À l’approche de toutes les années « en 6 » paraissent nombre d’ouvrages traitant de la guerre d’Espagne (1936-1939). La moisson est de nouveau abondante.


Un inédit a de quoi déjà rassasier : le Journal de la guerre d’Espagne de l’Allemand Ludwig Renn (1), dont les éditions Le Temps des cerises s’emploient à faire (re)vivre l’œuvre, grâce au travail colossal de son traducteur Jean-Pierre Landais. Militant communiste depuis 1929, romancier célèbre, Arnold Friedrich Vieth von Golssenau (1889-1979), qui choisit de s’appeler Ludwig Renn, fut emprisonné après l’incendie du Reichstag. De son magistral Avant l’aube (traduit en 1937) (2), Paul Nizan écrivait dans L’Humanité : « Ce roman impitoyable et glacé, où règne la terreur, dénonce sans éclats ce qui est le crime même du fascisme, le mensonge. »
Une version initiale de ce Journal était parue en 1956 ; c’est l’édition intégrale, sortie en Allemagne en 2006, dont nous disposons aujourd’hui — étonnamment dénommée « roman » en couverture. « J’ai voulu décrire ce que j’ai vécu pendant la guerre d’Espagne », indique Renn dans son épilogue. Commencé derrière les barreaux d’une prison allemande, le récit se transporte en terre d’Espagne, où Renn va devenir un officier des Brigades internationales. Il se referme sur son arrivée en 1939 dans ces « camps de la honte (3) », à jamais taches sur l’histoire de la France. Tout passionné sera happé par ce témoignage précieux. Il considérera en revanche avec circonspection les commentaires récurrents ciblant les anarchistes. Contrairement à son traducteur-préfacier, on peut estimer que Renn ne fut pas « historiquement lucide ». Mais peu, à gauche et à l’extrême gauche, l’auront été.

Le camp communiste est également concerné par l’essai historique de Célia Keren (4), issu de sa thèse pionnière. Elle y étudie principalement l’aide humanitaire apportée par les organisations proches du Parti communiste français (PCF) et de la Confédération générale du travail (CGT) aux enfants espagnols réfugiés en France. La concurrence de la « contre-mobilisation catholique » y est aussi analysée : l’une de ses motivations était de les rapatrier dans l’Espagne franquiste.

Autre camp, celui du mouvement libertaire, dont on découvre certaines facettes dans une anthologie de textes de Freddy Gomez parus entre 2001 et 2017, et regroupés par lui-même (5). Issus du « bulletin de critique bibliographique » À contretemps, ils offrent un panorama des publications sur la guerre d’Espagne et attestent aussi l’évolution de l’auteur. Servie par une préface au style vif et aux belles fulgurances, cette anthologie sera utile à ceux qui souhaitent parfaire leur connaissance de tous les courants qui portèrent le combat antifasciste dans le pays. La clairvoyance n’a pas été toujours la qualité la plus aiguë de leurs héritiers politiques, très actifs en France jusqu’au début des années 2010. L’auteur remet les pendules à l’heure, en soulignant qu’il faudrait « admettre que plus on avance dans la connaissance de cette histoire [anarchiste], moins les choses sont claires ».
Cette « remise à l’heure » n’empêche toutefois pas de faire perdurer l’exemple de leur lutte : « En des temps que l’histoire englobe désormais de son lourd manteau, des femmes et des hommes sont montés à l’assaut du ciel, puisant en elles et en eux-mêmes la force de résister au fascisme tout en cimentant les bases d’un autre monde, libéré de l’exploitation et de la domination. »
Disons-le : tous les combattants antifascistes de la guerre d’Espagne s’employèrent avec héroïsme à décrocher les étoiles. Alors que des zélateurs d’une dictature sanglante ont voulu célébrer son dirigeant par une messe à Paris, en novembre dernier, souvenons-nous de leurs lumières.
(1) Ludwig Renn, Journal de la guerre d’Espagne, traduit par Jean-Pierre Landais, Le Temps des cerises, Montreuil, 2025, 624 pages, 22 euros.
(2) Traduit sous le titre L’aube était brune au Temps des cerises (2022).
(3) Titre d’un article du reporter Stéphane Manier.
(4) Célia Keren, La Cause des enfants. Humanitaire et politique pendant la guerre d’Espagne (1936-1939), Anamosa, Paris, 2025, 512 pages, 28 euros.
(5) Freddy Gomez, Folies d’Espagne. Ombres et lumières d’un anarchisme de guerre, L’Échappée, Paris, 2025, 384 pages, 22 euros.