Fédération de Russie.
Une somme qui, avec intérêts, équivaut à 17 500 milliards de roubles – assez pour financer plusieurs invasions spatiales ou, plus prosaïquement, pour rembourser la dette américaine… à elle-même ?
Ce n’est plus du contentieux, mais de la nécromancie financière : on exhume des dettes mortes depuis un siècle pour leur faire signer, sous contrainte, les guerres du présent.
Les faits : une dette oubliée, mais pas pour tout le monde
Remontons le temps. En décembre 1916, alors que la Première Guerre mondiale fait rage, l’Empire russe émet des obligations souveraines pour 25 millions de dollars, placées via la National City Bank de New York (ancêtre de Citibank). Coupon à 5,5%, maturité en 1957.
Mais la Révolution bolchevique de 1917 change la donne : en 1918, Lénine répudie ces dettes «impérialistes», les qualifiant de fardeau pour le peuple. L’URSS ne paiera jamais, et la Russie post-soviétique non plus, arguant que ces obligations relèvent d’un régime défunt.
Un siècle plus tard, en 2025 : Noble Capital, un fonds discret basé au Texas, affirme détenir ces papiers jaunis et exige remboursement. Les défendeurs ? La Russie, son ministère des Finances, la Banque centrale et le Fonds national de richesse. Le tribunal ? Le U.S. District Court for the District of Columbia, sous le dossier 1 :25-cv-01796.
La base légale invoquée est la «doctrine de succession d’État», qui ferait de la Russie l’héritière des dettes tsaristes. Et pour payer ? Les actifs russes gelés aux États-Unis depuis 2014 (Crimée) et 2022 (Ukraine) – environ 300 milliards de dollars au total, majoritairement en Europe.
Les Russes, eux, crient au scandale. Konstantin Kosachev, vice-président du Conseil de la Fédération, dénonce une «agression juridique» pilotée par les ennemis de Moscou. Le cabinet Marks & Sokolov, représentant la Russie, invoque l’immunité souveraine et menace de faire rejeter la plainte d’ici fin janvier 2026.
Experts et analystes s’accordent : les chances de succès sont minces, mais l’affaire pourrait servir de cheval de Troie pour légitimer la confiscation privée d’actifs gelés, évitant ainsi les débats politiques épineux.
L’absurde : intérêts composés, la recette d’une bombe financière intergalactique
Imaginez : 25 millions en 1916, avec 5,5% d’intérêts composés annuels sur 110 ans. C’est comme laisser une levure dans une pâte à pain oubliée au soleil – ça gonfle jusqu’à l’explosion et donne naissance à un astre financier totalement fictif.
Mais poussons l’absurde : si cette dette était une bactérie, elle aurait colonisé non seulement la Terre, mais tout le système solaire d’ici 2026 ! Calculons vite : à 5,5% composés, la somme double tous les 13 ans environ (règle des 72). En 110 ans, c’est plus de 8 doublons – partant de 25 millions, on arrive à des milliards, puis des trillions. Absurde, non ?
Si on appliquait la même logique à une pizza commandée par Nicolas II en 1916, les intérêts l’auraient fait grandir jusqu’à couvrir la Sibérie entière, avec des pepperonis valant plus que le PIB de l’UE.
Ou imaginez : cette dette pourrait financer un voyage temporel pour aller réclamer l’argent directement au tsar – et avec le surplus, acheter des actions chez les bolcheviks pour prévenir la révolution !
Pendant ce temps, l’Occident gèle 300 milliards russes comme un plat au congélateur, prêt à le servir à l’Ukraine. Drôle de justice, où les dettes centenaires pèsent plus que les sanctions illégales d’aujourd’hui.
Et si les Amérindiens appliquaient cette même logique à Manhattan, acheté pour 24 dollars en 1626 ? Les intérêts composés feraient des États-Unis un locataire éternel !
À force d’intérêts composés, ce n’est plus une dette, c’est une religion : elle survit à ses créanciers, à ses débiteurs, et exige des sacrifices bien après la disparition de ses dieux.
