Accord de libre échange entre l’Inde et l’UE, New Delhi protège ses champs, Bruxelles expose les siens


Une semaine après la signature du controversé accord entre l’UE et Mercosur, Bruxelles et New Delhi, représentés respectivement par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, et Narendra Modi, Premier ministre indien, ont conclu mardi, un accord de libre échange “historique”. Si “l’UE compte bénéficier du niveau d’accès le plus élevé jamais accordé à un partenaire commercial sur certains secteurs du marché indien”, le partenaire asiatique s’est bien réservé d’exposer son secteur agricole, à la différence de l’Europe qui multiplie les ouvertures. 

L’accord vient conclure vingt ans de négociations, discontinues et marquées par des interruptions liées à des divergences sensibles. “Hier, un grand accord a été signé entre l’Union européenne et l’Inde (…) On dit dans le monde que c’est l’accord de tous les accords”, s’est félicité le Premier ministre Narendra Modi, ajoutant que cet accord va apporter des” opportunités majeures “à la population indienne et aux populations européennes. “Nous avons conclu l’accord de tous les accords et créé une zone de libre-échange de 2 milliards de personnes qui va bénéficier aux deux parties, s’est de son côté réjouit la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. 

L’Inde intransigeante sur les secteurs agricoles sensibles

L’accord prévoit la suppression ou réduction des droits de douane sur plus de 90 % des biens échangés. L’Inde abaisse drastiquement ses tarifs sur les produits européens, avec un passage de 110 % à 10 % sur les voitures, de 150 % à 20 % sur les vins, suppression totale sur pâtes, chocolat (actuels 50 %), huiles d’olive, équipements médicaux et parfums. L’UE ouvre en retour ses marchés aux textiles, cuirs, produits marins, gemmes et bijoux indiens (tarifs actuels 4-26 % à zéro), ainsi qu’aux machines, produits chimiques (jusqu’à 22 % supprimés) et produits pharmaceutiques (11 %). Des chapitres couvrent les services ainsi que la mobilité des travailleurs qualifiés et saisonniers.

Cet accord tombe à  point nommé, aussi bien pour Bruxelles que pour New Delhi. La guerre douanière lancée par Donald Trump depuis son retour à la Maison Blanche frappe durement les deux. l’Inde subit des droits punitifs à 25-50 % sur ses aciers, ses textiles et ses produits pharmaceutiques depuis mars 2025, tandis que l’UE voit, entre autres, ses exportations automobiles et agroalimentaires taxées à 20-35 %. La Chine pèse aussi lourd avec une domination sur les deux marchés et New Delhi voit dans son accord avec Bruxelles un moyen de réduire sa dépendance aux composants chinois via des approvisionnements européens, tandis que l’UE gagne un allié asiatique pour contrer Pékin.

Contrairement à l’accord Mercosur-UE, l’agriculture est peu concernée dans ce deal. Les secteurs sensibles comme blé tendre, bœuf, poulet, riz, lait en poudre, miel, sucre ou bananes ont été exclus d’un “commun accord”. Bruxelles a confirmé une négociation ardue sur ce terrain, mais surtout l’intransigeance de New Delhi qui protège farouchement ses centaines de millions d’agriculteurs, un électorat sensible et lourd, en refusant toute concession sur des produits agricoles européens dès le début des pourparlers. 

Un accord sans controverse mais pas sans risques

À l’opposé de l’accord UE-Mercosur. Adopté le 9 janvier par les 27 États à majorité qualifiée malgré le veto français et signé cela fait une dizaine de jours au Paraguay par Ursula von der Leyen et les représentants du bloc sud-américain (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay), l’accord pourrait stagner pendant des mois, voire des années, en raison d’oppositions virulentes, notamment françaises. Le Parlement européen a voté la semaine dernière la saisine de la Cour de justice de l’UE (CJUE) pour statuer sur la conformité de l’accord avec les traités européens, suspendant potentiellement son application provisoire (ITA) sur fonds de manifestations tendues et déterminées des agriculteurs à travers l’Europe.

Malgré l’absence de controverse en comparaison avec le texte signé par l’UE et le Mercosur, ainsi que les avis plutôt favorables des lobbies agricoles européens et viticoles français, l’accord UE-Inde suscite bien des inquiétudes, malgré les promesses d’Ursula von der Leyen et la satisfaction de Narendra Modi. 

Tandis que Bruxelles semble miser sur les secteurs hors-agriculture, les marchés agro-alimentaires sont bien exposés et l’on craint, en plus des importations sud-américaines, une viande bovine indienne ultra-compétitive, issue d’une filière structurée pour l’export au moment où le cheptel bovin français fait sans cesse face à des défis, et un sucre subventionné massivement par New Delhi pour écouler ses surplus.

La résilience des filières françaises pourrait aussi être mise à rudes épreuves avec un risque de déstabilisation des marchés locaux en cas de concessions tarifaires supplémentaires, aggravé par les normes indiennes bien moins strictes que celles de l’UE et le cumul des ouvertures issues d’autres accords comme le Mercosur ou la Nouvelle-Zélande. 





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