« Le socialisme à Cuba, c’est nous-mêmes qui l’avons forgé dans une lutte authentique et héroïque »


Puisque les évènements du 3 janvier dernier à Caracas ont révélé à quel point les révolutionnaires cubains sont de ceux qui remplissent une mission jusqu’au bout, à plus forte raison (du moins je le suppose) s’il s’agit de se battre directement contre les soldats de l’État qui n’a cessé depuis maintenant soixante-six ans, en recourant à tous les moyens possibles et imaginables pour tout simplement détruire la Révolution dont ils sont assurément fiers, et, tout dernièrement, pour tenter de faire de leur quotidien un enfer ou presque, et puisque j’ai évoqué différents épisodes des missions internationalistes, notamment en Afrique, je donne à lire maintenant le discours prononcé par Fidel le 7 décembre 1989, un moment que beaucoup de Cubains se sont rappelés, le 15 janvier, quand ils ont rendu un hommage ému et vibrant, bien que douloureux, aux trente-deux révolutionnaires tombés en défendant Nicolás Maduro : le 7 décembre 1989, donc, le peuple cubain rendait ce même hommage à tous les Cubains, civils et militaires, tombés dans les différentes missions internationalistes en appui à des luttes de libération nationale menées contre le colonialisme et l’impérialisme. Impérialisme, un mot qu’on ne trouve plus guère dans le narratif contemporain, comme si la réalité n’en existait plus (on la couvre d’autres oripeaux censément plus modernes), mais que le peuple cubain a dû malheureusement inscrire presque dans ses gènes en se débarrassant du colonialisme espagnol. Car, on l’ignore trop souvent, Cuba a été la première victime de la jeune (super)puissance étasunienne qui, en 1898, s’estimait avoir désormais les moyens de déployer ses ailes d’aigle (selon l’image de José Martí) sur le reste du continent, sans courir trop de risques, puisqu’aucun pays européen n’était plus à même de lui mettre des bâtons dans les roues : selon une « technique » qu’elle huilera toujours plus au fil du temps, elle récupérera à son compte les trois années de lutte des mambis cubains pour, en livrant une guerre de moins d’un mois (débarquement le 20 juin ; prise de Santiago de Cuba le 16 juillet) à une Espagne agonisante et déjà presque vaincue, imposer à celle-ci un traité, signé à Paris (mais d’où l’Armée de libération cubaine sera absente), occuper militairement l’île pendant quatre ans et ne s’en retirer qu’après avoir mis en place tous les leviers et ressorts de l’occupation politique et économique, autrement dit la néo-colonie (1902-1958). S’il est un peuple qui sait ce qu’impérialisme veut dire, c’est bien le peuple cubain !

Dans son discours, Fidel rappelle l’existence de cet impérialisme-là. Mais il rappelle aussi bien d’autres moments historiques, récents ou anciens. Un véritable document, très riche en faits, mais surtout en idées et en idéologie. Ce discours prononcé voilà trente-sept ans, alors que le monde tel qu’on le connaissait alors était en train de branler sur ses bases (sabordage du camp socialiste européen), pourrait l’être aujourd’hui tant les circonstances se ressemblent : le monde est de nouveau en train de prendre un virage que les jusqu’ici maîtres du monde s’efforcent d’interdire à tout prix.

Je me suis juste permis, compte tenu du temps écoulé, de l’annoter pour redonner leur contexte à des faits sur lesquels, logiquement, Fidel ne s’attarde pas et pour apporter des éclaircissements et des compléments que je crois nécessaire. Il vaut la peine de pénétrer plus à fond dans la très riche et très intéressante histoire de la nation cubaine.

C’est ce que je vais m’efforcer de faire en cette année du Centenaire de l’anniversaire de Fidel (intitulée ainsi officiellement), puisque né le 13 août 1926. Cette petite île avec ses deux géants (l’autre est José Martí) et sa société révolutionnaire a beaucoup à apporter à notre monde contemporain où la crise des valeurs et de l’éthique sur les plans humain et politique est plus patente que jamais.

