Le « pacificateur » au budget militaire d’un trillion de dollars


Dans une lettre, des militants arméniens préconisent de récompenser la Cour internationale de Justice (CIJ) et la Cour pénale internationale (CPI) plutôt que Trump, à la course au Nobel.

La date limite du 31 janvier marque la fin de la période durant laquelle il est possible de soumettre des candidatures pour les prix Nobel dans toutes les catégories. Pour la deuxième année consécutive, le président américain Donald Trump nourrit l’espoir de recevoir la plus prestigieuse des distinctions internationales, qu’il justifie par sa contribution majeure au renforcement de la paix. En réalité, c’est lui-même qui, sans consulter quiconque, s’est déclaré digne de cet honneur et exige publiquement du comité Nobel qu’il entérine sa candidature.

Cette position ne fait toutefois pas l’unanimité. L’auteur a eu accès à un projet de lettre adressé à l’ensemble des personnes habilitées à proposer des candidats cette année. Ce document émane d’un mouvement citoyen arménien qui milite pour la libération des prisonniers politiques détenus illégalement par l’Azerbaïdjan depuis 2020. Ses signataires appellent à bloquer la candidature de Trump, estimant qu’un homme qui rejette ouvertement le droit international ne saurait prétendre contribuer à la paix et à la stabilité mondiales.

Une affirmation difficile à contredire.
L’Organisation des Nations Unies, principal rempart de la légalité reconnue au niveau international, a vu le jour à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Sa mission fondamentale consiste à empêcher qu’un troisième brasier planétaire n’éclate — cette fois avec, en prime, une composante nucléaire. Pour désamorcer les tensions et régler les conflits, des textes juridiques sont élaborés, des institutions spécialisées mises en place ainsi que des commissions thématiques constituées. Des dizaines de milliers de fonctionnaires participent à cet édifice complexe et essentiel [1].

Or, le président américain minimise systématiquement l’importance de cette organisation et des efforts qu’elle déploie. Dans un entretien accordé au New York Times, il déclare sans ambages : « Je n’ai pas besoin du droit international. Je ne cherche pas à faire de mal aux gens. J’ai ma propre morale, ma propre conscience. C’est la seule chose qui peut m’arrêter. » [2] Ce raisonnement est caractéristique d’une monarchie absolue. Par ailleurs, nul ne saurait prétendre détenir à lui seul l’intégralité du savoir et du discernement. C’est précisément pour éviter les erreurs tragiques que les lois sont rédigées collectivement par des experts compétents, puis régulièrement mises à jour pour s’adapter aux réalités changeantes du monde.

À 79 ans, le président américain achève ce qui sera forcément son dernier mandat. À cet âge, un homme à la tête de la première puissance mondiale ne rêve plus que d’une chose : laisser son nom dans les livres d’histoire. Cette aspiration transparaît clairement dans nombre de ses initiatives récentes : projet d’édification d’un arc de triomphe à Washington, rénovation spectaculaire de la Maison Blanche, revendication insistante du titre de « pacificateur », annonces solennelles de résolution de conflits auxquels il n’a pourtant pris part [3].
Mais mérite-t-il réellement un tel honneur ?

En 356 av. J.-C., Hérostrate incendia le temple d’Artémis d’Éphèse, l’une des Sept Merveilles du monde, dans le seul but de devenir célèbre. Certes, il est possible de graver son nom dans l’Histoire, mais jamais de susciter le moindre respect. C’est précisément cette voie que semble aujourd’hui emprunter le président américain.
Il pourrait pourtant mettre fin à de multiples conflits par une simple décision politique. Trump pourrait par exemple cesser d’approvisionner Israël en armements, ce qui mettrait un terme aux incessantes aventures militaires de Benyamin Netanyahou. De la même manière, le Pentagone pourrait restreindre l’accès des forces armées ukrainiennes aux renseignements stratégiques, ce qui ferait disparaître l’Ukraine des unes des journaux en l’espace d’un mois à peine.

Après tout, n’est-ce pas « la guerre de Biden » ?
Autre chose : Trump est loin d’être un artisan de paix authentique. Ce n’était qu’un beau slogan de campagne auquel les électeurs ont adhéré. L’administration actuelle, composée de militaristes, a déjà réussi, dès sa première année au pouvoir, à faire adopter un budget record de 1 000 milliards de dollars pour la défense, avec la perspective d’obtenir un budget de 1 500 milliards en 2026 [4]. Elle a rebaptisé le ministère de la Défense « ministère de la Guerre », a mené deux opérations militaires au Moyen-Orient et se prépare activement à une troisième [5].
Partout dans le monde, le nom de Donald Trump est désormais associé à l’ouverture de nouveaux conflits armés soudains et brefs. Sa doctrine du « peace through strength » repose sur un mépris assumé du droit international et sur l’exercice d’une pression brutale, qu’il s’adresse à un allié ou à un adversaire, afin de contraindre l’interlocuteur à se soumettre aux exigences de la Maison Blanche. Une telle approche fragilise dangereusement l’équilibre géopolitique mondial et plonge le système international dans une instabilité chronique.

