
Image extraite de « “Gabès Labess” – Tout va bien à Gabès », de Habib Ayeb (5/5 Productions, Les Productions de l’Amaru, 2014).
Le 10 octobre 2025, la ville de Gabès s’est réveillée dans l’horreur. Une fuite de gaz toxique dans une usine du Groupe chimique tunisien (GCT) a provoqué l’hospitalisation de plus de cent vingt personnes, dont de nombreux enfants, en détresse respiratoire. Les images d’écoliers suffoquant dans les salles de classe, masque sur le visage et yeux en larmes, ont bouleversé le pays (1). Cet épisode tragique n’est pas un accident isolé : il révèle l’aboutissement d’un demi-siècle d’exploitation économique, de pollution industrielle, d’abandon politique et d’injustice environnementale. En quelques heures, la colère a explosé. Les habitants ont défilé dans les rues aux cris de « L’air n’est pas à vendre », « Le peuple veut démanteler les unités » (2) et « Gabès veut vivre ». La cité côtière s’est ainsi transformée en un foyer de contestation radicale contre un modèle de développement qui sacrifie la vie humaine au nom du profit.
Cet événement dramatique braque un projecteur sur l’une des facettes les plus sombres du capitalisme extractiviste, hérité de la période coloniale et consolidé par la mondialisation néolibérale. Gabès, seule oasis côtière de la Méditerranée, est aujourd’hui le symbole d’une industrialisation toxique qui détruit les écosystèmes tout en alimentant les économies du Nord. Derrière l’empoisonnement de ses habitants se cache une chaîne de dépendance mondiale, de division internationale où s’entremêlent intérêts industriels, complicités politiques et pacte néocolonial entre les élites tunisiennes et les élites européennes, notamment à travers le rôle central de la France et du groupe breton Roullier.
Le phosphate, pivot d’un pacte colonial extractiviste
Depuis le XIXᵉ siècle, le capitalisme colonial extractiviste s’est imposé en Afrique du Nord comme l’un des piliers de la domination coloniale. Conçu pour répondre aux besoins énergétiques et agricoles des métropoles européennes, ce système repose sur la marchandisation de la nature et la privatisation des ressources (3). L’exploitation des phosphates du Maghreb (Tunisie, Maroc, et dans une moindre mesure Algérie) s’inscrit dans la logique d’un pacte colonial, c’est-à-dire une organisation économique où les colonies produisent et exportent des matières premières vers la métropole à bas prix, tandis qu’elles importent les produits transformés. Dans le cadre de ce pacte, l’exploitation des phosphates tunisiens, dominée par la Compagnie des phosphates et du chemin de fer de Gafsa, illustre la subordination économique du pays à la France. Entre 25 % et 40 % des exportations tunisiennes provenaient de ce secteur, essentiellement tourné vers l’Hexagone. Le modèle repose sur une logique d’extraction sans transformation locale : la Tunisie fournit la matière première brute à bas prix, tandis que la valeur ajoutée est captée en métropole. Cette spécialisation forcée a empêché toute industrialisation réelle, enfermant le pays dans une dépendance structurelle où le capital, la technologie et les circuits commerciaux restaient entre des mains françaises.
Après 1945, cette logique se prolonge sous couvert de modernisation économique. Les plans français de développement pour l’Afrique du Nord visent officiellement à améliorer les infrastructures et le niveau de vie, mais ils servent avant tout les besoins énergétiques et agricoles de la France. Les grandes entreprises et banques métropolitaines (Paribas, Schneider, Saint-Gobain, Pechiney) contrôlent toute la filière, du financement à l’exportation. Même après l’indépendance, la nationalisation progressive du secteur n’a pas rompu cette dépendance (4). La Tunisie est restée insérée dans une chaîne de valeur mondiale où l’exportation du phosphate vers la France et l’Europe continuait de structurer ses échanges et de limiter son autonomie économique : les ressources étaient extraites pour l’extérieur, pendant que les zones minières demeuraient pauvres, marginalisées et polluées.