Jacques-François Bonaldi

La Havane, 11 février 2026.


DISCOURS DE FIDEL CASTRO RUZ À LA CÉRÉMONIE DE DEUIL EN L’HONNEUR DES INTERNATIONALISTES CUBAINS TOMBÉS AU COURS DE MISSIONS MILITAIRES ET CIVILES, AU MAUSOLÉE DE CACAHUAL, LE 7 DÉCEMBRE 1989

Compagnon président José Eduardo Dos Santos [1] et autres invités ;

Familles des compagnons tombés ;

Combattants ;

Compatriotes,

La date mémorable à laquelle le plus illustre de nos soldats, Antonio Maceo [2], est tombé, accompagné de son jeune adjoint [3], a toujours revêtu une profonde signification pour tous les Cubains. Leurs restes gisent ici, dans ce coin sacré de la patrie [4].

Puisque cette date a été choisie pour donner une sépulture aux restes de nos héroïques combattants internationalistes tombés en différentes parties du monde, fondamentalement en Afrique d’où proviennent les ancêtres de Maceo et une part substantielle de notre sang, le 7 décembre se convertira en une journée de souvenir de tous les Cubains qui ont donné leur vie pour défendre non seulement leur patrie, mais aussi toute l’humanité. Ainsi, le patriotisme et l’internationalisme, deux des plus belles valeurs que l’être humain a été capable de créer, se joindront à jamais dans l’histoire de Cuba.

Peut-être un monument en leur honneur à tous se dressera-t-il un jour non loin d’ici.

À cette même heure, on inhume dans tous les endroits de Cuba d’où ils provenaient les restes des internationalistes qui sont tombés en remplissant leur noble et glorieuse mission.

L’ennemi impérialiste croyait que nous occulterions nos pertes en Angola, la mission la plus prolongée et la plus complexe qui remontait déjà à quatorze années, comme si c’était un déshonneur ou une souillure pour la Révolution. Il a très longtemps rêvé que le sang versé serait inutile, comme si quelqu’un qui meurt pour une cause juste pouvait mourir en vain. Eh ! bien, à supposer que la victoire soit le critère vulgaire qui permette de mesurer la valeur du sacrifice des hommes dans leurs justes luttes, ils sont en plus rentrés victorieux !

Les Spartiates disaient : Avec un bouclier ou sur un bouclier. Nos troupes victorieuses sont rentrés avec le bouclier.

Mais nous n’avons pas l’intention, en cet instant solennel, de nous vanter de nos succès ni d’humilier qui que ce soit, pas même ceux qui ont été nos adversaires. Notre pays ne cherchait pas des gloires ou des prestiges militaires. Nous avons toujours appliqué rigoureusement le principe selon lequel les objectifs devaient être atteints au moindre sacrifice de vies possible, mais que pour cela il fallait être forts, agir avec le maximum de sang-froid et toujours être, comme nous l’avons été, prêts à tout.

Chaque combattant savait que le pays entier était derrière lui ; il savait aussi que sa vie et sa santé nous préoccupaient tous.

Quand la politique et la diplomatie ont point à l’horizon pour permettre d’atteindre les objectifs finals, nous n’avons pas douté un instant d’y recourir, et, bien que nous ayons toujours agi avec toute la fermeté requise, personne n’a écouté de notre part, à aucun moment des négociations, un mot d’arrogance, de suffisance ou de vantardise. Nous avons su être souples quand la souplesse était convenable et juste [5].

L’étape de la guerre en Angola la plus difficile a été la dernière. Elle a exigé toute la détermination, toute la ténacité et tout l’esprit de lutte de notre pays pour appuyer nos frères angolais.

