comment l’Amérique gère son déclin – Réseau International


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par Mounir Kilani

La Stratégie Nationale de Défense 2026 des États-Unis est plus qu’une doctrine militaire.
C’est un document historique qui, sous un vernis martial, acte un changement d’ère.
Ni plan de conquête ni aveu de faiblesse, il constitue le premier manuel explicite de gestion du déclin relatif de l’hyperpuissance.
Loin de promettre encore de façonner le monde, il organise la rétraction ordonnée de l’influence américaine et révèle les lignes de fracture d’un empire qui, cessant de rêver à dominer, apprend à se préserver.

Il existe des textes de conquête et des textes de retrait.
Des doctrines écrites pour étendre la puissance, et d’autres conçues pour en organiser la contraction sans l’avouer.

La Stratégie Nationale de Défense 2026 des États-Unis* du 23 janvier 2026  appartient sans ambiguïté à la seconde catégorie.

Malgré son vocabulaire martial, malgré ses références insistantes à la «paix par la force», malgré la rhétorique virile de la reconstruction militaire, ce document n’est pas un projet de domination.
Il est un manuel de survie impériale, rédigé par une puissance qui sait désormais qu’elle ne peut plus tout faire, partout, tout le temps — et qui cherche à rendre cette limite acceptable, gouvernable, politiquement supportable.

Ce n’est pas un aveu de faiblesse.
C’est une cartographie froide de ce qui reste défendable.

Ce document ne prépare pas l’avenir du monde.
Il organise la manière dont les États-Unis vont continuer d’y exister sans le structurer.

C’est un texte où l’on ne cherche plus à gagner l’histoire, mais à éviter qu’elle ne coûte trop cher.

Un document qui ne promet plus : il délimite

Les grandes stratégies américaines du XXᵉ siècle étaient expansives par nature.
Elles parlaient de projection, de leadership, d’ordre international, de valeurs universelles.
Elles supposaient un monde malléable, régi par la puissance normative et militaire de Washington.

La Stratégie Nationale de Défense 2026 ne promet plus rien de tel.
Elle ne décrit pas un horizon, elle trace un périmètre.

Tout, dans sa structure, trahit cette mutation silencieuse :
le refus explicite des guerres simultanées majeures ;
la hiérarchisation drastique des théâtres ;
la délégation assumée de pans entiers de la conflictualité aux alliés ;
le recentrage obsessionnel sur le territoire national et l’hémisphère occidental ;
la réduction assumée de l’ambition morale.

Ce document ne cherche pas à convaincre le monde.
Il cherche à s’organiser face à ses propres limites.

L’«America First» n’est pas ici un slogan triomphant.
Il est un acte de tri.
Un inventaire brutal de ce qui compte encore — et de ce qui ne mérite plus l’investissement stratégique américain.

L’Europe est partiellement abandonnée à sa propre défense avec un objectif clair : 5% du PIB en dépenses militaires, ou plus d’aide américaine.

Les guerres périphériques sont externalisées.
L’ordre international fondé sur des principes universels est remplacé par des zones d’intérêt vital.

Ce n’est pas une rupture idéologique.
C’est une admission de finitude.

Dans l’histoire longue des empires, ce moment est reconnaissable.
Rome cesse de conquérir et fortifie le limes, transformant la frontière en doctrine et la défense en horizon politique.
L’Espagne du XVIIᵉ siècle tente d’administrer son déclin par la bureaucratie, multipliant les règlements pour compenser la perte de puissance réelle.
L’Empire britannique, après Suez, redéfinit ses priorités en renonçant à l’illusion globale, non par conversion morale, mais parce que le coût de l’hégémonie excède désormais ses moyens.

Dans chaque cas, le même réflexe apparaît :
remplacer l’expansion par la gestion,
la vision par le contrôle,
la domination par l’endiguement.

La Stratégie Nationale de Défense 2026 appartient à cette famille de textes.

Elle n’est pas écrite par une puissance confiante.
Elle est rédigée par un pouvoir qui sait ce qu’il ne peut plus être.

