Jack London sociologue, par Gérard Mauger (Le Monde diplomatique, février 2026)


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C’est à bord du Snark, le voilier qu’il a fait construire à grands frais, que, de l’été 1907 à février 1908, Jack London (1876-1916), devenu riche et célèbre, écrit Martin Eden entre Honolulu et Papeete. Le livre — qui retrace l’ascension sociale improbable d’un jeune marin californien — est généralement perçu comme une autobiographie romancée. En dépit de différences significatives dans leurs trajectoires, London et Martin Eden passent en quelques années de positions économiquement et culturellement dominées dans l’espace social à des positions dominantes : celles d’écrivains riches et consacrés. Francis Lacassin décrit la biographie de London, comme l’« éclatante réussite d’un fils du peuple », et Chantal Jaquet voit dans Martin Eden l’« illustration parfaite » d’une « métamorphose » corporelle et culturelle qui fait d’un individu « le contraire de ce qu’il était ». Aujourd’hui, Martin Eden et London figurent, en effet, dans le répertoire des figures idéal-typiques de « transfuges de classe » : Annie Ernaux, Didier Éribon, Édouard Louis, etc.

Le récit de la migration de classe de Martin Eden, au fil des scènes et des séquences retenues par London, s’apparente, en effet, à celui que pourrait en faire un sociologue : la logique du récit définit l’essentiel et l’accessoire, et l’ordre adopté est presque toujours celui d’une succession de cause à effet qui permet de reconstituer les étapes d’une trajectoire et la conversion des dispositions qu’elles impliquent.

Ainsi, les deux premiers chapitres, qui décrivent minutieusement l’expérience de la collision entre la manière d’être spontanée (soit, en termes sociologiques, l’habitus) d’un jeune homme issu des classes populaires et la maison, les goûts, les bonnes manières de la famille bourgeoise et cultivée qui l’accueille, les Morse, constituent un véritable document sociologique sur ce genre de situation. Cette expérience de l’inadéquation entre les (…)

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