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par Mounir Kilani
Engagée dans une guerre technologique et informationnelle, la Russie impose désormais des restrictions progressives à Telegram. Officiellement juridiques, ces mesures posent une question stratégique centrale : comment concilier contrôle normatif et efficacité opérationnelle, dans un conflit où la vitesse de circulation de l’information conditionne l’avantage tactique ?
Ralentissement de Telegram : un risque stratégique mal calculé ?
Alors que la Russie affronte l’Occident collectif dans une confrontation devenue systémique – militaire, technologique et informationnelle -, une décision interne soulève de lourdes interrogations stratégiques. Depuis le 9 février 2026, les utilisateurs russes subissent un net ralentissement de Telegram, officiellement confirmé le lendemain par Roskomnadzor. L’agence invoque des «restrictions phasées» progressives, justifiées par le non-respect de la législation nationale : protection insuffisante des données personnelles, absence de mesures efficaces contre la fraude, le terrorisme et les contenus extrémistes. Autant de griefs récurrents, récemment aggravés par des amendes cumulées et des plaintes judiciaires.
Mais en pleine guerre de haute intensité contre un adversaire technologiquement intégré, cette mesure excède de loin le cadre réglementaire. La connectivité est devenue une composante vitale de la puissance militaire, de la coordination tactique et de la résilience civile. Dès lors, la décision russe cristallise une tension désormais structurante. D’un côté, la logique du contrôle centralisé, qui vise à imposer une souveraineté normative sur les flux informationnels. De l’autre, les exigences opérationnelles du terrain, où Telegram fait office, de facto, d’infrastructure horizontale irremplaçable pour des milliers de combattants, de correspondants militaires et de civils exposés.
Introduire une telle friction technique en pleine escalade, sans alternative pleinement opérationnelle, revient à s’infliger une vulnérabilité stratégique – au moment même où la supériorité informationnelle et la vitesse de circulation des données décident souvent de l’issue des engagements.
Certains estiment toutefois que cette pression vise moins à éliminer Telegram qu’à contraindre son hébergement local, donc à ouvrir une négociation. Une stratégie de rapport de force, non de rupture.
Telegram : une infrastructure militaire informelle devenue indispensable
Sur le front et dans les zones frontalières de l’opération militaire spéciale, Telegram n’est plus une simple messagerie : c’est une infrastructure horizontale de facto.
Les combattants l’utilisent pour :
- coordonner les actions interunités en temps réel ;
- transmettre des alertes anti-drones et anti-frappes ;
- partager du renseignement tactique instantané ;
- organiser des systèmes artisanaux de reconnaissance et de frappe ;
- maintenir le lien – vital – avec les familles et l’arrière.
Des correspondants militaires et des témoignages directs – dont une vidéo relayée par le projet LPR1 – montrent des soldats expliquant que le ralentissement entrave désormais l’échange rapide d’informations face aux attaques de drones ukrainiens.
Le timing est critique. SpaceX a récemment coupé l’accès aux terminaux Starlink utilisés illicitement par des unités russes en zone de combat, supprimant ainsi un filet de sécurité vertical. Telegram compensait en partie ces liaisons horizontales. En réduire la fluidité, c’est introduire mécaniquement des retards, fragiliser la coordination et accroître les risques d’erreurs opérationnelles.
Le journaliste Andreï Medvedev l’a résumé avec précision :
«Toutes les communications horizontales entre unités reposent largement sur Telegram».
Dans ces conditions, la pertinence opérationnelle d’un ralentissement apparaît pour le moins discutable. Un retard de trente secondes dans une alerte drone peut suffire à perdre un véhicule blindé – ou plusieurs vies.
Décider d’abord, mesurer ensuite ?
Plus troublant encore : certains responsables semblent incapables – ou réticents – d’évaluer immédiatement l’impact militaire de leur décision, et préfèrent une posture d’attentisme.
Interrogé sur les conséquences pour l’opération en Ukraine, Andreï Kartapolov, président de la commission de la défense à la Douma, a répondu :
«C’est difficile à dire pour l’instant, on verra bien».
Formule anodine en apparence, mais qui révèle une logique pour le moins problématique : la décision y précède l’analyse d’impact. C’est inverser le principe élémentaire de toute gestion stratégique responsable. Dans un environnement où les ajustements doivent être anticipés et calibrés en amont, cette approche introduit une incertitude inutile – au moment même où la précision et la rapidité deviennent vitales.
Or, dans une guerre réseau-centrée, l’information circule plus vite que les blindés. Les chaînes de commandement horizontales font la différence entre succès et échec tactique. Dès lors, chaque friction technique peut produire des effets disproportionnés, en cascade : retards dans les alertes anti-drones, coordination dégradée entre unités, pertes évitables.
Même le gouverneur de Belgorod, Viatcheslav Gladkov – région quotidiennement visée par des frappes de drones ukrainiens -, a reconnu qu’un ralentissement durable pourrait entraver la diffusion d’informations opérationnelles aux habitants. En cas d’aggravation sécuritaire, ce seraient la résilience civile et la réponse locale qui seraient les premières compromises.