L’ironie : l’Occident, champion des dettes sélectives
Ah, l’ironie ! Les États-Unis, fondés sur une révolution qui a balayé les dettes britanniques, exigent maintenant que la Russie honore celles d’un tsar qu’elle a renversé.
C’est comme si Haïti, contrainte de verser à la France l’«indemnité de l’indépendance» – 150 millions de francs-or extorqués dès 1825, payés jusqu’en 1947 et évalués aujourd’hui à plus de 20 ou 30 milliards de dollars – décidait soudain de réclamer, intérêts composés à l’appui, réparation à son ancien maître colonial.
À ce compte-là, l’Algérie pourrait facturer un siècle et demi de spoliations coloniales, le Congo réclamer les dividendes du caoutchouc et du sang versé sous Léopold II, l’Inde présenter l’addition de deux siècles de prédation britannique, le Vietnam celle des guerres et bombardements, le Kenya celle des camps et des tortures – et la liste serait sans fin.
Mais dans ce tribunal de l’histoire réécrite, seules les dettes utiles à l’ordre occidental sont recevables ; les autres, trop encombrantes, restent classées sans suite.
Et pendant que Washington brandit le «droit international», Moscou contre-attaque en justice contre Euroclear pour les actifs bloqués en Europe.
Une farce géopolitique où les fonds vautours comme Noble Capital deviennent les nouveaux conquistadors, pillant au nom de la «légalité».
Cette affaire n’est pas qu’une anecdote : elle révèle l’hypocrisie d’un système où l’Occident utilise le droit comme arme hybride. Et si Poutine répondait en réclamant des réparations pour l’invasion napoléonienne de 1812 ? Absurde ? Pas plus que cette plainte texane.
Réactions internationales : un cirque mondial de raillerie et de stratégie
L’affaire n’a pas tardé à susciter des réactions au-delà des frontières russo-américaines, transformant ce litige en spectacle géopolitique.
En Russie, outre Kosachev, le député Daniil Bessarabov qualifie cela de «raiding international» via le système judiciaire, accusant l’Occident de convoiter les réserves russes sous n’importe quel prétexte. Le gouvernement russe reste muet officiellement, mais sa contre-plainte contre Euroclear à Moscou (réclamant 232 milliards) montre une riposte musclée.
Du côté ukrainien, c’est vu comme une aubaine : des médias comme Ukranews soulignent que ces dettes centenaires pourraient être repayées via les actifs gelés, aidant à financer la reconstruction de l’Ukraine. Dans un saisissant contraste, pendant que Kiev applaudit, l’Europe tergiverse sur l’utilisation de ses propres actifs gelés (des dizaines de milliards d’euros), craignant des représailles russes.
Ailleurs, peu de réactions officielles pour l’instant – la Chine et les BRICS observent probablement avec un sourire en coin, y voyant une accélération de la dédollarisation à moindres frais. Des experts internationaux, comme Vyacheslav Plahotniuc de l’Académie russe des sciences, doutent du succès mais alertent sur le risque de «privatisation» des sanctions.
Sur les réseaux sociaux, l’info circule via des reposts neutres, mais sans vague massive – comme si le monde, blasé par les absurdités géopolitiques, attendait le prochain acte de ce cirque.
Ce que cette affaire révèle vraiment
Cette résurrection de dettes tsaristes pourrait accélérer la dédollarisation et renforcer les BRICS. De façon contre-intuitive, en cherchant à saigner la Russie, l’Occident pourrait bien se tirer une balle dans le pied.
Au-delà de son caractère juridiquement fragile, cette plainte crée un précédent politique majeur : elle ouvre la voie à une privatisation des sanctions internationales, où des acteurs financiers privés tentent de capter, par voie judiciaire, des actifs gelés à des fins officiellement politiques.
Si ce mécanisme devait se banaliser, plus aucun État ne pourrait considérer ses réserves en dollars ou en euros comme neutres ou intangibles. En ce sens, la véritable cible de cette opération n’est peut-être pas seulement la Russie, mais l’idée même de souveraineté financière hors du bon vouloir occidental.
Quand le passé devient saisissable, plus aucun présent n’est à l’abri.
Dès lors que les juges se font nécromanciens et les fonds vautours, huissiers du passé, il est temps de fermer le cirque.