(Partie 1 de 2) : Sur les causes de la shitholisation d’Haïti entre 1986 et 2026
Le 7 février 1986, avec la chute des Duvalier, le ciel politique d’Haïti, obscurci par des décennies de régimes corrompus et sanguinaires, s’était éclairci sous les pâles rayons d’une aube fébrile de changement. Cette éclaircie fut pourtant collectivement célébrée comme une seconde indépendance, car elle laissait entrevoir, à une population séculairement déshumanisée, un horizon démocratique radieux. Horizon dans le prisme duquel scintillait la promesse d’un autre possible pour Haïti, en rupture d’avec le cycle des 29 années de la présidence à vie, sur fond de totalitarisme et d’obscurantisme, qui venait d’être mis à l’arrêt. Et tenant compte de la terreur qui régnait en Haïti depuis 1957, la fin de la présidence à vie en février 1986 tenait lieu de révolution.
Une analyse rétrospective du réel haïtien
A cette date, il nous manquait la maturité systémique pour relier le local au global, et comprendre que ce qui se passait en Haïti n’était qu’un rouage, pour tout dire un mirage, dans une dynamique globale de réinitialisation enjolivante du cycle de la déshumanisation. Cet enjolivement, qui se faisait par la promotion de la démocratie et de l’état de droit dans l’hémisphère occidental, avait pour finalité exclusive de séduire et d’attirer dans le giron de l’impérialisme états-unien, les pays du bloc de l’est qui étaient en instance de désintégration. De fait, l’effet domino de l’état de droit s’était répandu, à partir de 1989 avec la chute du mur de Berlin, comme une trainée de poudre dans toute la zone d’influence de ce qui fut l’empire soviétique. Mais, à voir comment le mythe de la démocratie et de l’état de droit s’est estompé comme un business en fin de cycle et n’est plus qu’un vaste enfumage dans le monde, depuis que presque tous les ex pays du bloc de l’est, dont la Tchéquie, la Hongrie et la Pologne (1999), la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie (2004), l’Albanie et la Croatie (2009), le Monténégro (2017), la Macédoine du Nord (2020), aient rejoint les alliances occidentales (Union Européenne et/ou OTAN), il nous semble évident d’analyser la trajectoire shitholique d’Haïti durant ces 40 dernières années en regardant sous un autre angle les évènements survenus en Haïti après le 7 février 1986.
Cette analyse rétrospective est d’autant plus nécessaire, dans le contexte haïtien, que ce qui se joue en Haïti, depuis l’assassinat de Jovenel Moïse, en 2021, par les réseaux mafieux nationaux et internationaux, pour lesquels il travaillait, n’est qu’une nouvelle réinitialisation du cycle de la déshumanisation. Mais cette fois-ci, elle n’a pas la forme et les couleurs d’un enjolivement. Comme le prouve « le moment Trump », pour reprendre le concept d’Aurélien Barrau, moment historique qui nous livre la vérité grégaire et primitive de notre monde, c’est un retour brutal à l’enlaidissement et l’ensauvagement, sur fond de ségrégation et de déshumanisation de cette humanité non blanche à laquelle les suprémacistes occidentaux dénient toute dignité et tout droit à la vie.
En conséquence, il convient de bien comprendre la topologie des cycles passés pour anticiper les brèches qui peuvent s’ouvrir dans celui en mutation présentement. Une manière de visualiser les lignes de fuite, à travers lesquelles, les générations d’Haïtiens, qui survivront à cette extinction anthropologique, pourront penser une possible extraction de leur société hors de cette spirale dégénérescente. Évidemment, cette transformation exigera un apprentissage collectif et un engagement authentique pour briser la mécanique indigente qui rythme l’évolution sociale haïtienne. Car, en raison du passé déshumanisé du collectif haïtien, de sa structuration sociale gangstérisée, de l’asservissement et du déracinement de ses élites, de la résignation et de l’absence de perspectives d’évolution vers un autre avenir de ses groupes dominés, Haïti est condamné à reproduire en boucles les processus de sa shitholisation.
