
Max Bondu. — « Le Crabe de Daesh », 2017
Photo © Matza
«Ici chacun a deux rêves. Le premier, c’est de recevoir une lettre d’embauche du Groupe chimique tunisien. Le second, c’est de se réveiller un matin et de voir que ce cauchemar a disparu du paysage. » Nous sommes en 2019, et l’auteur de ces mots est M. Abdeljabbar Rguigui, alors représentant régional de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) et coordinateur local de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH). Lapidaire, son propos résume ainsi le dilemme dans lequel le golfe de Gabès, aux portes du Sud tunisien, à quatre cents kilomètres de Tunis, est enfermé depuis 1972 : le chômage ou la pollution. Gabès est aujourd’hui encore le siège du plus gros complexe d’industries chimiques du pays, développé autour d’une entreprise publique, le Groupe chimique tunisien (GCT), conçu pour transformer le phosphate extrait dans le bassin minier de Gafsa en acide phosphorique et surtout en engrais, dont l’agriculture intensive, notamment européenne, est gourmande. Exportés, ces dérivés du phosphate représentent pour la Tunisie l’une de ses principales ressources de devises et jusqu’à 10 % des recettes de l’État. Localement, les industries chimiques fournissent près de quatre mille emplois directs et peut-être jusqu’à vingt mille emplois indirects, dans un gouvernorat où le taux de chômage est parmi les plus élevés du pays (plus de 25 %).
Mais un écosystème unique au monde a été sacrifié à cette destinée stratégique pour l’économie nationale : une oasis maritime où cohabitaient deux univers, celui des palmeraies, de leurs cultures étagées de dattes, de légumes, de grenades et de blé, et de leur méticuleuse gestion de l’eau ; et celui de la mer et de la pêche, dans un golfe généreux, où, se souviennent les pêcheurs, les filets se remplissaient à quinze mètres du bord et où les jeunes mariées venaient rituellement chercher une promesse de fertilité. Une géographie miraculeuse née de la rencontre entre une nappe phréatique fossile d’où jaillissaient près de deux cents sources et un golfe qui assurait près de 60 % de la reproduction des poissons en Méditerranée.
Un crime écologique
Avec la cimenterie, installée un peu l’écart de la ville, le groupe chimique puise près de trois cents litres d’eau par seconde, si bien que les sources ont commencé à se tarir dès les années 1980. Des oasis, irriguées désormais par de l’eau de pompage rationnée, mitées par les constructions anarchiques censées absorber à moindre prix la croissance démographique, asphyxiées par les dépôts de poussière qui ralentissent la photosynthèse et les pluies chargées d’acide, il ne reste que des lambeaux stériles, des palmiers gris au milieu de canaux encombrés de déchets. Le tourisme qu’attirait l’oasis a fui. Les muriers grâce auxquels Gabès était réputé pour sa soie ont disparu.
La plage qui longeait l’oasis de Chott Salem, la plus proche du groupe chimique, où les pêcheurs venaient accrocher leurs barques aux palmiers, dégage aujourd’hui un taux de radioactivité trois ou quatre fois supérieur aux normes de sécurité internationales. Elle émane d’une vaste couche de phosphogypse, une boue noire chargée de métaux lourds (uranium, strontium, radium, plomb, nickel…) dont le groupe chimique rejette dans la mer jusqu’à 15 000 tonnes par jour soit près de 5 millions de tonnes par an depuis 1972. Ce résidu de la transformation du phosphate a obscurci la mer et cimenté les fonds marins sur des kilomètres au large de la côte. Sur les 250 espèces marines observées en 1965, il n’en reste plus qu’une cinquantaine. Obligés de s’éloigner de plus en plus pour trouver des poissons, concurrencés par la pêche industrielle au chalut, les pêcheurs de Gabès ont vu proliférer dans leurs eaux depuis 2012 un nouveau fléau, ironiquement baptisé « Daech » (l’acronyme arabe de l’Organisation de l’État islamique) : une variété de crabes arrivée d’Asie dans les eaux de ballast d’un navire qui ravage les filets et extermine toute autre espèce vivante — son seul prédateur, le poulpe, ayant disparu du golfe.