Le monde extérieur comme miroir de l’angoisse intérieure

Un lecteur attentif remarquera rapidement une disproportion frappante dans le document.

La Chine est désignée comme principal adversaire stratégique, mais elle n’est pas la véritable obsession du texte.

Les véritables obsessions sont ailleurs :
Les frontières.
Les flux.
Les narcotiques.
Le terrorisme diffus.
Le désordre intérieur.

La menace n’est pas seulement militaire.
Elle est contaminante.
Elle traverse les frontières, infiltre les sociétés, dissout les normes, fragilise les institutions.
Elle n’est pas localisable sur une carte classique.

Ce glissement est fondamental : la défense nationale américaine ne se définit plus seulement comme protection contre des armées étrangères, mais comme gestion sécuritaire du chaos social.

Les trafiquants deviennent des organisations terroristes.
Les frontières deviennent des lignes de front.
Les déséquilibres internes sont requalifiés en menaces stratégiques.

Ce que le document révèle, sans jamais le dire explicitement, c’est une angoisse profonde : celle d’un corps politique fragmenté, traversé par des crises de cohésion, de sens, d’identité.

La guerre extérieure n’est plus seulement un instrument de puissance.
Elle devient un outil de stabilisation psychologique interne : restaurer un ethos guerrier, réactiver une culture de la discipline, transformer l’insécurité sociale en menace extérieure identifiable.

Dans cette perspective, l’ennemi est nécessaire.
Non pour être vaincu définitivement, mais pour donner une forme à l’angoisse collective.

La Chine est un adversaire stratégique.
Mais le véritable problème politique, implicite, est le peuple américain désorienté, fragmenté, inquiet de son avenir.

La Stratégie Nationale de Défense 2026 ne protège pas seulement l’Amérique du monde.
Elle protège l’Amérique d’elle-même.

Comme l’écrit le texte :
«Nous donnerons sans hésitation la priorité aux intérêts concrets des Américains

La priorité n’est plus le monde : c’est soi.

Gouverner par la peur sans l’avouer

Cette dimension psychopolitique du document est centrale.
Elle explique la tonalité paradoxale du texte : à la fois dur, martial, presque brutal — et profondément défensif.

La peur n’est jamais nommée.
Elle est administrée :

La peur de la dilution.
La peur du déclassement.
La peur de l’effondrement industriel.
La peur de l’impuissance stratégique.

Tout est reformulé en termes techniques, opérationnels, budgétaires.
Mais l’arrière-plan est clair : il s’agit de restaurer une capacité de projection symbolique, plus encore que militaire.

La relance de la base industrielle de défense n’est pas seulement une nécessité stratégique.
Elle est un récit : celui d’un retour à la production, à la puissance matérielle, à la maîtrise.

La modernisation nucléaire n’est pas seulement dissuasive.
Elle est identitaire.

La technologie — IA, automatisation, frappe à distance — joue ici un rôle ambigu.
Elle permet de maintenir une supériorité sans mobilisation massive.
Elle remplace, en partie, le consentement populaire par l’efficacité algorithmique.

La «Golden Dome» anti-missile, les frappes à distance, l’IA militaire : tout converge vers une supériorité qui demande moins de chair américaine.

La légitimité politique se déplace.
Elle ne repose plus sur un projet universel.
Elle s’appuie sur la capacité technique à gérer le désordre.

Elle n’est plus un problème politique, mais une ressource stratégique, dosée pour maintenir l’obéissance sans réveiller la révolte.

La multipolarité acceptée, mais jamais proclamée

C’est ici que la Stratégie Nationale de Défense 2026 devient réellement intéressante — et profondément contradictoire.

Car si le document continue de parler le langage de la puissance dominante, il agit déjà comme celui d’une puissance relative.

Le refus explicite des guerres simultanées est un aveu majeur.
L’acceptation d’équilibres régionaux en est un autre.
La délégation stratégique aux alliés en est un troisième.

Le mot «leadership» subsiste encore, mais il est vidé de sa substance impériale :
il ne signifie plus imposer un ordre, mais arbitrer à distance quand les intérêts vitaux sont touchés.