D’ailleurs, il y a très peu d’Haïtiens, notamment parmi ceux et celles qui sont anoblis par les grandes universités étrangères, qui s’interrogent sur les causes systémiques de ce présent gangstérisé. Dans les productions, les analyses, les réflexions qui émanent des réseaux académiques, médiatiques et culturels haïtiens, il n’y a aucune approche introspective pour comprendre en quoi leur manière d’habiter le territoire, leurs interactions socio-économiques, leur mode de vie, leur stratégie de réussite professionnelle par malice, évitement et instrumentalisation de l’autre, sont autant de vecteurs qui orientent la dynamique shitholisante du pays. Majoritairement, les Haïtiens persistent à croire que c’est la défaillance de l’État qui est à la base de la shitholisation d’Haïti. Mais très peu ont la disponibilité, la volonté ou la capacité de comprendre que la performance de l’État nécessite une cohésion sociale qui passe par une assumation individuelle des responsabilités collectives. Et toute la problématique de l’errance haïtienne est dans cette incapacité de la société haïtienne à produire un leadership national, patriotiquement courageux, systémiquement compétent, éthiquement intelligent et humainement bienveillant pour guider la barque nationale vers des eaux moins indigentes.
Le bilan de ces 40 ans d’enfumage démocratique, qui n’est qu’un segment de la trajectoire des 222 ans d’errance d’Haïti, livre un verdict que très peu comprennent : Haïti n’a pas encore produit le matériau humain pour gouverner un pays indépendant et former une société libre et digne. Et cela parce que majoritairement le collectif haïtien n’est qu’un regroupement d’individus sans ancrage identitaire réel sur le territoire, sans valeurs humaines partagées, sans centre d’intérêt collectif. Si l’on excepte les impostures de la célébration annuelle de l’indépendance, les mystifications de la soupe joumou, les mythes de la culture performante et l’encanaillement fraternel autour du carnaval, majoritairement les Haïtiens ne sont recroquevillés que sur les stratégies de leur survie et cela jusqu’au bout de l’enlaidissement. C’est ce qui bloque les possibles innovants. Car quand une société exécute un ensemble de processus erratiques qui lui permettent de revenir sur les mêmes défaillances du passé sans tirer les leçons sur ses errances potentielles, afin de les transcender pour se régénérer humainement, avec la perspective d’innover ses états mentaux et ses comportements, elle se boucle sur un cycle de dégénérescence. Dans ce cycle, il y a une dégradation permanente de l’humain, celui se retrouve dépouillé de ressources épistémiques et éthiques pour affronter et donner sens aux incertitudes de l’existence. C’est ce que nous appelons la spirale de l’indigence.
Dans ce contexte, tirer les leçons de ce bilan d’enfumage démocratique peut être stratégiquement salutaire pour Haïti. Pourvu que ses groupes dominants et ses groupes dominés consentent l’effort de les approprier pour se régénérer. Mais nous ne faisons aucune illusion sur les deux générations dont les trajectoires ont fusionné entre 1986 et 2026. Et pour cause ! Globalement elles ne voient leur avenir que dans le prisme enfumé qui sert de boussole de réussite pour les groupes dominants. Or, asservis par les intérêts transnationaux, dépourvus de compétences systémiques et toujours aveuglés par les mythes de l’état de droit, et de la démocratie, les réseaux culturels, médiatiques, académiques et droits-de-l’hommistes haïtiens continuent de penser que la démocratie est un acquis définitif, que son effectivité dépend de règles universelles de bonne gouvernance et que sa performance repose sur des énoncés de programmes politiques choisis par alternance électorale.