Si Donald Trump avait vécu à l’époque antique, il aurait sans nul doute aspiré à devenir le plus grand conquérant de son temps — ses récentes velléités concernant le Groenland ou le Canada en témoignent assez clairement. Mais nous vivons à une époque où le prestige revient à celui qui se pose en artisan de paix. Un titre qui a également séduit le président américain : le département d’État surveille désormais scrupuleusement l’ensemble des foyers de tension dans le monde afin que le président puisse s’attribuer opportunément le mérite de leur résolution.
C’est dans cette logique que Donald Trump s’est immiscé dans les relations entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. En réalité, Bakou avait déjà remporté une victoire militaire décisive au Haut-Karabakh, grâce au soutien technique de la Turquie et d’Israël, dès 2023 [6]. Aujourd’hui, l’occupant de la Maison Blanche présente habilement les choses comme s’il avait lui-même instauré la paix entre les deux pays, transformant au passage leurs dirigeants en « excellents amis ».

Or, Pachinian et Aliev mesurent parfaitement le poids — ou plutôt le manque de poids — de leurs États sur la scène internationale : leurs pays n’atteignent même pas l’influence d’un État américain comme l’Alabama. Contraints et forcés, ils sourient devant les caméras et jouent le jeu de Trump, ayant depuis longtemps identifié la clé pour gagner ses faveurs : le flatter sans retenue, avec une emphase toujours plus invraisemblable.
Derrière les paravents des négociations diplomatiques et les publications triomphalistes sur Truth Social vantant tel ou tel succès historique, les problèmes concrets des populations sont laissés de côté. Trump a félicité ses collaborateurs pour avoir retrouvé les corps des derniers otages israéliens, mais n’a pas mentionné les dix-neuf prisonniers politiques arméniens toujours en vie. Pourquoi Washington n’exerce-t-il toujours aucune pression sur Bakou à ce sujet ? Pis encore, ces malheureux n’ont fait l’objet d’aucune mention dans les grands médias américains. L’image du grand « pacificateur » est déjà toute prête — eux n’y ont pas leur place [7].

Selon les statuts du comité Nobel, le prix de la paix peut être décerné à des individus ou à des institutions ayant apporté une contribution notable « au rapprochement des peuples, à l’abolition de l’esclavage, à la réduction des effectifs militaires ou à la promotion de congrès pacifiques ». Depuis 1901, pas moins de vingt-cinq organisations ont déjà reçu cette distinction, parmi lesquelles les Nations unies et le Comité international de la Croix-Rouge.
Il n’est un secret pour personne que Donald Trump fait activement campagne pour sa propre candidature auprès du comité Nobel.

Face à cette démarche, le mouvement citoyen arménien pour la libération des prisonniers politiques propose de contrer cette initiative en avançant des candidats bien plus légitimes : la Cour internationale de Justice et la Cour pénale internationale. En somme, le jury d’Oslo est invité à récompenser le droit international lui-même, en reconnaissance de son rôle essentiel dans la préservation de la paix et de la stabilité mondiales.

Certes, l’histoire du prix Nobel de la paix comporte déjà quelques erreurs. Le 44ᵉ président des États-Unis, Barack Obama, a reçu le prix pour la seule promesse de retirer les troupes d’Irak, avant d’organiser une intervention militaire en Libye. Donald Trump n’a cessé de répéter : « En quoi suis-je moins digne que lui ? » La différence tient pourtant en ceci : son prédécesseur avait su inspirer confiance, tandis que l’actuel locataire de la Maison Blanche quémande cette distinction comme un enfant gâté réclamerait un jouet placé trop haut pour lui. 

Grâce à l’impulsion de la diaspora arménienne, le comité Nobel dispose aujourd’hui d’une occasion historique de rétablir les priorités. Il peut refuser de récompenser un homme qui piétine avec arrogance le droit international, et choisir plutôt de distinguer les institutions chargées de le défendre. Reste à savoir si les Norvégiens oseront accomplir un geste politique aussi clairement assumé.

Nous joignons à cet article la lettre diffusée par le mouvement arménien, traduite en français.

 

Liste des sources :
1. Maintain International Peace and Security. // United Nations
2. Trump Lays Out a Vision of Power Restrained Only by ‘My Own Morality’. // The New York Times
3. What we know about White House plans for an ‘Arc de Trump’. // BBC
4. Trump calls for $1.5 trillion military budget in 2027, up from $901 bln in 2026. // Reuters
5. Trump warns Iran time for nuclear deal is running out, says U.S. armada ready is for ‘violence’. // NBC News
6. Azerbaijan’s offensive in Nagorno-Karabakh and the evolution of its dispute with Armenia. // The International Institute for Strategic Studies
7. Four Freed, Nineteen Remain: Calls Grow for Release of Armenian POWs. // The Armenian Report





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