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par Mounir Kilani
Du Rwanda à l’Ukraine, de l’Algérie au Groenland, chaque geste mémoriel devient un levier diplomatique, une monnaie politique, une capacité de dissuasion – et le passé n’est plus neutre : il se gouverne, se monnaye et se brandit comme une arme. Bienvenue dans l’économie globale de la mémoire.
Les excuses et les réparations ne relèvent plus du repentir moral ; elles sont devenues des instruments de calcul stratégique. Colonisation, génocides, esclavage, traumatismes écologiques : le passé n’est plus seulement commémoré, il est administré. Le XXIe siècle ne se contente pas d’hériter de l’histoire : il la gouverne.
Reconnaissances officielles, politiques de réparation, restitutions symboliques et matérielles sont désormais intégrées aux rapports de force globaux. La mémoire fonctionne comme une ressource stratégique, un actif politique parfois convertible, parfois refusé, parfois gelé. Elle constitue une infrastructure invisible du pouvoir international, aussi déterminante que les flux financiers, énergétiques ou informationnels.
La mémoire comme capital stratégique
Dans un monde fragmenté, traversé par la recomposition des identités et l’érosion des récits universalistes, le passé a cessé d’être un héritage passif. Il opère comme un capital politique mobilisable, négociable, et parfois monnayable. Cette mutation consacre l’émergence d’une véritable économie politique globale de la mémoire.
Les traumatismes historiques sont convertis en leviers diplomatiques, juridiques et financiers. Excuses officielles, reconnaissances sélectives, demandes de réparations ou restitutions culturelles ne relèvent plus exclusivement de la justice transitionnelle. Elles obéissent à une grammaire stratégique où chaque geste est évalué en termes de coûts, de précédents juridiques, de risques réputationnels et d’avantages politiques.
Mais cette économie n’est ni homogène ni universelle. Toutes les mémoires ne se convertissent pas. Certaines résistent, demeurent non convertibles : trop lourdes, trop explosives ou trop subversives pour être intégrées dans un circuit diplomatique maîtrisé. Ces mémoires refoulées, ni reconnues ni réparées, constituent des poches de tension durable dans l’ordre international.
Les excuses officielles : calibration politique et gestion du risque
La reconnaissance de fautes historiques est devenue un rituel diplomatique hautement technicisé. Chaque terme est pesé, chaque silence calculé. Il ne s’agit plus de dire toute la vérité, mais de contrôler les effets politiques et juridiques de ce qui est admis.
L’exemple allemand, avec la reconnaissance en 2021 du génocide des Hereros et Nama, illustre cette rationalité. Les excuses furent accompagnées d’un programme financier de 1,1 milliard d’euros qualifié d’«aide au développement», et non de réparation. Cette distinction n’est pas seulement sémantique : elle permet de transformer une dette historique en dépense maîtrisée, sans ouvrir la voie à une judiciarisation incontrôlable du passé.
Des dynamiques similaires sont observables au Canada et en Australie. Les excuses adressées aux peuples autochtones produisent un apaisement symbolique, mais restent soigneusement dissociées de toute redistribution structurelle du pouvoir ou des ressources. L’excuse contemporaine agit ainsi comme une technologie de gouvernement : elle pacifie sans transformer.
Malgré ces gestes calibrés, des retards dans la mise en œuvre effective des fonds allemands et des demandes renouvelées de réparations directes au Canada et en Australie révèlent les limites durables d’une approche qui privilégie le symbolique sur le transformateur.
Rwanda : le capital victimaire comme bouclier diplomatique
Le Rwanda offre l’un des exemples les plus aboutis de conversion stratégique de la mémoire. La mémoire du génocide des Tutsi de 1994 a été transformée en capital victimaire durable, mobilisable sur la scène internationale.
La reconnaissance par la France, en 2021, de ses «responsabilités accablantes» n’a pas constitué une excuse juridiquement contraignante. Elle a cependant ouvert un espace de normalisation diplomatique. En retour, Kigali a modulé l’intensité de sa pression mémorielle sur Paris. La mémoire fonctionne ici comme un levier ajustable, activé ou suspendu selon les intérêts stratégiques du moment.