Pourtant, quarante ans après l’effervescence et les réjouissances populaires du 7 février 1986, l’obscurité de la gangstérisation qui rayonne au sommet de ce qu’il reste des institutions étatiques et sociales haïtiennes, en cette année 2026, confirme que la démocratie n’a été qu’un enfumage et l’état de droit qu’un mirage. Au vrai, l’horizon démocratique, qui s’était éclairci en 1986, en Haïti, n’avait pas vocation à être effectif et encore moins à durer. D’ailleurs, il s’était globalement assombri avec le massacre des paysans de Jean Rabel en juillet 1987 (lien), qui n’était pourtant qu’un signal faible, annonciateur d’une longue série d’autres tout aussi violents et sanglants ; dont celui de novembre 1987, connu sous le nom du Massacre de la ruelle Vaillant (lien). Un massacre qui confirmait l’enchevêtrement des intérêts des groupes dominants haïtiens dans les racines de la déshumanisation. Au vrai ce massacre disait au monde entier une vérité primitive que les médias, les universitaires, les intellectuels haïtiens cherchent sans cesse à occulter, car étant confortables dans leur rôle de portefaix des groupes économiques dominants : cette oligarchie féodale, majoritairement constituée d’hommes d’affaires d’origine étrangère et placée au sommet de la hiérarchie économique et sociale haïtienne, depuis l’occupation américaine de 1915, qui avait tissé des connexions plus qu’intimes avec la dictature des Duvalier, est viscéralement opposée à toute culture démocratique, à toute concurrence fondée sur de règles de transparence, à tout semblant de participation populaire à la chose publique même par la parodie électorale.
Cette posture de barbarie est suffisante pour expliquer le pogrom en cours contre la population haïtienne, à majorité noire et pauvre, depuis 2020, avec l’instrumentalisation des gangs armés comme les nouveaux acteurs émergents de l’échiquier politique indigent haïtien. Cette posture indigente peut objectivement servir de motif pour modéliser le faisceau de causes à la base de la shitholisation d’Haïti au cours de ces 40 dernières années. Et en sachant que cette shitholisation n’est qu’une boucle de la spirale de l’errance anthropologique sur laquelle dérive Haïti depuis son indépendance, comprendre ses rouages et identifier les axes du repère qui anime sa trajectoire évolutive peut offrir une brèche pour briser la dynamique de cette errance.
Modéliser les axes du re père de l’errance haïtienne
Pourtant, ces signaux manifestes de mécréance et de barbarie, venant des groupes économiques dominants, n’empêchent pas à la petite bourgeoisie intellectuelle, universitaire et droit-de-l’hommiste haïtienne de se verrouiller dans leur rôle de portefaix de ces groupes. A chaque fois que la mécanique du statu quo grince et coince, ce sont les réseaux académiques, culturels et droits-de-l’hommistes qui viennent jouer les passerelles en apportant leur aura comme adjuvants de la victoire des fumiers politiques. Tel a été le rôle des Gérard Gourgue en 1986 pour légitimer le pouvoir des militaires ; Lesly Manigat en 1987 pour faire oublier le massacre de la ruelle Vaillant ; Gérard Bissainte et compagnie en 1991 pour valider le coup d’état contre Aristide ; les écrivains, poètes et universitaires comme Lyonel Trouillot, Gary Victor, Magalie Comeau Denis etc… en 2004 pour boycotter le bicentenaire de l’indépendance ; Myrlande Manigat en 2011 pour offrir un challenge victorieux à Michel Martelly ; Wilson Laleau et Nesmy Manigat en 2017 pour crédibiliser la candidature de Jovenel Moïse, les Petro Challengers en 2019 pour empêcher la chute violente de Jovenel Moïse et assurer son départ ordonné ; Emmelie Prophète, Aryel Henry et Nesmy Manigat en 2021 pour continuer le jovenelisme sans Jovenel ; Myrlande Manigat et les insignifiants du Bureau de Suivi de l’Accord de Montana en 2023 pour maintenir Aryel Henry au pouvoir ; Les crapules et couillons du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) pour renforcer le pouvoir des gangs par le truchement d’un gouvernement totalement sous contrôle du secteur privé des affaires. Voilà les alliances malsaines qui ont permis à la bêtise politique haïtienne de durer et de s’imposer aujourd’hui dans sa terreur.
Et ce sont les mêmes qui continuent de célébrer la démocratie dans sa forme la plus superficielle. C’est-à-dire comme une simple jouissance de droits individuels, sans y associer l’éthique de la responsabilité et la culture de l’exemplarité comme une pédagogie du souci collectif pour la gouvernance des biens communs. C’est cette simplification de l’exercice de la démocratie qui a dévoyé le projet de l’innovation sociale haïtienne, en empêchant tout apprentissage collectif. Ainsi la liberté de la parole s’est pervertie en verbiage et délire cacophonique, sur fond d’entreprenariat médiatique et de business de publicistes déguisés en journalistes. Les responsables de médias, dont quelques-uns ont occupé des fonctions de Secrétaire d’État ou de Ministre de l’information, n’ont jamais lutté pour promouvoir une véritable culture stratégique par la maitrise de l’information comme une arme de pensée critique pour objectiver le droit à la liberté d’expression et orienter l’imaginaire collectif vers l’apprentissage de la démocratie.