La Révolution n’a pas hésité à risquer le tout pour le tout pour remplir ce devoir de solidarité non seulement avec l’Angola, mais aussi envers nos propres combattants qui y luttaient dans des conditions difficiles. Quand les menaces impérialistes contre notre propre patrie étaient très grandes, nous n’avons pas hésité à dépêcher au Front Sud de la République populaire d’Angola nombre de nos moyens de combat les plus modernes et les meilleurs. Plus de 50 000 combattants cubains se sont alors réunis dans cette nation sœur, un chiffre vraiment impressionnant quand on connaît la distance à parcourir, ainsi que les dimensions et les ressources de notre pays. Ça a été une véritable prouesse de nos glorieuses Forces armées révolutionnaires et de notre peuple. On a rarement écrit une page semblable d’altruisme et de solidarité internationale.

Aussi apprécions-nous tant la présence de José Eduardo Dos Santos à cette cérémonie. « Je veux être à vos côtés à ce moment-là », nous a-t-il dit. Tout aussi spontanément, l’Éthiopie [6], la SWAPO [7] et d’autres pays et organisations révolutionnaires ont voulu être à nos côtés à peine ont-ils appris, voilà quelques jours à peine, que nous ensevelirions aujourd’hui dans notre patrie les internationalistes tombés en Afrique et sur d’autres terres du monde.

Il est des évènements historiques que rien ni personne ne pourra effacer. Il y a des exemples révolutionnaires que les meilleurs hommes et femmes des générations futures, dans notre patrie et au-dehors, ne pourront oublier. Celui-ci en est un, mais il ne nous incombe pas de l’évaluer. L’Histoire s’en chargera.

Nous ne saurions oublier, fût-ce un instant, que nos camarades d’armes ont été les combattants héroïques des Forces armées angolaises. Ils ont offert la vie de dizaines de milliers des meilleurs fils de ce peuple extraordinaire. Ce sont l’unité et la coopération les plus étroites entre eux et nous qui ont rendu la victoire possible.

Nous avons eu aussi l’honneur de combattre aux côtés des vaillants fils de Namibie, des patriotes de Guinée-Bissau [8] et des insurpassables soldats éthiopiens. Des années avant, lorsque l’Algérie [9], qui venait de conquérir son indépendance, a traversé des jours difficiles, nos combattants internationalistes ont été à ses côtés, de même qu’ils l’ont été plus tard aux côtés de la Syrie [10], un autre pays arabe frère victime de l’agression extérieure qui avait demandé notre coopération.

Il n’a pas eu une seule cause juste en Afrique qui n’ait compté sur l’appui de notre peuple. Che Guevara, accompagné de nombreux révolutionnaires cubains, a combattu contre des mercenaires blancs, à l’est de ce qui est aujourd’hui le Zaïre [11], et aujourd’hui, en République sahraouie, des médecins et des professeurs cubains prêtent leurs services généreux et désintéressés à ce peuple qui se bat pour sa liberté [12].

Tous les pays mentionnés étaient déjà ou sont aujourd’hui indépendants, et ceux qui ne le sont pas encore le seront tôt ou tard.

Notre peuple a écrit en quelques années à peine une page de solidarité brillante dont il se sent fier. Des hommes venant de pays très divers ont aussi combattu dans nos guerres d’indépendance. Le plus illustre de tous, Máximo Gómez, né à Saint-Domingue, a fini, compte tenu de ses mérites extraordinaires, par devenir le chef de notre Armée de libération [13]. Dans les années antérieures à notre Révolution, mille Cubains organisés par le premier Parti communiste ont combattu en Espagne pour y défendre la République [14]. Ils y ont écrit des pages d’héroïsme indélébiles, que la plume de Pablo de la Torriente Brau [15] a recueillies pour l’histoire jusqu’au jour où la mort au combat a fauché la vie de ce brillant journaliste révolutionnaire [16].

C’est ainsi que s’est forgé notre noble esprit internationaliste qui a atteint dans la Révolution socialiste ses plus hautes cimes.

Dans quelque pays où ils soient allés, les internationalistes cubains ont été des exemples de respect envers sa dignité et sa souveraineté. La confiance qu’ils ont forcée dans le cœur de ces peuples n’est pas un hasard : elle est le fruit de leur conduite sans souillure. Aussi ont-ils laissé partout la marque de notre désintéressement et de notre altruisme exemplaires.