Dans un environnement régional instable, ce capital mémoriel confère au Rwanda une autorité morale qui rend toute critique extérieure politiquement coûteuse. La mémoire agit comme une forme d’immunité diplomatique partielle, révélant les dérives possibles d’une victimité érigée en ressource de pouvoir.
Ukraine : mémoire, légitimation et gouvernement intérieur
Les conflits armés contemporains constituent un terrain privilégié de mobilisation mémorielle. En Ukraine, la mémoire structure non seulement les récits internationaux, mais aussi la gouvernance intérieure du conflit.
Du point de vue russe, l’Ukraine est inscrite dans une continuité historique héritée de la Seconde Guerre mondiale. L’antifascisme, le sacrifice soviétique et la lutte contre le révisionnisme sont mobilisés pour présenter l’intervention comme une nécessité historique. Cette activation mémorielle ne relève pas uniquement de la propagande externe : elle structure la cohésion interne, la discipline sociale et l’acceptation du coût humain du conflit.
La mémoire devient ainsi une infrastructure narrative de gouvernement, permettant de légitimer l’effort de guerre, de neutraliser les dissidences et d’inscrire le présent dans une temporalité longue présentée comme inévitable.
En février 2026, alors que l’opération militaire spéciale dépasse la durée de la Grande Guerre patriotique (1450 jours), ce parallèle historique renforce la détermination russe : la Russie endure plus longtemps que ses ancêtres face à un ennemi soutenu par l’Occident collectif, prouvant la justesse historique de la lutte contre le nazisme renaissant. Cette mémoire collective alimente la cohésion intérieure, transforme les sacrifices en acte de résilience patriotique et légitime la poursuite de l’opération pour protéger les russophones et dénazifier durablement la région.
France-Algérie : mémoire coloniale et calcul bilatéral
La relation franco-algérienne constitue un laboratoire central de l’instrumentalisation mémorielle. Elle obéit à une logique cyclique où reconnaissance et crispation alternent selon les contextes politiques internes et bilatéraux.
Fin 2025, l’Algérie adopte une loi criminalisant la colonisation française comme crime d’État imprescriptible, assortie de demandes d’excuses formelles et de réparations intégrales. Paris y voit une ligne rouge franchie, révélant les limites structurelles d’une reconnaissance globale.
Début 2026, les tensions se manifestent sur le plan diplomatique, notamment avec la déclaration de l’ambassadeur de France à Alger comme persona non grata fin janvier – mesure liée à des propos jugés provocateurs tenus dans un documentaire français – sans toutefois entraîner une rupture formelle des relations ni un rappel massif d’ambassadeurs. Dans ce contexte, la visite de Ségolène Royal fin janvier 2026, en tant que présidente de l’Association France-Algérie, illustre le recours accru à une diplomatie parallèle pour tenter de désamorcer la crise.
Reçue par le président Abdelmadjid Tebboune, Ségolène Royal a salué la «dynamique de croissance extraordinaire» de l’«Algérie nouvelle, souveraine et non alignée», appelé au «respect mutuel d’égal à égal» et à la reconnaissance par la France de «certains crimes de la colonisation» qui n’ont pas encore été pleinement nommés, réparés ou excusés. Elle a insisté sur la restitution des archives, des biens culturels – notamment ceux liés à l’émir Abdelkader – et sur l’ouverture du dossier des essais nucléaires français au Sahara, rejetant explicitement le concept de «rente mémorielle» comme une tentative de délégitimation des souffrances historiques. En retour, le président Tebboune a exprimé son «respect» pour son «courage», son «honnêteté intellectuelle» et sa «franchise», saluant son rôle d’apaisement.
Cette initiative, bien que personnelle et non officielle, a été perçue comme utile par des observateurs des deux côtés pour ouvrir un canal de dialogue, alors que les voies diplomatiques classiques demeurent gelées ou crispées. La mémoire coloniale fonctionne ici comme un instrument de gouvernement intérieur pour Alger (consolidation de la légitimité politique, neutralisation des fractures sociales) et comme une variable de gestion du risque pour Paris, activée ou reconfigurée via des acteurs parallèles selon un calcul politique permanent.