Les Gabésiens ont non seulement vu leur capital matériel et symbolique dilapidé, mais ils ont dû apprendre à vivre avec les rejets de sulfure d’hydrogène ou de fluorure d’hydrogène, les fuites de dioxyde de soufre ou de dioxyde d’azote et la proximité des stocks de cadmium, d’ammoniac, de coke de pétrole (le combustible utilisé par la cimenterie).
Pourtant prévisibles, les effets médicaux de ce voisinage toxique n’ont jamais fait l’objet d’une étude épidémiologique. Les riverains évoquent la fréquence des cancers, des maladies respiratoires, des cas de stérilité ou d’ostéo-fluorose (la fragilisation des os par l’excès de fluor). Mais aucune donnée ne permet d’objectiver le problème, renvoyé par les autorités à une perception subjective. Même dans les cas de maladies, voire de décès où la pollution semble directement en cause, les médecins refusent de délivrer des certificats médicaux. Dans la région, les cliniques privées se multiplient. « Dans le ventre de sa mère, le fœtus est empoisonné. La pollution coule déjà dans ses veines, et personne pour s’en soucier. Et pour le crime et la victime, le coupable est toujours ignoré. C’est insensé que le Groupe soit ainsi protégé », dénonçait le poète gabésien Rhouma Zrelli. Ces vers sont d’ailleurs récités en ouverture du documentaire Tout va bien Lella ? (2018), de Rabeb Mbarki, qui traite de cette catastrophe écologique.
Une demande énorme
La promesse de prospérité a tourné au cauchemar, mais le GCT est longtemps resté intouchable. C’était l’un des joyaux de l’industrialisation des années 1970, censé entraîner l’ensemble de l’économie nationale dans la voie du progrès social. En 1972, les Gabésiens avaient favorablement accueilli son installation, une promesse d’emploi alors que la petite paysannerie était sortie éreintée du fiasco des coopératives socialistes nées de l’expérience collectiviste tunisienne des années 1960. Cette industrie locale avait même les faveurs d’une société conservatrice qui voyait d’un œil suspicieux la mauvaise influence morale de l’expansion du tourisme.
Quand les oasis ont commencé à souffrir, à partir du milieu des années 1980, les premières mobilisations écologistes ont débuté. M. Mabrouk Jabri en fut l’un des pionniers. Dès le début des années 1990, il s’est engagé dans la sauvegarde de l’oasis de Chenini, aujourd’hui la mieux préservée. Mais parler d’écologie à Gabès revenait forcément à évoquer les dégâts environnementaux du GCT : une limite à ne pas franchir. « Sous l’ancien régime, il était interdit de parler des problèmes de pollution », se rappelle notre interlocuteur.
La révolution de janvier 2011 et la fuite du président Zine El-Abidine Ben Ali mirent fin à l’omerta, et la mobilisation s’organisa rapidement, avec le renfort d’une nouvelle génération de militants. Le 16 avril 2011, une première manifestation est organisée à Tunis contre la pollution. Le 5 juin 2012, à l’occasion de la Journée mondiale de l’environnement, près de deux mille personnes participent à un sit-in sur la plage. Le succès du mouvement encourage la constitution d’un collectif, Stop Pollution, décidé à mettre fin à cet écocide. L’un ses principaux animateurs, M. Kheireddine Debaya, avait déjà un long passé militant derrière lui, dans l’opposition au régime de Ben Ali puis au sein de la LTDH. Il est d’ailleurs aussi l’un des principaux animateurs de la mobilisation actuelle (lire « En Tunisie, l’extractivisme asphyxie la ville de Gabès »). « Nous sommes face à une entreprise d’État qui détient le monopole de l’information, de l’argent et de la décision. Mais nous avons décidé d’être un groupe de pression, explique-t-il, nous laissons la négociation à l’UGTT et à la LTDH. Face au crime de la pollution, il n’y a pas de demi-mesure. »
Les « demi-mesures », c’est ce que le gouvernement va tenter dans un premier temps, en octobre 2013, avec l’annonce de la création d’un site de stockage du phosphogypse près d’Oudhref, à une trentaine de kilomètres de Gabès, pour mettre fin au rejet en mer. Cette promesse de cadeau empoisonné est évidemment mal reçue sur place, et la population ne tarde pas à s’y opposer. Elle ne convainc pas davantage les activistes de Stop Pollution. « Pour résoudre le problème du phosphogypse, explique M. Debaya, il y a trois solutions : le stockage, la valorisation des déchets, et la seule qui supprime toutes les pollutions : le démantèlement et la relocalisation des unités de production. » C’est pourquoi la mobilisation n’a jamais cessé. Marches des organisations de quartier, sit-in, manifestations à Tunis… Le 5 juin 2013, quatre mille à sept mille de personnes se rassemblent devant le GCT. Pour les pouvoirs publics, il n’est plus possible d’esquiver le problème.
