Un irrégulier en liberté, par David Faroult (Le Monde diplomatique, février 2026)


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Bernard Eisenschitz, grand historien du cinéma, a consacré à des auteurs majeurs (Nicholas Ray, Fritz Lang, Douglas Sirk, Boris Barnet) des ouvrages de référence (1) et proposé des entretiens avec des cinéastes amis (Robert Kramer, Pascal Aubier). Ici, deux textes devenus introuvables sont réunis pour un hommage aussi dense que modeste à Otar Iosseliani (2).

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Né à Tbilissi en 1934, Iosseliani avait déserté ses études de mathématiques pour ne pas participer au développement des systèmes d’armement militaire et choisi le cinéma. Ni pro ni antisoviétique, mais plutôt, suivant son propre mot, « asoviétique » : cela suffit à rendre difficile la diffusion de ses premiers films dans son pays. Sa fantaisie et son humour y détachaient déjà de tout regard réaliste le quotidien qui les trame. Lorsque la République socialiste de Géorgie, dans l’élan de la perestroïka, leva la censure et permit enfin à ses premières œuvres de rencontrer leur public national au milieu des années 1980, ce cinéaste qui sans ostentation « bouleverse tranquillement les règles imposées » s’était déjà installé en France. Il y avait trouvé un terrain et des complices propices à son œuvre, cousine du style de Jacques Tati mais ancrée dans un hédonisme plus franc, moins puritain et plus éthylique. Tout comme Barnet quelques années plus tôt, Iosseliani conditionnait le devenir amical de sa rencontre avec Eisenschitz à une épreuve initiatique, destinée à vérifier s’il savait boire. Celui-ci l’affronta victorieusement, ce que rappelle sa prestation dans Les Favoris de la lune (1984).

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En France aussi, il détonne. Il ne se soumet pas à ce que l’on attend, ici ou là, du cinéma : « C’est un truc d’enfants, d’avoir inventé de reconstituer des histoires qui n’existent pas. » Ses films, narratifs à profusion, laissent parfois perplexes quant à leur fil conducteur, mais ce qui importe, c’est que tout y est à hauteur d’homme. Les conflits devraient se résoudre dans le tintement des verres ; un pessimisme lucide appelle à ne jamais dilapider le trésor de l’instant présent. Dans ce monde règne sans cesse la possibilité heureuse de la rencontre avec les autres. Fraternisation célébrée à chaque fois qu’elle est finalement possible — mais elle ne l’est pas toujours : elle est un moment de fête à l’abri des puissants, qui ont les leurs… La circulation des objets, à travers l’espace et le temps, la coïncidence du passage de l’un des personnages à quelques pas du précédent qu’il ne connaît pas, c’est là ce qui fait le lien entre tous ceux qu’ainsi nous côtoyons dans des fragments de leurs trajectoires. D’où une galerie de portraits, animée par un regard d’une ironie tendrement cruelle, plus attentif aux rapports entre les individus qu’à leur psychologie. Il nous est enfin donné d’aborder cette œuvre aussi discrètement désespérée  À côté de ce qui nous attend, les visions d’Orwell sont celles d’un bébé ») qu’utopiste (voir son film Et la lumière fut, 1989) dans une édition intégrale exemplaire et accompagnée d’un livre donnant largement la parole au cinéaste (3).

(1Cf. Bernard Eisenschitz, Boris Vassilievitch Barnet, Les Éditions de l’Œil, Montreuil, 2024, 448 pages, 40 euros.

(2Bernard Eisenschitz, Un merle chanteur. Amitié avec Otar Iosseliani, Les Éditions de l’Œil, 2024, 64 pages, 12 euros.

(3Coffret Intégrale Otar Iosseliani (vingt et un films), Carlotta Films, neuf Blu-ray et un livre de 220 pages, 2024, 100 euros.



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