Ce schéma s’est perpétué plus tard sous une forme néolibérale. L’État tunisien, sous pression des institutions financières internationales, favorise alors les investissements étrangers et la libéralisation des terres, entraînant une intensification de l’accaparement foncier. Les petits agriculteurs et les communautés rurales sont dépossédés de leurs moyens de subsistance, tandis que les multinationales et les élites locales captent les profits. Ce processus d’accumulation par dépossession a affaibli les solidarités communautaires, détruit les systèmes de gestion collective de l’eau et aggravé les inégalités régionales (5). Ici, une définition et un constat s’imposent. L’extractivisme n’est pas seulement une logique économique, il est aussi « nécropolitique ». Il transforme la nature en marchandise et la vie en ressource à exploiter. En Tunisie, cette logique s’exprime à travers la concentration industrielle dans des régions périphériques comme Gafsa, Sfax ou Gabès, où les populations paient le prix écologique et sanitaire d’un modèle qui les marginalise. Cette asymétrie économique traduit la continuité d’un rapport colonial : les pays du Nord consomment les produits finis, pendant que le Sud supporte les déchets, la pollution et la maladie.
Ainsi, les phosphates maghrébins nourrissent la productivité agricole du Nord, tandis que les populations locales voient leur propre souveraineté alimentaire, écologique et politique compromise. Ce déséquilibre, traduit un transfert de vitalité : l’Europe se fait fertile grâce à la stérilisation sociale et écologique du Maghreb. En ce sens, l’extractivisme devient un outil de gouvernement, non seulement des territoires, mais des possibilités de vie : il régule la reproduction sociale, décide de l’accès à la santé, à l’eau, à la terre, et fabrique un ordre géopolitique où la survie des populations locales est tolérée, mais non garantie.
Gabès : l’oasis sacrifiée du capitalisme extractiviste colonial
Gabès, jadis oasis maritime unique au monde (lire « À Gabès, le dilemme insoluble de la pollution ou du chômage »), incarne tragiquement les conséquences de ce modèle mortifère. Depuis 1972, l’installation du GCT a transformé la région en zone industrielle polluée. Chaque jour, entre dix mille et quinze mille tonnes de phosphogypse — un résidu toxique contenant des métaux lourds et des substances radioactives — sont déversées dans la Méditerranée, en plus des phosphates et acides qui s’échappent dans l’air (6). Cette pollution a transformé Gabès en « petit Tchernobyl tunisien (7) ». La mer autrefois poissonneuse est devenue stérile ; plus de 90 % de la biodiversité marine locale a disparu. La crise écologique et sociale issue de la surexploitation du phosphate produit ainsi un régime de mort lente : chômage, maladies, désertification, migrations forcées (8).
Par l’entremise du Groupe Rouiller, basé à Saint-Malo, la France occupe une place centrale dans cette chaîne de dépendance que subit la Tunisie et notamment la région minière incluant Gabès, Gafsa et Sfax. Sa filiale Phosphea s’approvisionne directement auprès du GCT pour produire des compléments alimentaires et des engrais utilisés massivement dans l’agriculture française (9). Si Roullier affirme ne pas produire de phosphogypse, son activité dépend entièrement de cette industrie polluante. Ainsi, la pollution de Gabès n’est pas une tragédie isolée : elle est le revers du modèle agricole européen dont le maintien dépend de la destruction de l’environnement au sud de la Méditerranée. En important des engrais issus de la transformation du phosphate tunisien, la France externalise sa pollution vers la Tunisie. Les profits circulent vers le Nord, les déchets et destructions qui en résultent demeurent dans le Sud. Le silence des autorités françaises et européennes, malgré l’ampleur du désastre écologique, révèle une complicité structurelle. L’Union européenne promeut un « pacte vert » sur son territoire tout en fermant les yeux sur les crimes environnementaux commis à ses marges (10). Gabès devient ainsi un miroir inversé de la prédation européenne : pendant que le Nord se verdit, le Sud étouffe.

Image extraite de « “Gabès Labess” – Tout va bien à Gabès », de Habib Ayeb (5/5 Productions, Les Productions de l’Amaru, 2014).
