La puissance coloniale n’est pas morte, elle s’est diversifiée – Réseau International


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par Raïs Neza Boneza

L’Europe aime à croire qu’elle a tourné la page. Mais elle ne cesse de relire le même chapitre – avec un éclairage plus favorable.

Le Premier ministre canadien Mark Carney au Forum économique mondial de Davos-Klosters, en Suisse, le 20 janvier. (Forum économique mondial /Ciaran McCrickard/CC BY-NC-SA 4.0)

Il arrive, en politique internationale, que le masque tombe – non pas parce que le pouvoir découvre soudainement la moralité, mais parce que maintenir cette façade devient trop coûteux.

Récemment à Davos, le Premier ministre canadien Mark Carney a fait une déclaration inhabituelle. Il a admis (presque avec désinvolture) que le prétendu ordre international fondé sur des règles n’a jamais vraiment été ce qu’il prétendait être.

Que les règles étaient appliquées de manière inégale. Que les plus forts s’en exemptaient systématiquement. Que l’intégration, autrefois présentée comme un avantage mutuel, est devenue de plus en plus un instrument de coercition.

Pendant un bref instant, on a presque ressenti un soulagement. Non pas parce que la vérité était nouvelle, mais parce qu’elle était enfin dite à haute voix. Nous vivons sous ce système depuis des générations. Nous y sommes nés. Nous y avons été disciplinés. On nous a dit qu’il était neutre, bienveillant, inévitable.

On nous a appris à respecter des «règles» écrites ailleurs, interprétées ailleurs, appliquées ailleurs – généralement contre nous. Le résultat n’a jamais été l’ordre, mais l’obéissance ; jamais la justice, mais la gestion.

Et pourtant, le système a perduré – non pas parce qu’il était vrai, mais parce que chacun acceptait de se comporter comme s’il l’était. C’est là la véritable source de son pouvoir.

Et aussi sa faiblesse fatale.

Dès qu’un seul acteur cesse de jouer la comédie – dès que l’enseigne disparaît de la vitrine – l’illusion commence à se fissurer.

C’est dans ce contexte qu’il faut lire le discours d’Emmanuel Macron à Davos. Sa dénonciation de la «loi du plus fort» sur la scène internationale sonnait presque… progressiste.

Un président français parlant le langage de la retenue anticoloniale. On pourrait même être tenté d’applaudir.

Mais presque.

Car il est difficile de prendre au sérieux les leçons de pouvoir émanant de pays qui ne l’ont jamais vraiment abandonné, mais seulement rebaptisé.

La France, après tout, insiste sur le fait qu’elle a dépassé le colonialisme. Ce qui subsiste, ce ne sont pas des colonies, mais des territoires. Non pas la domination, mais l’administration. Non pas l’occupation, mais des collectivités d’outre-mer.

Le vocabulaire est élégant ; la structure, elle, ne l’est pas. Des Caraïbes au Pacifique, le schéma se répète.

En Martinique, les manifestations contre le coût de la vie insupportable ne sont pas réprimées par des réformes structurelles, mais par la violence policière et les arrestations. En Nouvelle-Calédonie, les revendications d’autodétermination, qui durent depuis des décennies, se heurtent à la manipulation électorale et à la chorégraphie bien connue du «rétablissement de l’ordre».

Dans l’océan Indien, la contradiction est encore plus flagrante. Mayotte reste sous contrôle français malgré les résolutions répétées de l’ONU la reconnaissant comme faisant partie des Comores. Le droit international, semble-t-il, est contraignant – sauf quand il ne l’est pas.

Curieusement, lorsque l’ONU a proposé d’instaurer une journée internationale contre le colonialisme sous toutes ses formes, la France, une grande partie de l’Europe occidentale et les États-Unis ont refusé de la soutenir. Le colonialisme est apparemment inacceptable – pourvu que la définition s’arrête juste avant le territoire national.

Manifestation contre le coût élevé de la vie en Martinique, octobre 2024. (RCI Martinique/Wikimedia Commons/CC BY 3.0)

Mais le colonialisme moderne se manifeste rarement par des drapeaux et des gouverneurs. Il préfère les bilans comptables.

Le franc CFA (franc de la Communauté financière africaine) demeure l’un des instruments les plus persistants de l’influence européenne en Afrique.