Les militants doivent aussi se battre sur un autre front : celui du fatalisme de l’opinion. « Même si chacun sent la catastrophe dans sa chair et a bien conscience que l’industrie chimique a détruit l’âme de Gabès, constate un militant, les gens étaient résignés à vivre avec. » C’est l’alternative infernale dans laquelle l’installation du Groupe chimique a enfermé Gabès : détruire l’environnement ou perdre les emplois. « Ce dilemme est en grande partie à l’origine du statu quo », estime M. Rguigui. « D’ailleurs, relève M. Habib Louichi, ancien secrétaire général du syndicat UGTT du groupe chimique, les gens ont utilisé une fuite de dioxyde de soufre sur Bouchamma [qui avait provoqué des malaises dans une école primaire en mai 2017] pour réclamer des embauches. »
Entre-temps, les pouvoirs publics tentent d’absorber la colère en promettant d’investir dans la réduction de la pollution, de construire une station de dessalement d’eau de mer pour ne plus avoir à pomper dans la nappe phréatique. Dans les cercles dirigeants, le consensus s’installe à propos du stockage à distance et des projets de valorisation du phosphogypse. Après les années d’effervescence politique et sociale qu’a connues la Tunisie entre 2011 et 2013, la tension retombe en 2014, les énergies se démobilisent, les associations se divisent sur les différents scénarios. « C’est très complexe de traiter le problème de la pollution de manière responsable, reconnaît M. Rguigui. Chacun a sa vision, confortée par ses intérêts, son idéologie, son lieu de vie, son expérience, sa profession… C’est un tourbillon d’intérêts. »
En 2015, avec le soutien de l’Union européenne, la coopération française et les autorités tunisiennes lancent le projet d’appui à la gouvernance environnementale de l’activité industrielle à Gabès, le PGE : 5 millions d’euros, soit plus de 15 millions de dinars censés impliquer institutions et société civile dans une démarche écologique. « C’est beaucoup d’argent pour un tissu associatif local fragile, pointe M. Debaya. En réalité, plus de la moitié est parti en colloques et honoraires pour des experts internationaux ; les associations qui joué le jeu ont consacré leur énergie à rédiger des projets à l’impact limité. Une société civile professionnalisée oublie son rôle politique de contre-pouvoir. C’était probablement un objectif caché du programme. »
Durant cette période de doute les militants de Stop Pollution ne désarment pas, médiatisent l’enjeu au niveau national et tissent des liens internationaux. Ils deviennent des interlocuteurs incontournables pour les pouvoirs publics. Ils s’efforcent aussi de diffuser de nouveaux éléments de langage dans le débat local. « Jusqu’en 2015, il était impossible d’évoquer le démantèlement des unités de production, se souvient M. Debaya, mais nous avons réussi à montrer que, même si le Groupe chimique avait apporté des emplois, il avait détruit l’agriculture, la pêche et le tourisme, que sans la pollution Gabès pourrait à nouveau valoriser ces ressources. Par ailleurs, il était devenu évident que le scénario du stockage à Oudhref ne passait pas auprès de la population et que même la valorisation du phosphogypse était une solution partielle. Finalement, le maintien de notre pression a fini par convaincre, début 2017, les autorités de prendre en compte le scénario du démantèlement. »
En mai 2017, un grand colloque réuni l’initiative du GCT doit discuter des meilleures techniques de valorisation. M. Debaya et d’autres militants sont là : « Une discussion scientifique n’avait pas de sens, et nous avons réussi à élargir le débat au niveau stratégique. » Parallèlement, les militants anti-pollution réunis dans le collectif Saker Msab (« Fermez le tuyau ») prennent au mot la promesse faite le 6 octobre 2016 par le ministre de l’environnement d’arrêter une solution définitive en juin 2017. Le 30 juin 2017, une marche de plusieurs milliers de personnes s’achève par la tentative d’obstruer la canalisation par laquelle se déverse le phosphogypse.
