L’agression au couteau d’une enseignante par un jeune élève de 14 ans a produit comme à l’habitude son lot de complaintes contre l’augmentation de la violence, l’absence d’éducation des jeunes, l’irresponsabilité parentale …
Notons tout d’abord l’extrême violence de certaines réactions, notamment sur les chaines spécialisées dans le compte rendu des faits divers macabres, spécialement quand ils sont le fait d’étrangers ou de jeunes. Face à l’interview du parent d’un ami du prévenu, qui de manière très posée soulignait combien cet acte représentait un drame certes pour la professeure agressée, mais aussi pour le prévenu, un jeune « expert » habitué des plateaux s’indignait qu’on « pût plaindre un assassin ».
Je me souviens avoir longuement interrogé, lors d’une enquête faite à l’IGAS, la psychiatre Christiane de Beaurepaire, qui a travaillé au Centre pénitentiaire de Fresnes et particulièrement au quartier de mineurs et qui nous expliquait qu’elle avait fait l’observation des jeunes incarcérés pour violence grave (agressions violentes, tentatives de meurtre, meurtres) et que quasiment dans tous les cas, elle relevait chez eux des symptômes s’apparentant à un stress posttraumatique dans l’enfance. Dans ces cas, la poussée de violence est telle « qu’il faut que le sang coule, soit celui du jeune, soit celui d’un autre qu’il agresse ».
Philippe Jeammet, psychiatre spécialisé dans l’adolescence, avait noté lui aussi que les comportements de jeunes et même d’enfants hyperviolents dénotaient toujours une souffrance psychique intense et une exposition à des violences.
Bien sûr l’approche psychiatrique de comportements violents ou asociaux souffre de deux critiques : celle ancienne de la gauche antipsychiatrique qui accuse les tenants du pouvoir de se servir de la psychiatrie comme d’un instrument de contrôle social, de maintien d’un ordre public au détriment d’une approche plus égalitaire économico-sociale. Et celle de la droite vociférante qui tient comme Manuel Valls toute explication sociologique ou psychologique pour une « excuse » !
L’affaire de Sanary, sans préjuger d’investigations ultérieures, met en exergue quelques faits qui méritent réflexion :
- L’Amalgame entre les « agressions par lames » comme disait un journaliste. L’outil devient l’explication. On pourrait au contraire se féliciter de ce que l’arme ne permette pas de tuer autant et aussi vite qu’une Kalachnikov, que les armes ne soient pas aussi accessibles en France qu’aux États-Unis, etc.
- L’indifférence à la profondeur de la souffrance que dénote chez l’agresseur son comportement immédiat après l’agression : se laissant contenir aisément, pleurant, se tapant la tête, et exprimant « une grosse haine envers lui-même davantage qu’envers la professeure ». En bref, exactement ce que décrivait Christiane de Beaurepaire.
- L’incroyable lenteur de réaction (habituelle hélas) de la chaine éducative et-sociale : le 5 février 2026 devait avoir lieu le rendez-vous avec la protection judiciaire de la jeunesse d’un jeune dont la sœur avait été signalée pour risque de violence intra-familiale par le collège, en mars 2025. Entre temps, enquête, décision du procureur, du juge des enfants… Pourtant on sait que l’exposition à des violences intrafamiliales est un facteur important de risque d’un passage à l’acte violent chez un enfant ou un adolescent. Même s’il n’est pas lui-même, comme le dit cet enfant, victime.
- Enfin, la terrible impuissance de l’institution scolaire à accompagner les enfants, non seulement dans leurs apprentissages, mais aussi dans leur croissance, dans leur chemin vers l’âge adulte. En cas de « comportements inadéquats », on fait un rapport sur « Pronotes ». En cas de problèmes paraissant plus graves, on signale au procureur. Et on ne peut rien faire d’autre. Les psychologues scolaires ont une formation en psychologie cognitive et en orientation, mais pas en suivi psycho-social. Les assistants sociaux s’occupent des problèmes économiques des familles, les infirmières scolaires sont trop peu nombreuses pour pouvoir offrir aux élèves un suivi préventif personnalisé. Et ni l’ASE, ni la psychiatrie ne sont mobilisables à ce stade de prévention. Cet adolescent qui exprimait son mal être, sa peur, n’a trouvé aucune oreille accueillante.
Le ministre de l’Éducation s’est déplacé et a parlé de la difficulté « de prévenir des « actes imprévisibles » et de la nécessité d’une « désescalade de la violence ». Langue de bois habituelle, c’est sûr. Mais surtout refus de commencer d’analyser ce qui, dans le système éducatif français (ou occidental) est cause de cette montée de l’agressivité intra-scolaire. L’augmentation des actes de harcèlement entre élèves, les actes d’incivilité à l’intérieur de l’école, mais aussi au dehors, et enfin les comportements violents envers certains enseignants témoignent d’un vrai climat d’agressivité.
Plusieurs pistes peuvent être explorées, si l’on veut comprendre un phénomène sans le ranger immédiatement dans une catégorie idéologique.
- L’école en France, dès le collège est d’abord et avant tout un système de tri. L’enjeu n’est pas d’apprendre, mais de réussir à passer les étapes. Au début, seul l’âge détermine la progression scolaire. Ce qui fait déjà qu’une part non négligeable d’enfants est assis, dès le CE1, en fond de classe sans maitriser les connaissances nécessaires à la suite de sa progression. Imaginez ce qu’est pour un enfant qui peine à lire et à écrire plus de trois lignes en 6e un cours d’histoire où on lui dicte un résumé d’une demi page. De répondre à un problème dont il ne déchiffre pas facilement l’énoncé. Humiliation, sentiment de détresse.
- La Troisième représente le premier SAS de tri : entre 9 et 10 % des jeunes de 18 à 24 ans sortent du système scolaire sans diplôme. La filière professionnelle est rendue peu attractive, par le fait qu’elle n’est que rarement choisie par appétence et compétence, mais plus souvent par défaut. De manière générale, le système est resté celui décrit par Marc Bloch en 1942 : l’école (y compris l’université) prépare à des examens et concours, mais ne forme pas les élèves.
- Ces diplômes, brandis comme autant d’enjeux de compétition entre élèves, valent de moins en moins, sur le marché du travail et surtout comme éléments de développement du savoir et de l’intelligence. Le niveau de savoir baisse, mais la compétition se fait toujours plus dure. Au bout du compte, seuls ceux qui intégreront de « grandes écoles », seront considérés comme ayant réussi ! La volonté de gagner, de dépasser les autres a occulté l’appétence pour le savoir, le plaisir d’apprendre.
- Les enfants n’ont plus beaucoup d’occasions de formation extra-scolaire : les tâches ménagères, la cuisine, le ménage, le repassage, le bricolage ne sont plus des savoir-faire transmis par les proches. Tout s’achète « tout fait », tout se remplace vite fait. Si l’enseignement agricole continue d’attirer, peut-être est-ce parce que ces enfants de ruraux se sont formés dans la vie quotidienne à travailler de leurs mains, à une forme d’intelligence de la tâche. Mais cet enseignement est portion congrue, comme le secteur d’activité auquel il prépare.
Un horizon de moindre réussite, voire de relégation, plombe alors le moral de ces jeunes adolescents qui n’arrivent pas à « intégrer » le niveau supérieur. Leur présent même, composé d’apprentissages dont ils ne saisissent ni le sens ni l’intérêt, ceci dans un climat entretenu par les adultes de stress et de peur de l’avenir est sans conteste aussi à la base de cette agressivité et ce ressentiment qui font le lit des comportements violents.