Quatorze pays utilisent encore une monnaie dont la valeur est fixée à Paris, dont les réserves sont en partie détenues à l’étranger et sur laquelle les populations locales n’exercent aucun contrôle réel.

L’indépendance politique a été accordée. La souveraineté monétaire, non.

Les Pays-Bas offrent leur propre version de cette continuité discrète. Des îles des Caraïbes toujours liées à La Haye, à la longue persistance économique de l’extraction en Indonésie, en passant par les structures d’entreprises qui canalisent la richesse à travers les asymétries postcoloniales, le colonialisme néerlandais n’a pas disparu ; il s’est professionnalisé.

Il a externalisé la violence dans des contrats et la domination dans la comptabilité.

Partout en Europe, le schéma est reconnaissable. Le pouvoir colonial n’est pas mort. Il s’est diversifié. Et lorsque l’effet de levier financier est insuffisant, d’autres outils émergent.

Au Sahel, des groupes armés terrorisent les civils dans un climat d’ingérence extérieure. Les anciennes puissances coloniales se présentent comme garantes de la sécurité, alors même que les questions se multiplient concernant les flux d’armes, les réseaux d’entraînement et les stratégies de déstabilisation.

Lorsque les gouvernements africains pointent du doigt, les médias occidentaux réagissent avec incrédulité – ou silence. Ce qui nous amène à un autre instrument de contrôle persistant : le «récit».

Le colonel Assimi Goïta, chef du gouvernement de transition du Mali, signe l’Alliance des États du Sahel le 16 septembre 2023. (X, président de la Transition, Chef de l’État)

Les entreprises médiatiques françaises et occidentales dominent toujours une grande partie de l’espace informationnel africain, façonnant les perceptions de légitimité, de résistance et de «terrorisme». Les groupes armés deviennent des «rebelles» à leur convenance.

Les gouvernements qui affirment leur souveraineté se transforment en «juntes». Lorsque des pays suspendent ou expulsent des médias étrangers accusés de manipulation, l’indignation en Europe est immédiate. Lorsque les voix africaines sont réduites au silence, l’indignation est facultative.

Sur le plan militaire, le message venu d’Afrique est devenu sans équivoque. Mali. Niger. Burkina Faso. Sénégal. Tchad. Les forces françaises ont reçu l’ordre de se retirer.

Et à travers l’Afrique francophone, les protestations contre les ambitions coloniales françaises continuent de prendre de l’ampleur – non pas par désuétude, mais par habitude.

Souvenir du travail forcé en Afrique centrale. Souvenir des essais nucléaires en Algérie, empoisonnant la terre et les corps pour des générations. Souvenir des tirailleurs sénégalais – envoyés mourir pour la France, puis fusillés lorsqu’ils ont réclamé leur solde.

Les chiffres restent «incertains». La violence, elle, ne l’est pas.

Tirailleurs algériens en France en 1914. (Agence Rol – Mundo Gráfico/ Wikimedia Commons/Public Domain)

L’Europe aime à croire qu’elle a tourné la page.

Mais elle relit sans cesse le même chapitre, avec un éclairage plus favorable.

C’est pourquoi les récentes confessions occidentales concernant l’effondrement de l’ordre international fondé sur des règles sont importantes, à condition d’être prises au sérieux. Car ce système n’a jamais reposé sur l’équité, mais sur le rituel. Sur la participation. Sur le silence.

Ce pacte est en train de se rompre. L’intégration est devenue une vulnérabilité. Le commerce, un levier. La finance, une arme. Les institutions autrefois présentées comme neutres (OMC, cadres des Nations unies, instances multilatérales) sont de plus en plus exposées comme des lieux d’application sélective des règles.

Quand les règles cessent de vous protéger, on ne les réforme pas poliment. On se protège soi-même.

Alors oui, il faut rendre hommage à qui de droit. Lorsque les dirigeants occidentaux admettent la supercherie, c’est un pas en avant. Mais la vigilance reste de mise.

Car l’histoire nous enseigne une leçon simple : rien de vraiment bon n’est jamais né de l’humilité soudaine des empires devant les tribunes. Surtout lorsqu’ils refusent encore de la pratiquer chez eux.

source : Consortium News via Marie-Claire Tellier



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