Ce glissement est historique.
Il signifie que la multipolarité n’est plus un discours critique extérieur à Washington.
Elle est devenue une hypothèse de travail interne.

La Stratégie Nationale de Défense 2026 est le premier document stratégique américain écrit comme si le monde était déjà multipolaire — tout en refusant de le dire explicitement.

Ce silence est révélateur.

Reconnaître la multipolarité ouvertement reviendrait à reconnaître la fin de l’exceptionnalisme.

Le document préfère donc parler de «prioritisation», de «partage des charges», de «réalisme pratique».

Mais la logique est claire :
les États-Unis n’imposent plus un ordre unique.
Ils tentent d’y préserver une position centrale, sans en être l’architecte exclusif.

La règle du jeu : allié intouchable, ennemi indépassable

Cette logique de contraction rencontre toutefois une exception notable : Israël.

Présenté comme le «modèle d’allié» par excellence – volontaire, capable, et méritant un soutien «critique mais limité» –, il échappe à la pression du partage du fardeau imposée aux autres partenaires.

Là où l’Europe doit atteindre 5% du PIB ou se débrouiller seule, Israël bénéficie d’une exemption tacite, d’aides massives et d’une intégration prioritaire via les accords d’Abraham.

Cette incohérence révèle un reliquat d’exceptionnalisme sélectif :
l’empire accepte la multipolarité pour le monde, mais conserve un sanctuaire idéologique au Moyen-Orient, où la «paix par la force» reste synonyme de soutien inconditionnel à un allié particulier.

Cette contraction multipolaire rencontre une limite flagrante au Moyen-Orient : l’Iran.

Désigné comme menace persistante, il est accusé de reconstituer ses forces malgré les frappes américaines et israéliennes qui ont «oblitéré» son programme nucléaire.

Pourtant, Téhéran n’est pas présenté comme un acteur souverain défendant sa sécurité régionale, mais comme un régime sanguinaire cherchant à détruire un allié américain.

Cette asymétrie révèle un reliquat d’hégémonie :
l’empire accepte des équilibres ailleurs, mais refuse toute légitimité à l’Iran et à son « Axe de résistance », préférant forcer une soumission stratégique (fin du nucléaire, missiles, proxies) sous menace permanente.

Ainsi se dessine une règle non écrite : la «paix par la force» s’applique sélectivement – soutien inconditionnel pour Israël, strangulation pour l’Iran.

De cette sélectivité découle un principe plus large : la multipolarité n’est valable que pour ceux qui ne dérangent pas.

Pour les autres, la carte du monde reste un damier de menaces à mater.

La grandeur sélective de l’empire se mesure désormais moins à ce qu’il protège qu’à ce qu’il écrase — en toute impunité.

La fin du récit universaliste occidental

Un autre silence frappe dans ce document : celui des valeurs universelles.

Les droits de l’homme, la démocratie, l’ordre fondé sur des règles n’occupent plus qu’une place marginale, presque décorative.
Ils ne structurent plus la stratégie.
Ils l’accompagnent, à la marge.

Ce n’est pas un oubli.
C’est un abandon méthodique.

La Stratégie Nationale de Défense 2026 entérine la fin du récit messianique occidental.
Elle ne cherche plus à transformer le monde à l’image américaine.
Elle cherche à y survivre sans s’y dissoudre.

Le droit international devient un instrument parmi d’autres.
La morale devient contextuelle.
L’universalisme devient coûteux.

Les «valeurs» ne sont plus un levier stratégique ; elles sont devenues un luxe que l’Amérique ne peut plus se permettre d’exporter.

Ce document n’est pas cynique.
Il est désenchanté.

L’empire a troqué le rêve messianique pour un pragmatisme froid.
Finie l’idée de sauver le monde ; désormais, on se contente d’éviter de s’y perdre.

Les valeurs universelles, autrefois moteur, ne sont plus qu’une vitrine poussiéreuse, reléguée derrière les murs du Pentagone.
Peu importe que le reste du monde s’effondre ou se révolte : pourvu que Washington survive, ce récit d’exception n’est plus vendu qu’au rayon luxe, pour l’image.