Cette absence d’évaluation préalable, combinée aux déclarations officielles minimisant l’impact sur l’armée – Kartapolov lui-même affirmant que le ralentissement n’affecterait pas les forces armées -, met en lumière un décalage persistant entre la bureaucratie centrale et les réalités du terrain. Là où Telegram demeure, pour des milliers de combattants et de civils exposés, un outil irremplaçable.
La guerre des orbites : le véritable enjeu stratégique
La controverse autour de Telegram ne peut être isolée de la bataille technologique qui la dépasse.
La coupure des terminaux Starlink utilisés sans autorisation a contraint le ministère russe de la Défense à acheminer en urgence des systèmes SNARK-130 vers le front. Ces terminaux, connectés aux satellites géostationnaires Yamal et Express, requièrent des antennes paraboliques de 60 à 120 centimètres. Ils constituent un palliatif partiel, mais infiniment moins mobile et moins réactif qu’un réseau en orbite basse (LEO) de type Starlink. Latence supérieure, capacité limitée, vulnérabilité accrue aux mouvements rapides des unités : le bilan est sévère.
Parallèlement, la Russie accélère le développement de sa propre constellation en orbite basse via le projet «Rassvet», porté par le bureau d’études 1440. Six satellites expérimentaux sont actuellement en orbite. Lancés lors des missions Rassvet-1 et Rassvet-2, ils testent les liaisons laser et la compatibilité 5G. Le déploiement initial de seize satellites, initialement prévu fin 2025, a été repoussé à 2026 en raison de défaillances de production et d’un assemblage incomplet. La couverture nationale complète n’est pas envisagée avant 2035, avec des ambitions affichées : plus de 900 satellites au total, et des opérations commerciales dès 2027 pour une première phase.
Autrement dit, la Russie est engagée dans une course vitale à la souveraineté orbitale. Face à elle, un adversaire exploite pleinement les avantages du LEO – faible latence, mobilité, résilience. Or, dans cette phase de transition technologique critique – où les alternatives géostationnaires comme SNARK-130 peinent à compenser et où Rassvet reste embryonnaire -, ralentir une plateforme déjà profondément intégrée aux pratiques opérationnelles revient à s’affaiblir d’un levier existant. Et ce, alors même que l’alternative n’est pas encore déployée.
Cette friction auto-infligée crée une vulnérabilité temporaire, mais potentiellement coûteuse. Dans un conflit où la supériorité informationnelle et la connectivité en temps réel décident souvent de l’issue tactique, elle agit comme un bouclier posé devant ses propres forces – quand il faudrait un sabre.
La souveraineté numérique ne se décrète pas par la restriction. Elle se construit par une supériorité technologique effective, une exécution synchronisée et l’absence de concessions inutiles.
MAX, concurrence et tentation protectionniste
L’argument officiel invoque la non-conformité de Telegram – absence d’hébergement local des données, inaccessibilité complète des serveurs aux autorités russes. Ces exigences apparaissent pourtant structurellement incompatibles avec l’architecture décentralisée et le positionnement même de la plateforme.
Dans le même temps, la promotion active de la messagerie nationale MAX interroge. Après un recrutement massif dans la fonction publique, les universités et les structures étatiques, l’application peine toujours à rivaliser avec Telegram.
Le président Poutine a récemment rappelé que la concurrence demeure nécessaire. Pourtant, les principaux concurrents de MAX – Telegram et WhatsApp – font l’objet de restrictions croissantes.
Une innovation qui ne s’impose que par l’affaiblissement du concurrent interroge nécessairement sur sa solidité intrinsèque. En l’absence de chiffrement de bout en bout complet et face à une suspicion persistante de surveillance étatique, MAX reste perçue comme un outil de contrôle, non comme une alternative librement choisie. Or, le développement technologique durable repose sur l’attractivité, non sur la contrainte.
La Chine offre ici un contre-modèle instructif. WeChat ne s’est pas imposé par le blocage de ses rivaux, mais par une intégration fonctionnelle si dense qu’elle a rendu les autres applications superflues. La contrainte russe procède d’une logique inverse : affaiblir pour promouvoir, plutôt qu’attirer pour convaincre.
Guerre informationnelle : l’autolimitation stratégique
Telegram n’est pas seulement un outil militaire sur le théâtre intérieur. C’est aussi un vecteur d’influence extérieure majeur.
RIA Novosti y fédère plus de 3,2 millions d’abonnés, RT environ un million. Ces chaînes ne touchent pas seulement le public russe : elles irriguent l’ensemble de l’espace russophone, en particulier dans les pays de la CEI.
Des ressources considérables ont été investies pour bâtir cette présence informationnelle. Un ralentissement durable en affaiblirait mécaniquement la portée – au moment précis où la bataille des récits est devenue centrale.
Les publics étrangers ne migreront pas vers MAX. Réduire la portée de Telegram, c’est donc diminuer l’empreinte informationnelle russe au-delà de ses propres frontières.