Un éminent dirigeant africain a affirmé un jour à une réunion avec ses pairs : « Les combattants cubains sont disposés à sacrifier leur vie pour la libération de nos pays et, en échange de cette aide à notre liberté et au progrès de notre population, tout ce qu’ils emporteront de chez nous, ce sont leurs combattants tombés en luttant pour la liberté [17]. » Un continent qui a connu des siècles d’exploitation et de pillage a su apprécier dans toute son ampleur le désintéressement de notre épopée internationaliste.

Nos troupes aguerries rentrent aujourd’hui victorieuses. Des mères, des épouses, des frères, des fils et tout le peuple les accueillent chaleureusement, émus, le visage joyeux, heureux, orgueilleux. La paix a été atteinte dans l’honneur, et les fruits du sacrifice et de l’effort ont été amplement cueillis. Aujourd’hui, l’inquiétude constante pour le sort de nos hommes au combat à des milliers de kilomètres de leur terre ne trouble plus notre sommeil.

L’ennemi croyait que le retour des combattants constituerait un problème social parce qu’il serait impossible de leur assigner un emploi. Une bonne partie de ces hommes, en plus des cadres militaires, avaient un emploi dans leur patrie, et ils l’ont retrouvé, et parfois meilleur. Pas un seul n’a été oublié ; ils connaissaient bien souvent avant même de rentrer dans la patrie quelle serait leur tâche.

Quant aux jeunes du service militaire qui, frais émoulus du lycée, avaient demandé volontairement l’honneur de remplir une mission internationaliste en Angola, aucun n’a dû attendre pour occuper une place digne dans les salles de classe ou dans les rangs de notre peuple travailleur.

Notre patrie travaille intensément à des programmes ambitieux de développement économique et social, elle ne se guide pas selon les lois irrationnelles du capitalisme, et chaque enfant du pays a sa place dans l’étude, la production ou les services.

Aucun proche de ceux qui sont tombés durant la mission ou ont souffert de graves lésions n’a été relégué dans l’oubli. Il a reçu, il reçoit et il recevra toute l’attention et tous les égards qu’il mérite en raison du noble sacrifice de ses êtres chers et de sa propre conduite dévouée, désintéressée et généreuse jusqu’au sacrifice.

Les centaines de milliers de Cubains qui ont fait des missions internationalistes militaires ou civiles pourront toujours compter sur le respect des générations présentes et futures. Ils ont multiplié par bien des fois les glorieuses traditions combatives et internationalistes de notre peuple.

La patrie qu’ils trouvent à leur retour est attelée à une lutte titanesque pour le développement, tout en continuant de faire face avec une dignité exemplaire au blocus criminel de l’impérialisme, à quoi vient s’ajouter maintenant la crise surgie dans le camp socialiste dont nous ne pouvons attendre que des conséquences négatives pour le pays sur le terrain économique.

Ce n’est pas précisément de la lutte anti-impérialiste ni des principes de l’internationalisme dont on parle aujourd’hui dans la plupart de ces pays-là. Vous ne trouverez même pas ces mots dans leur presse. Ces concepts sont virtuellement radiés du dictionnaire politique dans ces sociétés où, en revanche, les valeurs du capitalisme sont en train de prendre une force inhabituelle.

Le capitalisme veut dire : échange inégal avec les peuples du tiers-monde ; exacerbation de l’égoïsme individuel et du chauvinisme national ; règne de l’irrationnel et de l’anarchie en matière d’investissements et de production ; sacrifice impitoyable des peuples sur l’autel de lois économiques aveugles ; loi du plus fort ; exploitation de l’homme par l’homme ; sauve-qui-peut. Le capitalisme entraîne bien d’autres choses sur le plan social : la prostitution, les drogues, le jeu, la mendicité, le chômage, des inégalités abyssales entre les citoyens, l’épuisement des ressources naturelles, l’empoisonnement de l’atmosphère, des océans, des cours d’eau, des forêts ; et, spécialement, le pillage des nations sous-développées par les pays capitalistes industriels. Il a signifié par le passé le colonialisme et il signifie de nos jours la néo-colonisation de milliards d’êtres humains par des méthodes économiques et politiques plus sophistiquées, mais moins coûteuses, plus efficaces et plus impitoyables.

