Mais que fait la police ?


Ah ça ! Comme Bourvil (alias « Antoine Maréchal ») le dit dans « Le Corniaud » (dans la célèbre scène d’ouverture du film) : « Y’en a qui manquent pas d’ culot ! » Et comment ne pas y penser aujourd’hui, en ce 31 janvier 2026, alors que le syndicat Alliance Police Nationale, flanqué de ses alliés comme Synergie Officiers, bat le pavé dans une vingtaine de villes de France – de Lille à Marseille, de Nantes à Strasbourg – pour crier son ras-le-bol ?

Des sifflets stridents, des fumigènes qui embrument l’air, et une foule revendiquée à 45 000 âmes partout dans l’Hexagone, dont 15 000 à 20 000 rien qu’à Paris, défilant de Bastille à Nation sous des banderoles clamant « Citoyens avec la police, stop à l’insécurité, stop à l’impunité ».  Fabien Vanhemelryck, le secrétaire général d’Alliance, n’a pas mâché ses mots sur RMC deux jours plus tôt : il appelle à « une prise de conscience citoyenne », suppliant les Français de rejoindre cette « mobilisation citoyenne » pour une police mieux équipée, respectée et protégée.

Pourtant, quand on scrute le rétroviseur des neuf années macroniennes, le tableau est bien moins flatteur. Lors des soulèvements des Gilets jaunes, des cortèges anti-pass sanitaire, des batailles contre la réforme des retraites, ou plus fraîchement des mobilisations des infirmières, des agriculteurs et des pompiers, les forces de l’ordre ont été, dans leur immense majorité, les bras armés d’un maintien de l’ordre au service du pouvoir en place. Le bilan est accablant : selon les rapports du Défenseur des droits, d’Amnesty International et une étude parue dans The Lancet en 2019, les Gilets jaunes ont laissé derrière eux quelque 2 500 blessés parmi les manifestants, dont une vingtaine d’éborgnés et plusieurs mains arrachées, souvent imputables à l’usage de lanceurs de balles de défense (LBD) ou de grenades. Ces faits ont valu à la France des remontrances cinglantes de l’ONU et du Conseil de l’Europe, qui ont questionné la proportionnalité de la répression.

Certes, quelques gestes de fraternité ont émergé çà et là : des banderoles de soutien, des boucliers posés au sol lors de blocages agricoles en Ariège l’an dernier, ou même, aujourd’hui, la présence remarquée d’élus comme Marion Maréchal, acclamée par la foule, aux côtés de parlementaires du Rassemblement National et de l’UDR, venus prêter main-forte à cette cause.

Mais, ces éclats restent des exceptions dans un océan de confrontations. En réprimant ces mouvements, les policiers ont, bien malgré eux peut-être, permis que des revendications légitimes – salaires dignes, conditions de travail humaines, moyens adéquats – soient étouffées dans l’œuf. Or, ironie du sort, ce sont précisément ces mêmes griefs qui les font descendre dans la rue aujourd’hui : des commissariats vétustes, un turn-over galopant, une exposition quotidienne à la violence et à l’insécurité qui mine le moral et pousse au suicide.

N’y a-t-il pas là une contradiction flagrante, un culot qui frise l’audace ? Ce gouvernement que tant de policiers ont servi et protégé ces dernières années est celui-là même qui les accule maintenant à l’épuisement. En défendant une politique contestée par des pans entiers de la société, n’ont-ils pas, involontairement, sapé le tissu social dont ils font partie intégrante ? Imaginez un instant : une France sans agriculteurs pour nourrir, sans infirmiers pour soigner, sans pompiers pour secourir. Qui veillera alors sur les gardiens de la paix eux-mêmes ?

La convergence des luttes que vous invoquez aujourd’hui, chers policiers, ne gagnerait-elle pas en crédibilité si elle s’accompagnait d’un regard franc sur ces années de fractures ? Nombre de citoyens pacifistes, dont je fais partie, sont prêts à vous tendre la main pour une police dotée de moyens décents, exerçant avec courage dans des conditions dignes – face à une délinquance qui, elle, ne faiblit pas. Mais ce soutien mutuel exige une reconnaissance des violences excessives documentées, et un refus catégorique de servir aveuglément une caste politique qui, depuis des décennies, semble œuvrer contre les intérêts du peuple.

Alliance exhorte les Français à manifester pour « une police respectée et protégée ». C’est une demande juste. Mais la réciproque s’impose : la police doit aussi protéger et respecter le peuple dans sa quête de justice sociale. Je vous appelle donc, à mon tour, à cette prise de conscience collective. La balle est dans votre camp.

Et au fond, n’est-ce pas là l’essence même du contrat social, tel que Rousseau l’imaginait ? Une société où le pouvoir n’est pas un glaive brandi contre le peuple, mais un bouclier forgé par lui et pour lui. 

Si les forces de l’ordre persistent à défendre un ordre injuste, elles risquent de rompre ce pacte fondamental, transformant la République en une ombre d’elle-même – un avertissement philosophique que l’histoire nous murmure inlassablement :  la vraie sécurité naît de la justice, non de la répression.





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