L’opération est évidemment symbolique. Elle souligne l’impasse dans laquelle se trouve le gouvernement. Le même jour, il annonce qu’il procédera dans un délai de huit ans au démantèlement des trois unités de production du GCT, de toute façon arrivées au terme de leur durée de vie après plus de quarante ans d’exploitation. La stratégie de la petite équipe de jeunes bien enracinés dans leur milieu, protégés par les grandes organisations nationales que sont l’UGTT et la LTDH, bien insérés dans les réseaux internationaux, a fini par s’imposer.
Un nouveau modèle
La promesse du démantèlement n’a pas été tenue. Au-delà de la volonté politique, trois obstacles devaient être surmontés, et non des moindres : trouver un nouveau site, financer le projet et gérer l’impact social de la délocalisation.
Concernant le choix du site, c’est, officieusement, une cuvette à une trentaine de kilomètres de Gabès, Zemla El-Beïda, qui avait été retenue. Une autre option fut aussi envisagée, à quatre-vingts kilomètres de Gabès, ce qui la rendait bien plus coûteuse. En 2019, M. Mongi Thameur, alors gouverneur de Gabès, admettait la nécessité de « travailler sur l’acceptabilité du projet par la population ». Craignant les retombées sur les terres agricoles et sur la nappe phréatique, les habitants concernés se sont dit qu’ils allaient recevoir les poubelles de Gabès ; d’autres, en revanche, ont commencé à entrevoir de juteuses opérations foncières pour établir le nouveau site. De quoi réveiller d’anciennes rivalités et tensions tribales.
Incapable d’imposer une décision par la force, comme ce fut le cas jusqu’en 2011, l’État tunisien a tergiversé. En hésitant entre concertation et clientélisme, il a ouvert la voie à une multiplication des exigences de la part des populations concernées. À cela s’est ajouté le défi du financement du transfert du site — évalué à 1,5 milliard d’euros —, dans un contexte où, mis sous pression par les institutions financières internationales dont le Fonds monétaire international, Tunis ne pouvaient plus se passer des recettes en devises générées par les exportations de phosphates, alors même que la production avait été divisée par deux depuis la révolution.
Paradoxale équation. Pour financer le transfert et mettre fin aux dégâts environnementaux, il faudrait… produire plus. Et, pour y parvenir, il faudrait notamment mettre fin aux multiples protestations qui bloquent les sites d’extraction et les lignes de chemin de fer, au bénéfice d’une « mafia » du transport par camions, cinq fois plus coûteux que le train, dénoncée par les syndicalistes. « C’est vrai que le modèle extractiviste hérité de la colonisation est usé, nous expliquait M. Louichi, mais, pour en sortir, il faut financer des solutions et donc produire plus. Si le bassin minier ne reprend pas le travail, nous allons tout perdre. »
Des milliers de familles vivent plus ou moins directement du Groupe chimique, l’impact social du démantèlement des unités les plus polluantes de Gabès est difficile à évaluer, mais, d’après les estimations de l’UGTT établies en 2019, environ six cents travailleurs devaient directement être touchés. Retirer le Groupe chimique et parier sur les emplois créés par la dépollution ne suffira pas. Pour relancer la vie économique de Gabès, il faudra s’attaquer à des problèmes structurels : le morcellement foncier des oasis, la gestion de l’eau… Et qui seront les investisseurs ? Les profits d’un regain de tourisme ou d’une exploitation agricole rénovée resteront-ils sur place ?
Nombre de militants estiment que déplacer le GCT est une solution partielle, car le projet devrait s’inscrire dans une stratégie économique nationale. Une stratégie qui mette fin à l’échange inégal avec le Nord mais qui tienne aussi compte des régions. Malgré la révolution, la Tunisie persiste dans un modèle fondé sur le soutien à l’exportation qui renforce sa dépendance extérieure, maintient au plus bas ses standards sociaux dans une recherche de compétitivité et entretient sa fracture territoriale. L’expérience acquise par une poignée de militants écologistes déterminés et visionnaires pourrait devenir ainsi le levier d’une transformation économique et sociale.