Ce n’est pas le capitalisme – avec son économie de marché, ses valeurs, ses catégories et ses méthodes – qui pourra tirer le socialisme de ses difficultés actuelles et lui permettre d’amender les erreurs qu’il aurait pu commettre. Une bonne partie de ses difficultés est née non seulement de ces erreurs, mais aussi du blocus rigoureux et de l’isolement auxquels les pays socialistes ont été soumis par les grandes puissances capitalistes qui monopolisaient quasiment toutes les richesses et toutes les technologies de pointe dans le monde grâce à la mise à sac des colonies, à l’exploitation de la classe ouvrière nationale et au vol massif des cerveaux dans les pays qui avaient encore à se développer.

On a mené des guerres dévastatrices – qui ont coûté des millions de vies et entraîné la destruction de la quasi-totalité des moyens de production accumulés – contre le premier État socialiste, lequel a dû, tel le phénix, renaître plusieurs fois de ses cendres et a prêté à l’humanité des services tels que celui de vaincre le fascisme et de promouvoir décisivement le mouvement de libération des pays encore colonisés. On veut aujourd’hui biffer tout cela d’un trait.

On se sent pris d’indignation à voir comment beaucoup se consacrent maintenant, en URSS même, à nier et à détruire la prouesse historique et les mérites extraordinaires de ce peuple héroïque. Ce n’est pas là une manière de rectifier et de surmonter les erreurs incontestables qu’a commises une révolution née des entrailles de l’autoritarisme tsariste, dans un pays immense, en retard et pauvre. On ne saurait maintenant vouloir faire payer à Lénine l’addition de la plus grande révolution de l’histoire dans la vieille Russie des tsars.

Aussi n’avons-nous pas hésité à interdire la circulation de différentes publications soviétiques qui étaient bourrées jusqu’à la gueule de venin contre l’URSS elle-même et contre le socialisme. On perçoit, derrière, la main de l’impérialisme, de la réaction et de la contre-révolution. Certaines de ces publications ont même déjà commencé à réclamer la cessation du type de relations commerciales équitables et justes qui s’est noué entre l’URSS et Cuba révolutionnaire. Bref, elles demandent que l’URSS commence à pratiquer avec Cuba l’échange inégal, en vendant toujours plus cher et en achetant toujours moins cher nos produits agricoles et nos matières premières, exactement ce que font les Etats-Unis vis-à-vis des pays du Tiers monde, ou alors, à la limite, que l’URSS se joigne au blocus yankee contre Cuba.

La destruction systématique des valeurs du socialisme, le travail de sape mené par l’impérialisme ont, de pair avec les erreurs commises, hâté la déstabilisation des pays socialistes d’Europe de l’Est. Ce n’est pas d’aujourd’hui que les Etats-Unis ont mis au point et pratiqué une stratégie consistant à mener une politique différenciée pour chaque pays et à miner le socialisme de l’intérieur.

L’impérialisme et les puissances capitalistes ne peuvent cacher leur euphorie devant les événements en cours. Ils sont convaincus, non sans raison, que le camp socialiste a virtuellement cessé d’exister. On trouve d’ores et déjà dans certains pays d’Europe de l’Est des équipes complètes de Nord-Américains, dont des conseillers du président des Etats-Unis, en train de planifier le développement capitaliste. Une dépêche de presse informait ces jours-ci que ces gens-là étaient fascinés par cette expérience excitante. L’un d’eux, un fonctionnaire du gouvernement nord-américain pour être précis, se disait partisan d’appliquer en Pologne un plan similaire au New Deal par lequel Roosevelt s’était efforcé de tempérer la grande crise du capitalisme, et ce en vue de secourir les 600 000 travailleurs polonais qui se retrouveront au chômage en 1990 et la moitié des 17 800 000 travailleurs du pays qui devront se recycler ou changer d’emploi par suite de la mise en place d’une économie de marché.