Face à la crise actuelle du capitalisme dans les pays occidentaux, le système renoue avec les mécanismes fondamentaux de l’impérialisme occidental : conquête, spoliation, dépendance ou génocide. Gaza ou Gabès révèlent chacune, à leur manière, comment les périphéries servent de laboratoires militaro-industriels où les puissances expérimentent des modes de contrôle militaires, économiques et désormais génocidaires avant de les généraliser.
Comme à la fin du XIXᵉ siècle, l’accumulation du capital dépend à nouveau de l’expansion forcée des zones de pillage — matières premières, terres rares, métaux précieux, main-d’œuvre bon marché —, principalement situées dans les pays du Sud. Ce processus actualise ce que Rosa Luxemburg appelait la « subsomption du monde non capitaliste (11) », c’est-à-dire l’intégration violente de tous les espaces résiduels dans la réalisation de la plus-value, essentielle à la survie du capitalisme. Dans ce mode impérial d’habiter la terre (12), ce sont les intérêts du capitalisme fossile qui déterminent qui peut vivre et qui peut mourir — non seulement par la violence directe, mais aussi en assignant certaines populations à des espaces de mort lente. Gabès illustre cette « nécropolitique » environnementale, une population maintenue dans un territoire toxique où respirer s’apparente à un privilège.
La dimension « nécropolitique » de cet extractivisme réside également dans la façon dont il est administré par l’État postcolonial ; la ressource reste sacrée, la vie des populations des zones minières est quant à elle négociable. En cherchant à préserver la rente minière en Tunisie, les gouvernements successifs continuent d’exercer un pouvoir de vie et de mort sur ces populations. À titre d’illustration, sous la dictature de Zine El-Abidine Ben Ali (1987-2011), il était interdit d’évoquer ces crimes environnementaux. La pollution était alors présentée comme le prix inévitable du développement. Aujourd’hui encore, ce système reproduit la logique du centre et de la périphérie.
Octobre 2025, Gabès : nouveau tournant du cycle protestataire tunisien ?
La catastrophe du 10 octobre 2025 a agi comme un électrochoc. Le 21 octobre, la grève générale à Gabès, lancée sur appel de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), paralyse la ville : écoles, commerces et administrations ferment leurs portes (13). Le même jour, une marche d’une ampleur inédite rassemble plusieurs milliers d’habitants dont des avocats, des enseignants, des pêcheurs et des familles entières, scandant : « La santé est un droit, respirer est un droit ! », et portant une revendication claire et unitaire : « Le peuple veut le démantèlement des unités [polluantes de la GCT]. »
Cette mobilisation n’est pas la première dans son genre ; de longue date, des mobilisations citoyennes et écologistes ont dénoncé à Gabès les effets de l’extractivisme et réclamé la justice environnementale (14). Après la chute du régime de Ben Ali, en janvier 2011, de nombreuses organisations ont vu le jour, telles que SOS Environnement Gabès, Gabès Action, ou encore le collectif emblématique Stop Pollution, qui structure la mobilisation et dispose d’une page Facebook pour informer de ses actions. Face aux propositions insuffisantes du gouvernement — déplacement ou recyclage du phosphogypse —, le mouvement citoyen de Gabès conclut qu’un démantèlement complet et une relocalisation des sites de production sont les seules solutions acceptables. En juin 2017, sous la pression populaire, le gouvernement tunisien annonce la cessation immédiate des rejets de phosphogypse en mer, la fermeture des unités polluantes du GCT et la création d’une nouvelle zone industrielle conforme aux normes environnementales internationales (15). Historiques, ces décisions sont restées lettre morte. Les responsables du complexe chimique et le ministère de l’énergie ont exprimé leurs réticences, invoquant le coût élevé de la transition. Les promesses de relocalisation n’ont donc jamais été concrétisées.

Image extraite de « “Gabès Labess” – Tout va bien à Gabès », de Habib Ayeb (5/5 Productions, Les Productions de l’Amaru, 2014).