Certaines organisations internationales ont évoqué un nouveau resserrement de l’espace numérique russe, soulignant les implications pour la circulation de l’information. Au-delà des condamnations politiques, la question stratégique demeure : limiter un canal que l’on a soi-même contribué à rendre hégémonique, c’est aussi affaiblir ses propres relais d’influence.
Le précédent iranien
Pavel Durov a comparé la situation à celle de l’Iran, où les tentatives de blocage massif de Telegram ont échoué : l’usage y persiste via VPN et proxies.
Huit ans plus tôt, en 2018, Téhéran avait banni l’application pour imposer une alternative étatique. Mais malgré les restrictions techniques et les campagnes de répression, la majorité des Iraniens ont continué d’utiliser Telegram, contournant massivement la censure – préférant sa confidentialité à des outils placés sous surveillance gouvernementale.
L’expérience montre qu’une politique de restriction ne supprime pas l’usage. Elle le déplace vers des pratiques informelles et plus opaques, renforce la défiance envers les autorités et sape l’objectif même de souveraineté numérique. La question n’est donc pas seulement juridique ou idéologique : elle est profondément pragmatique. Les blocages massifs finissent souvent par consolider la popularité de la plateforme ciblée – plutôt que de l’éradiquer.
Bouclier ou sabre ? Quelle souveraineté adopter ?
L’affaire Telegram met en évidence un clivage structurel au sein de l’appareil russe :
- d’un côté, une logique de souveraineté normative et de contrôle centralisé, qui privilégie la conformité légale, la localisation des données et la maîtrise étatique des flux informationnels – la posture du bouclier ;
- de l’autre, une réalité opérationnelle fondée sur la rapidité, la fluidité et l’adaptation immédiate, où les acteurs du terrain – combattants, correspondants militaires, civils en zones frontalières – dépendent d’outils décentralisés et performants pour survivre et vaincre – l’exigence du sabre.
La guerre contemporaine repose sur des capteurs distribués, des flux horizontaux d’information, une intelligence open source et des architectures réseau-centrées. Le modèle occidental s’appuie précisément sur cette fluidité et cette intégration technologique – et en tire une supériorité informationnelle décisive, même face à des adversaires numériquement inférieurs.
La Russie développe légitimement ses propres instruments de souveraineté orbitale et numérique – Rassvet, constellations nationales, solutions comme SNARK. Mais la transition entre dépendance partielle et autonomie complète exige une cohérence et une synchronisation implacables. Introduire des restrictions avant que les alternatives ne soient pleinement opérationnelles, c’est créer une zone de vulnérabilité temporaire – mais potentiellement critique.
Dans un conflit où chaque seconde de retard peut coûter des positions, des vies ou des frappes manquées, cette friction auto-infligée risque de transformer un atout existant en handicap stratégique – au profit d’un adversaire qui n’hésite pas, lui, à exploiter la moindre faiblesse.
Bâtir une souveraineté offensive, pas défensive
La question dépasse Telegram.
La véritable interrogation est stratégique : la Russie veut-elle bâtir une souveraineté technologique offensive, capable de rivaliser par la supériorité technique – le sabre – ou une souveraineté défensive, fondée principalement sur le contrôle administratif – le bouclier ?
Le développement de Rassvet, le déploiement de solutions nationales et la consolidation d’infrastructures autonomes sont des objectifs légitimes. Mais la transition doit être conduite avec lucidité.
Restreindre un outil devenu central sans disposer d’un substitut pleinement opérationnel, c’est s’exposer à une autolimitation stratégique. L’histoire des guerres modernes enseigne que la rigidité bureaucratique peut coûter plus cher que l’ingérence extérieure.
La multipolarité ne se gagne pas par le seul contrôle.
Elle se gagne par l’innovation, la résilience, la maîtrise orbitale et la supériorité technologique réelle.
Dans une guerre où l’information circule à la vitesse des satellites, toute décision qui ralentit ses propres flux doit être pesée avec une lucidité implacable.
Mais au fond, la question est peut-être plus simple – et plus redoutable encore :
Une puissance engagée dans un conflit de haute intensité peut-elle encore se permettre de penser son outil numérique sur un mode administratif, et non opérationnel ?
La Russie peut-elle gagner une guerre réseau-centrée avec une architecture conçue pour le temps de paix ?
Notes
Roskomnadzor – organisme fédéral russe chargé du contrôle numérique ; supervise les restrictions phasées sur Telegram.
Projet LPR1 (@lpr1_treugolnik) – canal Telegram de monitoring des attaques de drones ukrainiens, ayant relayé des témoignages directs de soldats sur l’impact du ralentissement.
MAX – messagerie nationale russe (VK), préinstallée obligatoirement sur les nouveaux appareils depuis 2025 ; alternative promue face aux restrictions sur Telegram.
Parallèle chinois – WeChat (Weixin) s’est imposé en Chine non par le blocage systématique de ses concurrents, mais par une intégration fonctionnelle devenue irrésistible (paiement, administration, services quotidiens). La stratégie russe procède d’une logique inverse : affaiblir l’offre concurrente avant que l’alternative nationale soit mature.