Groenland : mémoire coloniale et souveraineté stratégique
La crise groenlandaise de 2026 illustre une autre fonction de la mémoire : la dissuasion symbolique. Face aux pressions américaines assimilant l’île à un actif stratégique, les autorités groenlandaises et danoises ont réactivé la mémoire coloniale danoise.
Déplacements forcés d’enfants inuits, politiques d’assimilation, expérimentations médicales coercitives : ces traumatismes ont été replacés au cœur du débat public. Les mobilisations à Nuuk et Copenhague ont transformé la mémoire en rempart politique.
Dans ce cas, la mémoire devient une infrastructure de souveraineté. Elle permet à un territoire faiblement militarisé de produire une capacité de résistance diplomatique face à une puissance majeure.
Cette réactivation collective des traumatismes historiques a non seulement renforcé la cohésion groenlandaise et amplifié les slogans «Greenland is not for sale», mais a aussi précipité une désescalade rapide, forçant le recul des menaces tarifaires et militaires américaines dès fin janvier 2026.
Réparations matérielles et seuil de conflictualité
Lorsque la reconnaissance symbolique est jugée insuffisante, les revendications franchissent un seuil critique : celui des réparations matérielles. Le CARICOM formalise une doctrine où la mémoire fonde une dette historique, non une aide conditionnelle.
Les restitutions culturelles, notamment en Afrique de l’Ouest, s’inscrivent dans cette logique. Les objets restitués ne sont pas des œuvres, mais des supports matériels de souveraineté et de continuité historique.
En 2025-2026, cette dynamique s’accélère avec la révision du Ten Point Plan de la CARICOM Reparations Commission et des engagements diplomatiques continus (visite au Royaume-Uni en novembre 2025, plaidoyer à l’ONU et à l’Union africaine), transformant la dette morale en levier concret pour des investissements structurels et une justice réparatrice globale.
Saturation, refus et mémoires non convertibles
Cette économie politique de la mémoire génère aussi des stratégies de refus. Le Japon et la Turquie acceptent le coût diplomatique du déni pour préserver un récit national jugé non négociable.
La multiplication des revendications produit une saturation mémorielle du système international. Toutes les mémoires ne peuvent être reconnues, réparées ou intégrées. Certaines demeurent non convertibles, alimentant frustrations, ressentiments et radicalisations politiques.
Les spéculations récurrentes autour du sanctuaire Yasukuni et le déni turc inflexible du génocide arménien illustrent comment la saturation des demandes concurrentes renforce les refus nationaux et accentue la polarisation globale.
De la dette historique à la mémoire algorithmique
Une nouvelle couche s’ajoute désormais : la mémoire algorithmique. Archives numérisées, bases de données, IA mémorielles, plateformes de documentation produisent une mémoire irréversible, traçable, asymétrique.
Ce qui est enregistré ne disparaît plus. Ce qui n’est pas archivé risque l’effacement. Le pouvoir mémoriel se déplace vers ceux qui contrôlent les infrastructures numériques du passé.
Cette asymétrie s’accentue avec la numérisation accélérée des archives coloniales et les outils d’IA qui privilégient les récits dominants, laissant les mémoires marginales ou contestées vulnérables à l’oubli algorithmique et à la censure invisible des plateformes globales.
Gouverner avec le passé
La géopolitique contemporaine révèle une réalité centrale : la mémoire n’est plus un champ moral. Elle est une infrastructure du pouvoir mondial.
Elle est gouvernée, convertie, refusée, archivée, instrumentalisée.
Le XXIe siècle ne juge plus le passé.
Il l’exploite.
Il le régule.
Et, de plus en plus, il l’impose comme une norme politique.
Dans ce monde saturé de dettes historiques, la question n’est plus de savoir qui a souffert, mais qui peut transformer cette souffrance en pouvoir – et qui restera prisonnier d’une mémoire non convertible, archivée, mais politiquement inutile.