Logiquement, cette déviance au sommet a nourri chez la population le sentiment que la démocratie n’est que le droit de chacun de faire ce qui lui plait, en cherchant une petite place pour sa réussite personnelle, sans intégrer, dans le prisme de la liberté individuelle, le souci de l’autre et le respect de l’intérêt collectif.
De même, l’intronisation de mécréants au sommet du leadership politique, comme médiocres à succès bloquant les nouveaux possibles, pour protéger les intérêts des puissants hommes d’affaires et maintenir le statu quo, par la promotion des élections scélérates comme essence de la démocratie, a aiguisé l’appétit de tous les charognards du pays en les transformant en entrepreneurs politiques. Ainsi, assiégée, enfumée, éclipsée, dévoyée, l’aube démocratique haïtienne, qui avait scintillé en 1986, n’a duré que l’espace d’une célébration et le temps des grandes contestations et manifestations populaires sur fond d’impostures militantes. Et même ce pâle scintillement furtif, qui restait comme acquis pour éclairer les frustrations de la population, a disparu de l’horizon, avec l’émergence des nouveaux acteurs que sont les gangs. De fait, le projet démocratique haïtien s’est évanoui dans l’horizon obscurci, de ce mois de février 2026, comme un rêve fébrile.
Les nombreux et nauséabonds fumiers politiques, entretenus par les groupes dominants — économiques, académiques, médiatiques et culturels— haïtiens, ont cauchemardé l’espérance de l’innovation sociale qui scintillait au bout de ce rêve. Leur rayonnement indigent et leur anoblissement insignifiant ont enfumé les possibles que devait faire advenir cette expérience démocratique. Face à ce constat d’errance, il convient de savoir que faire, pour ne pas sombrer dans la désespérance et se laisser tenter par la mécréance et l’indigence ?
De notre point de vue systémique, il nous semble nécessaire d’intelligibiliser les axes du repère erratique dans lequel Haïti a évolué pour dessiner cette trajectoire shitholisante. Trajectoire indigente s’il en est, puisqu’elle a propulsé sa population d’un envol historique lumineux en 1804 et d’un horizon démocratique prometteur en 1986 vers cette extinction anthropologique probable en 2026. Malgré le basculement du monde dans l’ensauvagement et l’enlaidissement, nous pensons que cela vaut encore le coup de résister jusqu’au dernier souffle de sa dignité. Résister jusqu’à mourir debout comme Cuba est en train de le faire depuis 6 décennies, en prouvant la médiocrité de l’Occident et l’hypocrisie des puissances prétendument émergentes qui luttent pour un ordre multipolaire.
Mais pour résister dignement, il faut savoir dans quel sens tourne le vent multidirectionnel de l’indigence, il faut comprendre le fonctionnement des processus de l’errance par l’enjolivement des boites noires de l’indigence et anticiper les cycles résurgents de la spirale de la déshumanisation. Nous sommes de ceux qui croient que si Haïti avait des élites (politiques, économiques, académiques) patriotiquement courageuses, systémiquement compétentes, éthiquement intelligentes et humainement bienveillantes, le pays n’aurait pas suivi cette trajectoire shitholisante.
Malgré la puissance des vents contraires. Car cet horizon prometteur, qui avait surgi en 1986, était semblable à la brèche de l’indépendance, et se devait d’être approprié comme une opportunité d’apprentissage collectif pour forger, ce que feu le professeur Marcel Gilbert appelait, cette « unité historique de peuple » qui devait permettre à la population haïtienne d’oser enfin construire l’innovation sociale qu’elle espère depuis qu’un 1er janvier 1804, des hommes dignes avaient ressurgi vers l’indépendance pour réapproprier leur dignité et leur humanité, envers et contre les tenants de l’ordre esclavagiste et de ses chiens de garde.