Depuis la fin des années 2000, les mobilisations régionales en Tunisie constituent un baromètre des tensions sociales, économiques et environnementales du pays. La révolte du bassin minier de Gafsa en 2008, souvent considérée comme un prélude à la révolution de 2011 (16), puis la mobilisation écologique de Gabès en 2025, représentent deux moments-clés de la contestation sociale et politique dans les marges industrielles tunisiennes. Si ces deux événements, séparés par plus de quinze ans, convergent dans leur dénonciation d’un modèle de développement inégalitaire fondé sur l’exploitation des ressources et la marginalisation des populations locales, il est important de souligner la spécificité de ce nouveau cycle protestataire ouvert par la colère de Gabès.
Cette mobilisation constitue une rupture majeure dans l’histoire récente des mouvements sociaux tunisiens. Alors que les mouvements sociaux de Gafsa de 2008 et de l’après-2011 portaient principalement sur la dénonciation de la marginalisation régionale, du chômage et de la corruption, celui de Gabès se distingue par un cadre politique nouveau, où l’écologie devient un vecteur de justice sociale et territoriale. Autre singularité, le mouvement dépasse les clivages sociaux et générationnels : il rassemble militants écologistes, syndicalistes de l’UGTT, étudiants et supporters de football en un front social inédit. Cette convergence, rare dans le paysage tunisien militant largement fragmenté, explique l’ampleur des manifestations. Elle traduit la désillusion à l’égard du président Kaïs Saïed, à qui l’on reproche d’avoir trahi ses promesses vis-à-vis de Gabès, qu’il avait pourtant qualifiée de « ville martyre » le 14 mars 2021 (17). Elle dit aussi l’urgence d’une solution à la politique d’asphyxie de la région.
Le mouvement se distingue enfin par la radicalité de son refus. Il ne s’agit plus de négocier des réformes ou des compensations dans le cadre d’un système jugé corrompu et étouffant, mais de rejeter en bloc un modèle de développement destructeur. Là où les soulèvements précédents donnaient lieu à des slogans généraux comme « Le peuple veut la chute du régime », Gabès formule une revendication concrète et irréductible, la fermeture pure et simple des unités polluantes. Ce déplacement traduit une nouvelle vision politique — la conscience que la transformation ne passe plus seulement par la conquête du pouvoir, mais par le démantèlement des structures matérielles et institutionnelles d’oppression qui menacent la vie même. En ce sens, la lutte écologique devient le prolongement d’un processus révolutionnaire tunisien qui continue à explorer différentes tactiques de lutte, en réinvestissant et en réinventant en permanence les voies qui permettent d’exprimer la quête de la dignité nationale.
Cependant, le poids stratégique du secteur phosphatier, vital pour les exportations et les finances publiques, rend le démantèlement rapide du complexe industriel improbable. L’État, en crise budgétaire et dépendant d’investissements étrangers, privilégie la relance économique et l’exportation des phosphates et de ses dérivés au détriment des exigences écologiques. L’appel à la Chine pour réparer le complexe chimique tunisien ne convainc pas : la colère persiste, et la lutte de Gabès, qui a déjà pris une dimension nationale, pourrait se maintenir et se durcir si rien n’est fait pour stopper cette politique d’asphyxie et de mort. Le succès de la mobilisation de Gabès dépendra de la capacité de ses acteurs à instaurer un nouveau rapport de forces politiques dans un paysage largement fragmenté par l’affaiblissement des différentes structures intermédiaires (partis politiques, syndicats, associations, etc.) pendant plusieurs décennies (18).
Gabès n’est pas un cas isolé. Sa situation est l’expression d’une crise planétaire qui pose une question fondamentale : qui a le droit de respirer, de vivre et de décider de l’usage de la terre ? Là où le capitalisme extractiviste sévit, les paysages sont empoisonnés et les peuples dépossédés. Mais Gabès montre aussi que la résistance est possible et la voix de sa population résonne comme un avertissement. Aucun progrès durable ne peut se bâtir sur l’asphyxie d’un peuple.