Matérialistes antiques, une révolution, par Olivier Pironet (Le Monde diplomatique, février 2026)


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« Pour être atomiste dans l’Antiquité, il ne faut pas avoir peur de faire scandale », explique le professeur Pierre-Marie Morel, spécialiste de la philosophie antique, dans une étude sur l’atomisme gréco-romain (1). Il retrace les fondements de ce courant de pensée, combattu par Platon et Aristote mais aussi par les stoïciens, les sceptiques et les moralistes latins, qui contribuèrent à déformer son image. Car cette doctrine, forgée par les Grecs Démocrite (460-370 av. J.-C.) et Épicure (341-270 av. J.-C.) ainsi que par le poète latin Lucrèce (98-55 av. J.-C.), s’oppose de plein fouet à la conception finaliste du monde — régi par un principe ordonnateur ou par la Providence —, commune aux grands systèmes antiques. Pour ces subversifs, l’univers, éternel et infini, ne contient que du vide et des atomes : les mondes qu’il abrite, les astres et le vivant sont des agrégats périssables issus de la collision de ces corpuscules, quand ils s’écartent de leur cours — selon Lucrèce (2), cette déviation atomique spontanée, ou clinamen, expliquerait notre libre arbitre. De composition corpusculaire, l’âme elle aussi est mortelle. Quant aux dieux, également faits d’atomes mais « éloignés de nos affaires (3) », ils sont sans pouvoir sur nous. Ainsi, souligne Morel, « il n’y a pas de causes immatérielles, providentielles ou surnaturelles, ni d’intentions divines auxquelles nous devrions nous soumettre ». Avec le rejet de toute transcendance, l’atomisme supprime la possibilité d’un au-delà, autrement dit d’une vie après la mort, et place l’individu face à lui-même, hic et nunc, exerçant sa liberté.

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La physique atomiste s’accompagne chez Épicure d’une éthique destinée à délivrer l’homme du fatalisme et de la peur de la mort, mais aussi du poids des croyances et des superstitions. La Grèce de son temps est marquée par les guerres, le déclin politique, la misère et les inégalités, qui favorisent le désespoir et le recours illusoire aux divinités. « L’époque d’Épicure est celle de l’oppression », écrivait Paul Nizan (1905-1940) : « une terrible incertitude domine la vie » (4). L’éthique est alors une réponse concrète à cette situation. Elle ne propose pas un modèle de vertu fondé sur la connaissance du bien en soi, comme chez Platon, mais se veut une sagesse pratique, tournée vers le bonheur et l’émancipation individuelle dont le plaisir mesuré, circonscrit aux simples besoins, est la clé. Loin de prôner la débauche et l’excès, l’hédonisme épicurien vise, comme le dit avec clarté le philosophe dans sa Lettre à Ménécée, à l’« absence de douleur dans le corps et de trouble de l’âme », à travers une conduite réglée sur la tempérance, la prudence et la frugalité. L’amitié et la solidarité, cultivées au sein de communautés vivant en autarcie à l’écart de la cité, tiennent une place centrale dans cette pensée qui se veut accessible au plus grand nombre. L’école qu’Épicure crée à la lisière d’Athènes est ainsi ouverte à tous, femmes et esclaves compris (une exception, à l’époque). Sa doctrine représente une menace d’autant plus grande pour les écoles rivales — et pour l’aristocratie — « que ce fut d’abord parmi les petites gens qu’elle se répandit », précise Nizan.

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Si l’épicurisme comme mouvement s’est éteint progressivement avec l’essor du christianisme, la pensée atomiste lui a survécu. Dans un ouvrage collectif consacré à la construction du concept de matérialisme (5), Mario Cosenza rappelle ainsi l’importance que revêt l’héritage épicurien pour Karl Marx, qui, en 1841, dans sa thèse de philosophie portant sur Démocrite et Épicure, affirmait : « Le fait d’avoir absolutisé la liberté de la conscience individuelle de soi est le principe qui a permis à l’humanité de se libérer de la terreur du Transcendant. »

(1Pierre-Marie Morel, L’Atomisme antique et ses ennemis. Sur Démocrite, Épicure, Lucrèce, Vrin, Paris, 2025, 220 pages, 12 euros.

(2Cf. Lucrèce, De la nature des choses, Le Livre de poche, Paris, 2002.

(4Paul Nizan, Les Matérialistes de l’Antiquité. Démocrite, Épicure, Lucrèce, La République des lettres, Paris, 2023 (1re éd. : 1936).

(5Guillaume Coissard (sous la dir. de), Histoires matérialistes du matérialisme. Généalogie et usages d’une catégorie, Classiques Garnier, Paris, 2025, 308 pages, 35 euros.



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