
«Le satiriste est un idéaliste vexé. » L’écrivain et journaliste allemand Kurt Tucholsky (1890-1935) fut un grand satiriste. C’est ce que rappelle l’anthologie d’une quarantaine de ses textes, petites histoires tendant vers l’allégorie et ensemble d’aphorismes, proposée par les éditions La Dernière Goutte, sous un titre emprunté à l’une de ses lettres : « Je n’ai pas besoin de vous apprendre que notre monde n’existe plus en Allemagne. Et donc : je vais maintenant la fermer. On n’engueule pas un océan (1). » Les photomontages de Philippe Delangle viennent faire écho à l’esprit de ces « textes courts et rogatons », selon la présentation un peu surprenante de l’éditeur. Tucholsky fut très lu, très célèbre, y compris sous ses multiples pseudonymes, qu’il utilisait pour ne pas rendre trop visible sa remarquable productivité. « La langue est une arme, gardez-la affûtée ! », proclamait-il. Cette maxime l’aura animé toute sa carrière, et cette arme, il l’aura ajustée en direction d’une grande variété de cibles, toujours avec un mélange de légèreté feinte et d’acuité lapidaire. Il a bien des sujets de chroniques. Les patriotismes et les drapeaux, les meurtres loués par l’État et la musique militaire le révoltent. Les petits-bourgeois l’exaspèrent et les antisémites (souvent les mêmes) le dégoûtent. La clémence dont bénéficient les banquiers responsables de faillites et de la disparition des économies des petites gens l’indigne, notamment en regard du châtiment qui s’abat sur « le mécanicien d’une locomotive parce qu’après dix heures de service il a grillé un signal et qu’il y a eu un accident ».

L’une de ses fables est particulièrement éloquente. M. Chanel, originaire des États-Unis, a littéralement jeté l’argent par les fenêtres : celles de sa chambre d’hôtel, à Cannes, pour le plus grand bonheur des passants. Mais à New York, personne n’osa toucher aux dollars qu’il distribuait en déambulant dans les rues, avec un panier contenant 1 million en billets. « Car l’argent (…) doit rester là où Dieu et le droit ont déterminé sa place : là où il est déjà, dans les caisses de l’État et chez ceux dont le mérite consiste à en gagner sans l’avoir mérité. » Bref, l’humanité, d’une façon générale, ou plutôt peut-être la société de son temps, le désespère : « L’être humain est une créature utile, car il sert, en mourant en soldat, à faire grimper le cours des actions pétrolières, en mourant en mineur, à majorer les profits des propriétaires des mines. » Même le chien, « capitaliste monomaniaque » dans lequel s’est incarné l’« instinct de propriété paysan », l’insupporte. Quant aux maîtres de ces canidés, il les soupçonne d’être « souvent des gens absolument sans pitié ; de l’espèce de ceux qui laissent un communiste se vider de son sang devant leur porte ». Et la Familia domestiqua communis, autrement dit la « famille domestique commune », en prend pour son grade — car, comme le disait le sociologue Georg Simmel, « nul n’est capable de faire davantage de mal à autrui qu’un membre de la même caste ». Pour ce qui est des femmes, il n’est pas sans un penchant certain pour la misogynie. Mais Tucholsky sait trouver les mots pour rendre hommage à la « magie de la lecture », au bref passage de l’été à l’automne, qu’il apprécie au point de le considérer comme une cinquième saison (2), aux forêts d’antan et aux chats (à celui qui répond au nom de Mingo, tout du moins).
En 1929, il s’exile en Suède ; en 1933, il est déchu par les nazis de sa nationalité ; en 1935, il se suicide à Göteborg.