
Les silencieuses font beaucoup de bruit, ces derniers mois, dans la littérature haïtienne, et c’est tant mieux. À l’automne dernier, dans Passagères de nuit (Sabine Wespieser), couronné par l’Académie française, Yanick Lahens donnait la parole à deux femmes nées au XIXe siècle, toutes deux descendantes d’esclaves : l’une « silencieuse », l’autre « nimbée de secrets et de mystères ». C’est aujourd’hui Lyonel Trouillot, autre grande figure des lettres haïtiennes, qui donne voix à des ombres. Dans un Bréviaire des anonymes qui, comme nombre de ses livres depuis plus de trente ans, est aussi bref que dense, et frappant (1).
On ne le saura qu’à travers quelques menus détails, mais c’est bien à Haïti que l’histoire prend place. Trouillot a suffisamment de puissance d’évocation pour ne pas avoir à le claironner, et de façon tout aussi évidente sa composition vaut pour tous les endroits et tous les damnés de la terre. Le narrateur, orphelin, a été élevé par un oncle qui a gravi les échelons de la réussite politique : député, sénateur, conseiller spécial, ambassadeur plénipotentiaire, secrétaire d’État et enfin ministre. Et il attend (ou prépare) la suite. Dans l’immédiat, il a éloigné son neveu de la capitale, en le faisant embaucher comme « évaluateur itinérant des biens culturels » dans un petit village côtier, quasiment abandonné. Sa mission : dresser l’inventaire d’une bibliothèque léguée à l’État par un homme parti on ne sait où. Parmi les ouvrages : Commentaires sur la guerre des Gaules par Jules César, Histoire de ma vie de Casanova, les écrits de Winston Churchill et autres biographies de « grands hommes » ; il faut répertorier. Le jeune homme écrit à son oncle pour le tenir au courant du contenu de ce legs. Il n’a pour rares pauses que quelques verres au seul bar encore ouvert, tenu par le prolixe Macho. La chaleur qui règne rend fou. Ou à tout le moins songeur. Des ombres semblent visiter l’esprit de celui qui dépoussière les livres des illustres, des voix entrent par effraction dans sa tête. Elles sont le passé du village, du pays, elles ont été sacrifiées, elles resurgissent, désormais inoubliables, comme celle de Manie, la petite fille bossue, maudite par les siens qui voyaient le diable dans sa bosse, et lui donnaient des coups dans le dos à défaut d’avoir les moyens de frapper le pouvoir de face. Tout un monde d’anonymes, de vaincus, de possédés revient, ceux qui iraient tour à tour former une secte, gagner une révolte, souffrir dans leur chair de la répression.
Au fil de ses chapitres, courts et saisissants, le Bréviaire devient une caisse de résonance pour des oubliés qui, s’ils ne sont plus de ce monde, ne veulent pas que leurs âmes soient effacées. Avec eux, Trouillot brosse au grattoir le portrait d’une société qui cède aux clans, aux groupes évangéliques, soumise à l’impermanence de l’État et à la permanence de grandes crises. On retrouve sa verve, tantôt magique, tantôt tragique, provocante ou chatoyante, qui fait vivre cette interrogation : « Quels anges se soulèvent pour laisser la folie entrer dans nos miroirs ? » Trouillot — qui répondait à qui lui demandait (Le Monde, 19 mai 2024) s’il était « toujours communiste » : « Comment ne pas l’être ? Sans adhésion à un parti » — entend écrire non « des livres de la défaite » mais « des livres de la difficulté ». Il accomplit ici véritablement, et c’est rare, un acte de littérature politique.