L’impérialisme et les puissances capitalistes de l’OTAN sont aussi persuadés, et non sans raison, que le pacte de Varsovie a cessé d’exister et n’est plus qu’une fiction ; que des sociétés rongées et minées de l’intérieur seraient incapables de faire front.

On a dit qu’il fallait perfectionner le socialisme. Nul n’a rien à redire à ce principe, qui est inhérent et appliqué depuis toujours à toute œuvre humaine. Mais est-ce par hasard en renonçant aux principes les plus élémentaires du marxisme-léninisme qu’on va perfectionner le socialisme ? Pourquoi les réformes doivent-elles s’orienter dans un sens capitaliste ? Si, comme le prétendent certains, ces idées sont révolutionnaires, comment explique-t-on qu’elles reçoivent l’appui unanime et ardent des dirigeants de l’impérialisme ?

Le président des Etats-Unis s’est lui-même qualifié –déclaration insolite ! – de meilleur défenseur des doctrines qu’on applique actuellement dans maints pays du camp socialiste.

Jamais, au grand jamais, une idée vraiment révolutionnaire n’aurait reçu le soutien enthousiaste du chef de l’empire le plus puissant, le plus agressif et le plus vorace qu’ait connu l’humanité !

Quand le compagnon Gorbatchev nous a rendu visite en avril dernier et que nous avons soutenu avec lui des échanges profonds et sincères, nous avons affirmé publiquement devant l’Assemblée nationale qu’il fallait respecter le droit de n’importe quel pays socialiste d’édifier le capitalisme, si tel était son souhait, de même que nous avons exigé qu’on respecte strictement le droit de n’importe quel pays capitaliste d’édifier le socialisme [18].

Nous estimons que la révolution ne peut ni s’importer ni s’exporter ; un État socialiste ne peut se fonder par insémination artificielle ou par simple greffe d’embryons. La révolution a besoin pour cela de conditions propices au sein de la société elle-même, et chaque peuple est le seul à pouvoir en être le vrai créateur. Ces idées ne sont pourtant pas incompatibles avec la solidarité que les révolutionnaires peuvent et doivent se prêter mutuellement. Par ailleurs, la révolution est un processus dans lequel on peut avancer ou rétrocéder, voire échouer. Mais un communiste doit être avant tout courageux et révolutionnaire. Le devoir des communistes est de lutter en toutes circonstances, si défavorables qu’elles soient. Les communards de Paris ont su lutter et mourir en défendant leurs idées. On n’amène pas sans combattre les drapeaux de la révolution et du socialisme. Ce sont les lâches, les gens sans moral qui se rendent, pas les communistes et les révolutionnaires !

L’impérialisme invite maintenant les pays socialistes d’Europe à se transformer en récepteurs de son capital excédentaire, à développer le capitalisme et à participer au pillage des pays du Tiers-monde.

Une bonne partie des richesses du monde capitaliste développé provient, on le sait, de l’échange inégal avec ces pays-là. Des siècles durant, ils les ont mis à sac à titre de simples colonies, ils ont réduit en esclavage des centaines de millions de leurs habitants, ils ont bien souvent épuisé leurs réserves d’or, d’argent et d’autres minerais, ils les ont exploités impitoyablement et ils leur ont imposé le sous-développement. Telle a été la conséquence la plus directe et la plus patente du colonialisme. Ils les saignent aujourd’hui à blanc par le biais d’une dette incommensurable [19] et impossible à honorer, ils leur arrachent leurs produits de base à des prix de famine, ils leur vendent des produits finis toujours plus chers, ils ne cessent de leur extorquer des ressources financières et humaines par la fuite des capitaux et le vol des cerveaux, ils bloquent leur commerce par le dumping, les tarifs douaniers, les contingentements, les produits synthétiques de substitution nés d’une technologie de pointe et ils subventionnent leurs propres produits quand ils ne sont pas compétitifs.

