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par Mohamed Lamine Kaba
Quand la rue iranienne s’embrase, c’est l’architecture invisible de Washington qui brûle en silence.
Les récentes manifestations en Iran ont été opportunément présentées par le récit occidental dominant comme une déflagration populaire spontanée contre un pouvoir décrit comme intrinsèquement isolé et illégitime.
Cette narration commode évacue cependant l’essentiel, tout comme elle a banalisé la répression brutale des manifestants à Minneapolis, où la militarisation policière, l’usage massif de la force et la suspension de libertés fondamentales furent justifiés au nom de l’ordre.
À l’instar de l’Irak, de l’Afghanistan, de la Libye – jusqu’à l’extermination de la lignée Kadhafi – et de la Palestine, les médias occidentaux ont ici encore servi de manière ouvertement grossière, de relais complices à des narratifs de pouvoir plutôt que de contre-pouvoir critique, masquant les responsabilités structurelles. Une lecture méthodique des faits, corroborée par des sources américaines officielles et para-officielles, met en lumière une réalité autrement plus grave : la crise économique ayant servi de détonateur social n’est ni fortuite ni endogène.
Elle est le produit d’une stratégie de strangulation financière conçue, planifiée et assumée à Washington. Il ne s’agit pas du tout d’une erreur de politique étrangère, mais d’un choix délibérément opéré relevant d’une logique de coercition impériale, substituant la guerre économique à l’intervention militaire directe. La question centrale n’est donc pas pourquoi l’Iran n’a pas vacillé, mais pourquoi les États-Unis persistent à instrumentaliser la souffrance des peuples comme outil de gouvernance mondiale.
Cet article démontre d’abord comment les sanctions américaines ont été pensées comme une ingénierie du chaos social, avant d’établir la continuité historique et la responsabilité morale de Washington dans l’embrasement iranien.
Les sanctions américaines comme ingénierie consciente du chaos social en Iran
L’analyse de Jacob G. Hornberger, publiée le 16 janvier 2026 par la Future of Freedom Foundation sous le titre sans ambiguïté «Le gouvernement américain a co-tué les manifestants iraniens», marque un tournant conceptuel majeur. Elle met fin à l’hypocrisie analytique qui consiste à traiter les sanctions comme un simple levier diplomatique. Hornberger démontre que celles-ci relèvent d’une technologie de domination, pensée pour produire des chocs sociaux internes à haute intensité.
Depuis 1979, date à laquelle l’Iran s’est soustrait à l’ordre régional façonné par Washington après des décennies de tutelle indirecte sous le règne du Shah imposé par la CIA, le pays est soumis à l’un des dispositifs de sanctions les plus longs, les plus sophistiqués et les plus destructeurs jamais appliqués à un État souverain, à l’exception de la Russie qui, depuis 2014, fait objet de sanctions antithétiques en cascades et la montée exponentielle de la russophobie dans l’espace occidental. Loin de viser un ajustement comportemental circonscrit, ces sanctions ont été conçues comme un instrument de déstabilisation sociétale, articulé autour d’un objectif jamais réellement dissimulé et qui consiste à provoquer un changement de régime par l’épuisement économique de la population.
L’arme économique devient ici une arme sociale. Elle vise à dégrader méthodiquement les conditions de vie, à désarticuler les circuits financiers, à assécher les réserves de devises, à nourrir l’inflation et la précarité, jusqu’à rendre la contestation massive inévitable. Cette mécanique s’inscrit de facto dans une doctrine géostratégique américaine plus large visant à neutraliser toute puissance régionale refusant l’alignement, en particulier un acteur tout à fait central des équilibres énergétiques et sécuritaires du Golfe persique et du détroit d’Ormuz, sans oublier celui de Bab el-Mandeb. Par cette même mécanique, Washington manœuvrait pour un Iran économiquement instable qui ne serait autre qu’un Iran politiquement vulnérable, donc plus facilement contenable dans le grand jeu de rivalités avec la Chine et la Russie, toutes deux partenaires stratégiques de Téhéran.
Lorsque les manifestations éclatent le 28 décembre 2025, les capitales de l’Europe des va-t’en guerre jouent au balafon et au tambour, Tel-Aviv danse, pendant que Washington feint la surprise tout en capitalisant politiquement sur leurs conséquences. Comme le souligne Hornberger, cette posture repose fondamentalement sur une fiction dangereuse qui consiste à croire qu’un État soumis à une pression existentielle accepterait passivement sa propre désintégration. L’histoire universelle démontre l’inverse. La répression qui s’ensuit, avec son cortège de morts, n’est ni imprévisible ni accidentelle ; elle est structurellement induite par une stratégie américaine qui savait parfaitement qu’en poussant une société au bord de l’asphyxie, elle provoquerait un affrontement sanglant. C’est ce qui s’est exactement passé avec l’infiltration de mercenaires et agents doubles formés aux techniques de carnage de la CIA et du Mossad qui tiraient non seulement sur les forces de l’ordre, mais aussi sur les manifestants dans une logique de co-construction du prétexte à l’aune de l’intervention militaire américaine.