Mais, dépourvu d’avant-garde patriotique et intelligente, sans vision claire de l’avenir, sans cohésion sociale, sans repère éthique, sans compétences systémiques, le collectif haïtien a galvaudé cette opportunité en l’orientant, à coup de rafistolage et de bricolage, d’improvisation et de corruption, de transition et de célébration, sur la même trajectoire de l’errance dessinée par l’indépendance.
Il devient alors impératif de partir de cette errance de 40 ans pour refaire, avec le recul aidant, le parcours inverse et ainsi cartographier systémiquement les failles qui ont servi à entretenir les homo detritus portés au sommet du leadership haïtien, durant ces 4 décennies. La finalité de notre démarche, pour insolente qu’elle se veut, n’est pas moins intelligente et bienveillante. Car, sur fond d’un appel à l’introspection collective pour un changement de soi et une réforme de l’imaginaire collectif, elle se veut une raisonnance, à la fois, pédagogique et stratégique.
Elle est pédagogique, car elle cherche à déduire de cette errance les enseignements que la société haïtienne doit retenir, pour peu qu’elle veuille éviter l’extinction qui l’attend au bout de cette shitholisation. Elle est stratégique, car, en mettant en exergue les enseignements de cette errance, elle offre aux acteurs sociaux et surtout décisionnels, qui survivront à ce pogrom qu’exécutent les gangs, des leviers de responsabilité et les axes d’un repère éthique pour construire l’action collective capable d’extraire Haïti de ce cycle de dégénérescence. Cycle sur lequel sa population se trouve hélas calée, qui confortablement dans leur réussite indigne, qui impuissamment dans leur survie agonisante.
C’est à cette intelligibilisation que nous consacrerons la seconde partie de cette analyse rétrospective. Il s’agira, non pas de s’attarder sur le passé, mais de l’explorer sous un angle nouveau pour tirer les enseignements de ce cycle de shitholisation qui s’achève et dont la fin annonce l’émergence d’un autre pour l’implémentation d’une nouvelle boucle de réinitialisation de la spirale de la déshumanisation. Car comme le Bachelard, puisqu’on ne peut connaitre jamais de manière immédiate la réalité, c’est donc toujours en revenant sur un passé d’erreurs que l’on peut comprendre les raisons des stagnations et objectiver les motivations des régressions, et trouver la vérité en un véritable repentir existentiel. Ainsi, au pis, ces enseignements pourront aider ceux et celles qui agonisent de désespoir et d’impuissance dans le shithole, en attente de leur extinction, à comprendre comment leur résignation et combien leur adaptation à l’enlaidissement (Pito nou lèd nou la / Mieux vaut être laid mais vivant), par désensorialisation de leur existence (Sa je pa wè, kè pa tounen / Ce que les yeux ne voient pas ne peut pas troubler le cœur), ont alimenté les processus de leur shitholisation. Au mieux, ils pourront servir de repère d’innovation de soi pour aider les générations futures à « MATHER » l’indigence, car un changement de soi est toujours plus utile qu’un changement de situation. Et en ce sens, face au défi de l’invariance et de la résurgence des boucles de la déshumanisation, ce dont a besoin un collectif entêté à préserver sa dignité comme ultime fierté de son humanité, ce ne sont ni des élections, ni de nouvelles illusions démocratiques, ni de nouveaux mirages d’assistance internationale, no de nouvelles consécrations de ses talents littéraires sur les podiums de la culture mondiale. Ce dont il faut au collectif haïtien, tel qu’il est enchevêtré au fond de son gouffre et calé sur la trajectoire de son extinction, c’est davantage d’un repère éthique pour qu’il apprenne à se régénérer. Et pour ce faire, il lui faut de nouveaux récits capables de façonner son imaginaire pour qu’il s’éloigne du marronnage déviant et de la malice élue, qui sont aujourd’hui médiatisés comme les voies de la réussite. Il lui faut se représenter le réel à travers de nouveaux états mentaux pour qu’il apprenne à donner du sens aux incertitudes de son existence. Il lui faut trouver le centre d’intérêt partagé où il peut se réenraciner sur son terroir, en tissant des liens bienveillants avec son environnement, pour ensemencer l’intelligence et régénérer la dignité autoroutée dans l’enfumage des rêves blancs d’ailleurs.
Erno Renoncourt