L’impérialisme veut maintenant que les pays socialistes d’Europe se joignent à ce pillage colossal, ce qui ne semble pas du tout déplaire aux théoriciens des réformes capitalistes. Voilà pourquoi dans nombre de ces pays-là, personne ne parle de la tragédie du Tiers-monde et pourquoi on détourne les foules mécontentes vers le capitalisme et l’anticommunisme, voire, dans l’un d’eux, vers le pangermanisme. Ce cours des événements risque même de conduire à des courants fascistes. La récompense que l’impérialisme leur promet est une quote-part dans le pillage de nos peuples, la seule manière d’ériger des sociétés capitalistes de consommation.

Aujourd’hui, les Etats-Unis et les puissances capitalistes cherchent à investir plus en Europe de l’Est que dans aucune autre région de la planète. Quelles ressources le Tiers-monde, où des milliards de personnes vivent dans des conditions infrahumaines, peut-il donc attendre de cette évolution des évènements ?

On nous parle de paix. Mais de quelle paix s’agit-il. De la paix entre les grandes puissances, tandis que l’impérialisme se réserve le droit d’intervenir ouvertement et d’agresser les pays du Tiers-monde ? Les exemples abondent.

Le gouvernement impérialiste des Etats-Unis exige que personne n’aide les révolutionnaires salvadoriens et tente de faire chanter l‘URSS en lui demandant ni plus ni moins que de cesser son aide économique et militaire au Nicaragua et à Cuba, parce que nous sommes solidaires des révolutionnaires salvadoriens, tout en respectant strictement nos obligations au sujet des armes que fournit l’URSS conformément aux accords souscrits entre nations souveraines. Mais ce même gouvernement impérialiste, qui exige la cessation de toute solidarité avec les révolutionnaires salvadoriens, aide le gouvernement génocidaire et dépêche des unités de combat spéciales à El Salvador [20], soutient la contre-révolution au Nicaragua [21], organise des coups d’État au Panama et l’assassinat de dirigeants de ce pays [22], aide militairement l’UNITA en Angola, malgré les accords de paix signés en Afrique du Sud-Ouest [23], et continue de fournir des grandes quantités d’armes aux rebelles d’Afghanistan, sans faire cas du retrait des troupes soviétiques et des accords de Genève [24].

Voilà à peine quelques jours, des avions militaires des Etats-Unis sont intervenus ouvertement dans le conflit interne des Philippines [25]. Indépendamment des motivations justes ou non des rebelles, que nous n’avons pas à juger, l’intervention des Etats-Unis dans ce pays est extrêmement grave et reflète fidèlement la situation actuelle du monde. Tel est le rôle de gendarme que les Etats-Unis s’arrogent non plus en Amérique latine, qu’ils ont toujours considérée comme leur arrière-cour, mais dans n’importe quel pays du Tiers-monde.

La consécration du principe d’ingérence universelle par une grande puissance représente la fin de l’indépendance et de la souveraineté dans le monde. Dans de telles circonstances, quelle paix et quelle sécurité peuvent attendre nos peuples, si ce n’est celles que nous serons capables de conquérir par notre héroïsme ?{{}}

Qu’il serait beau que disparaissent les armes nucléaires ! À supposer que ce ne soit pas une utopie et qu’on y parvienne un jour, ça serait incontestablement bénéfique et renforcerait la sécurité, mais uniquement celle d’une partie de l’humanité. Cela n’apporterait pas la paix, la sécurité ni l’espoir aux pays du Tiers-monde.

L’impérialisme n’a pas besoin d’armes nucléaires pour attaquer nos peuples. Il lui suffit de ses puissantes flottes distribuées de par le monde, de ses bases militaires disséminées partout et de ses armes classiques, toujours plus perfectionnées et meurtrières, pour jouer son rôle de maître et de gendarme du monde.