Ces morts ne relèvent pas du hasard tragique. Elles constituent l’aboutissement logique d’une politique américaine qui externalise la violence tout en se drapant dans une rhétorique morale creuse et insoutenable. Washington n’est pas un spectateur indigné, mais un architecte indirect du chaos, substituant la guerre financière à la guerre conventionnelle dans une forme avancée de conflit hybride.
Il va de soi que le numéro d’équilibriste de Trump frôle l’absurde. À Minneapolis, ses forces écrasent les manifestants américains au nom de l’ordre, pendant qu’à des milliers de kilomètres il brandit la menace d’une intervention militaire pour «protéger» des manifestants iraniens contre leurs propres autorités. Washington ferme les yeux sur ses propres violences internes – de Minneapolis aux opérations meurtrières en haute mer – et sur sa propension à qualifier ses victimes de «terroristes» pour légitimer l’usage de la force. Faut-il en conclure que Trump aime davantage les Iraniens que les Américains ? Ou plus exactement qu’il chérit surtout les manifestants… quand ils servent ses narratifs impériaux. Cette compassion sélective, géographiquement conditionnée, révèle moins un humanisme soudain qu’une hypocrisie stratégique : à domicile, la matraque ; à l’étranger, la morale armée.
De 1953 à l’effondrement bancaire iranien de 2025
La responsabilité des États-Unis ne surgit pas ex nihilo. Elle s’inscrit dans une continuité historique lourde de conséquences. En 1953, le renversement du Premier ministre iranien démocratiquement élu Mohammad Mossadegh par une opération de la CIA, suivie de l’installation d’un régime fantoche, ne détruit pas seulement une expérience démocratique prometteuse ; il installe durablement l’idée que la souveraineté des peuples est subordonnée aux intérêts stratégiques américains. Cet acte fondateur ouvre une séquence de plusieurs décennies où l’Iran devient un laboratoire de l’ingénierie impériale du monde occidental.
Aujourd’hui, cette responsabilité n’est plus seulement analytique : elle est explicitement reconnue par les autorités américaines elles-mêmes. Le secrétaire au Trésor Scott Bessent a admis devant le Sénat que la restriction de l’accès de l’Iran aux devises étrangères constituait un levier central de la crise économique ayant précédé les manifestations. Il a confirmé que cette stratégie avait été délibérément planifiée, notamment lors de discussions tenues au printemps 2025 au Club économique de New York, révélant une logique de guerre financière assumée.
La coupure des flux de dollars a provoqué une crise bancaire systémique. La faillite d’une grande banque iranienne en décembre 2025 n’est pas un accident de marché, mais un événement politiquement induit. L’obligation pour la banque centrale de recourir à l’émission monétaire, entraînant une dépréciation brutale de la monnaie et une inflation galopante, constitue l’effet recherché d’une stratégie visant à fragiliser un acteur clé de l’Eurasie au moment précis où il consolide ses partenariats avec la Russie, la Chine et l’espace BRICS. Il se situe à l’intersection des routes énergétiques, commerciales et sécuritaires reliant l’Asie centrale, le golfe Persique, le Caucase et la Méditerranée orientale. Affaiblir l’Iran, c’est tenter d’entraver la consolidation d’un espace multipolaire eurasien où Moscou, Pékin et Téhéran convergent de plus en plus ouvertement.
La chaîne causale est désormais limpide et assumée. L’indignation morale américaine face aux violences internes qu’elle a contribué à provoquer relève d’un cynisme structurel, révélant une constante de la politique impériale : produire le désordre, puis condamner ses conséquences au nom de valeurs que l’on viole méthodiquement.
Comme le rappelle Hornberger, aucun État confronté à une menace existentielle n’agit autrement. La logique de survie qui s’impose n’est pas le produit d’une spécificité iranienne, mais la conséquence directe d’un système international façonné par la coercition et l’asymétrie de pouvoir imposées par Washington.
Nous arrivons à la conclusion que les manifestants iraniens n’ont pas seulement été confrontés à une crise interne ; ils ont été pris au piège d’un affrontement asymétrique entre un État sous pression et une superpuissance déterminée à sacrifier des vies humaines pour préserver son hégémonie en contestation croissante. Les sanctions apparaissent ainsi pour ce qu’elles sont réellement : une violence structurelle à distance, politiquement rentable et moralement dévastatrice.
En ce sens, comme le conclut Jacob G. Hornberger, les sanctions ne sont pas une erreur de parcours, mais un cancer moral au cœur du système impérial américain. Tant que cette logique ne sera pas remise en cause, les tragédies humaines continueront de se reproduire, toujours au nom de la démocratie, toujours au détriment des peuples.
source : New Eastern Outlook