Quand on y réfléchit bien…


Il y a pire que la mauvaise foi de la direction du groupe Canal+ et de Jean-Marc Morandini : la mauvaise foi ambiante dans le monde politique français, tous partis confondus.

J’avais déjà évoqué le sujet dans mon édito du 17 janvier. Mais un événement majeur est survenu depuis : le 26 janvier 2026, Jordan Bardella, président du Rassemblement National, a donné une consigne claire et sans ambiguïté à tous les élus et porte-parole de son parti : interdiction formelle de participer aux émissions animées par Jean-Marc Morandini.

Pourquoi avoir attendu cinq jours pour en parler ? Parce que j’ai laissé 72 heures aux médias mainstream pour relever l’incongruité flagrante de cette décision ainsi que d’autres éléments de reaction. Je leur ai accordé le bénéfice du doute sur leur objectivité. Comme prévu, aucun n’a vraiment creusé le paradoxe : le RN boycotte seulement l’émission de Morandini, pas Canal+. Et pourtant c’est bien le groupe Canal+ qui assume pleinement son maintien à l’antenne malgré une condamnation définitive pour corruption de mineurs (confirmée par la Cour de cassation le 14 janvier 2026 : deux ans de prison avec sursis, 20 000 euros d’amende, inscription au fichier des auteurs d’infractions sexuelles et interdiction définitive d’exercer auprès de mineurs).

À première vue, cette décision du RN semble honorable. Mais elle reste en deçà de ce que l’honnêteté intellectuelle exigerait d’un parti qui vise à accéder au pouvoir et à restaurer un respect des principes et valeurs républicains. Morandini a été jugé coupable de faits graves impliquant des mineurs vulnérables. Il n’a pas passé un seul jour en prison. Dans le monde réel, loin des plateaux, un individu lambda – appelons-le JoJo du 93 – aurait vu sa carrière brisée net, avec une incarcération probable pour des méfaits d’une telle gravité. Mais à la télévision, the show must go on, surtout quand des intérêts financiers importants sont en jeu.

La responsabilité première incombe à la direction du groupe Canal+, qui choisit de le maintenir malgré tout. Dès lors, la cohérence aurait voulu que tous les partis politiques, qui dénoncent à juste titre ce scandale, boycottent les émissions du groupe – pas seulement une émission isolée. Or, la plupart des formations (La France insoumise, Les Républicains, etc.) ont évité Morandini Live dès 2022, mais continuent d’apparaître sur les autres plateaux du groupe. Le RN, lui, bénéficie d’une visibilité exceptionnelle sur certaines chaînes du groupe, dont la ligne éditoriale colle souvent à ses thèmes phares. Boycotter totalement reviendrait à renoncer à une exposition médiatique massive – un calcul que peu de partis sont prêts à faire. Ce qui équivaut à un arrangement à géométrie variable avec leurs propres règles, qu’ils rappelleront aisément en coulisse lorsque certains de leurs membres feront face à des décisions définitives.

Parmi les rares à avoir tenu bon dans cette affaire, Sonia Mabrouk mérite d’être saluée. Dès le 20 janvier, en direct, elle a exprimé un malaise profond : « Je n’en dors pas depuis plusieurs jours », a-t-elle confié, tout en marquant sa distance avec la décision de la direction sans la cautionner. Elle a fait les frais de cette polémique interne, avec des absences à l’antenne et des rumeurs de tensions hiérarchiques. Son courage – rare dans un milieu où la loyauté professionnelle prime souvent sur l’éthique – contraste avec le silence général.

Morandini lui-même, habituellement si prompt à accuser les autres et à écarter les invités qui osent le défier (y compris verbalement ou du regard, comme cela est arrivé à l’une de mes connaissances féminines), s’est fendu le 30 janvier d’un mea culpa inhabituel : renonçant à tout recours (y compris devant la CEDH), présentant ses « excuses les plus sincères et les plus humbles » aux victimes, regrettant « profondément » les paroles et échanges reprochés, et demandant une « seconde chance ». Pour quelqu’un d’ordinaire si grande gueule, ce revirement rapide – dont chaque mot aura été revus et pesés avant d’être imposé en interne pour sauver sa place – a surpris plus d’un, dont Sonia Mabrouk.

Comme tout journaliste, Morandini est censé respecter une déontologie stricte : dire la vérité, respecter les victimes, éviter les conflits d’intérêts moraux. Il aurait dû s’appliquer ces règles à lui-même et reconnaître bien plus tôt qu’il avait failli gravement. Il a choisi de nier, et la condamnation n’en fut que plus lourde. C’est peut-être là que le bât blesse : un manquement à l’éthique qui dépasse le cas personnel. Ce n’est d’ailleurs pas sans rappeler le silence assourdissant observé sur certains plateaux lors des débats autour des vaccins COVID, où les intérêts financiers ont primé sur la transparence totale.

Pourtant, quand on compare au niveau général des médias français – trahisons répétées du devoir premier de dire la vérité quoi qu’il en coûte –, l’affaire Morandini n’est qu’une poussière dans un système bien plus vicié. Les politiciens, eux, continuent de calculer leur temps d’antenne plutôt que de trancher par principe. Une règle implacable se vérifie élection après élection : celui qui passe le plus à la télévision et qui a le plus de soutien des médias, gagne. L’honneur, valeur qu’ils invoquent tous, semble bien secondaire face à l’opportunité médiatique.

Ils nous démontrent une fois de plus la pertinence de cet adage livré sous la forme d’une devinette et qui convient également aux autres professions qui font commerce de l’esbroufe. Qui vendent des promesses, du vent, du flan, du pipo, ou comme dirait Emmanuel Macron, de la poudre de perlimpinpin :

« Comment sait-on qu’un politicien ment ? C’est simple : ses lèvres bougent. »

Pierre Dac l’avait compris il y a longtemps. Force est de constater que l’adage reste d’actualité.





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