Un testament impérial (rationnel)

Il faut lire cette stratégie pour ce qu’elle est réellement : un testament.

Non pas le testament d’un empire mourant, mais celui d’un empire lucide, conscient de son déclin relatif, décidé à le gérer sans effondrement — comme un comptable scrupuleux qui liquiderait un empire au centime près.

La «paix par la force» n’est plus une promesse de stabilité mondiale.
Elle est une tentative de maintenir un espace de sécurité minimal dans un monde devenu indocile, une stratégie de gardien d’immeuble pour une copropriété en faillite.

Ce document n’organise pas l’avenir du système international.
Il organise la place résiduelle des États-Unis dans un ordre qu’ils ne contrôlent plus totalement — une manière d’aménager avec goût la chambre d’amis de l’Histoire.

Il ne s’agit pas d’un effondrement.
Il s’agit d’une contraction.

Une contraction méthodique, rationalisée, administrée.
Une descente aux enfers, mais avec itinéraire conseillé et forfait économique.

C’est un testament écrit par un empire qui ne calcule plus ses victoires, mais le prix exact de ses renoncements.
La grandeur ne se mesure plus en puissance projetée, mais en humiliations acceptables — et Washington tient ses comptes avec la froide précision d’un notaire réglant une succession post-mortem.

Le monde d’après est déjà là

La Stratégie Nationale de Défense 2026 ne marque pas un tournant spectaculaire.
Elle marque quelque chose de plus profond : l’acceptation silencieuse d’un monde irréversible — l’équivalent géopolitique de signer un constat amiable après un accident dont on ne veut surtout pas reconnaître la responsabilité.

Un monde où la puissance est relative.
Où les équilibres sont régionaux.
Où la force ne garantit plus l’obéissance, mais seulement des factures plus lourdes.
Où l’ordre ne peut plus être imposé, seulement négocié ou — à défaut — contenu derrière des barrières tarifaires et des murs.

Ce document n’est pas écrit pour inaugurer un nouvel âge américain.
Il est écrit pour retarder les conséquences d’un âge déjà terminé — une sorte de cure de jouvence stratégique pour un patient qui refuse d’entrer en maison de retraite des puissances.

Et c’est précisément pour cela qu’il est si révélateur.

La multipolarité n’est plus un projet alternatif porté par les autres.
Elle est devenue l’horizon implicite – et inavoué – de la stratégie américaine elle-même.
Un aveu de défaite enrobé dans le jargon de l’efficacité managériale.

Le monde n’est plus gouverné.
Il est géré.

Et la Stratégie Nationale de Défense 2026 en est le manuel – un guide pour survivre en milieu multipolaire à l’usage des empires en convalescence.

Ce manuel révèle une vérité dernière : l’Amérique ne se retire pas, elle redessine le monde à son avantage résiduel.

Elle accepte la multipolarité pour les autres, mais la refuse pour ses sanctuaires.
Israël est soutenu sans limites, l’Iran étranglé sans répit.

Ce n’est plus l’exceptionnalisme messianique, mais un exceptionnalisme pragmatique et cynique :
la «paix par la force» devient une politique de fidélité avec points de bonus, réservée à ceux qui servent encore les intérêts de Washington.

La contraction n’est donc pas une retraite honorable.
C’est une reconfiguration brutale d’un ordre que l’empire ne domine plus, mais qu’il entend encore arbitrer – tant que ses alliés paient la facture et que ses ennemis restent cloués au sol.

Le testament est signé.
Mais le monde ne lit plus les codicilles de Washington.

Il procède déjà à l’inventaire des ruines, préparant la vente aux enchères des reliques impériales.

La «paix par la force» n’est plus une doctrine globale.
C’est le dernier slogan d’un empire qui, pour survivre, a appris à ne plus promettre le paradis – seulement à facturer le silence.

*Document 2026 National Defense Strategy publié par le Département de la Défense américain.   23/ Janvier/2026.

https://media.defense.gov/2026/Jan/23/2003864773/-1/-1/0/2026-NATIONAL-DEFENSE-STRATEGY.PDF



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