N’oublions pas non plus que les 40 000 enfants qui meurent chaque jour dans notre monde pourraient se sauver mais qu’ils ne le peuvent pas à cause du sous-développement et de la pauvreté. Je l’ai déjà dit, mais il n’est pas superflu de le répéter aujourd’hui : c’est comme si une bombe analogue à celle d’Hiroshima ou de Nagasaki explosait tous les trois jours sur les enfants pauvres du monde !

Si les événements continuent de suivre ce cours actuel, si on n’exige pas des Etats-Unis qu’ils renoncent à ces conceptions-là, de quelle nouvelle pensée vient-on nous parler ? Sur cette voie, le monde bipolaire que nous avons connu dans l’après-guerre se transformera inexorablement en un monde unipolaire sous l’hégémonie des Etats-Unis.

Ici, à Cuba, nous sommes en pleine rectification [26]. Mais, sans un parti fort, discipliné et respecté, il est impossible de développer une révolution ou une rectification vraiment socialiste. Il n’est pas possible d’y parvenir en calomniant le socialisme, en détruisant ses valeurs, en discréditant le parti, en démoralisant 1′avant-garde, en renonçant à son rôle dirigeant, en liquidant la discipline sociale, en semant partout le chaos et l’anarchie. On peut fomenter de la sorte une contre-révolution, mais pas promouvoir des changements révolutionnaires.

L’impérialisme yankee pense que Cuba ne pourra pas résister et que la nouvelle conjoncture surgie dans le camp socialiste lui permettra inexorablement de faire plier notre Révolution.

Cuba n’est pas un pays où le socialisme est arrivé derrière les divisions victorieuses de l’Armée rouge. Le socialisme à Cuba, c’est nous-mêmes qui l’avons forgé dans une lutte authentique et héroïque. Trente années de résistance au plus puissant empire de la terre qui a voulu détruire notre Révolution attestent de notre force politique et morale.

Nous ne sommes pas, à la tête du pays, une poignée de parvenus inexperts, frais arrivés à des postes de responsabilité. Nous sommes issus des rangs des vieux militants anti-impérialistes formés à l’école de Mella [27] et de Guiteras [28] ; des rangs de La Moncada et du Granma, de la Sierra Maestra et de la lutte clandestine, de Playa Girón [29] et de la Crise d’Octobre [30], de trente ans de résistance héroïque à l’agression impérialiste, de grands exploits sur le plan du travail et de glorieuses missions internationalistes. Des hommes et des femmes de trois générations de Cubains s’unissent et assument des responsabilités dans notre parti aguerri, dans l’organisation de notre merveilleuse jeunesse d’avant-garde, dans nos puissantes organisations de masse, dans nos glorieuses Forces armées révolutionnaires et dans notre ministère de l’intérieur.

À Cuba, la Révolution, le socialisme et l’indépendance nationale sont indissolublement liés.{{}}

C’est à la révolution et au socialisme que nous devons d’être aujourd’hui ce que nous sommes. Si le capitalisme revenait un jour à Cuba, c’en serait fini à jamais de notre indépendance et de notre souveraineté, nous ne serions plus qu’un prolongement de Miami, qu’un simple appendice de l’empire yankee, que l’accomplissement de cette prophétie répugnante d’un président nord-américain du siècle passé, quand ce pays pensait annexer notre île, qui avait affirmé qu’elle tomberait entre ses mains comme un fruit mûr [31]. Mais il y a un peuple prêt à l’empêcher, aujourd’hui, demain et à jamais. C’est l’occasion de répéter ici, devant sa propre tombe, la phrase immortelle de Maceo : « Quiconque tente de s’emparer de Cuba ramassera la poussière de son sol baigné de sang, s’il ne périt dans la lutte [32]. »

Nous, les communistes cubains et les millions de combattants révolutionnaires qui forment les rangs de notre peuple héroïque et combatif, nous saurons jouer le rôle que nous assigne l’Histoire, non seulement comme premier État socialiste du continent, mais encore comme défenseurs inexpugnables, en première ligne, de la noble cause des humbles et des exploités de ce monde.

Nous n’avons jamais aspiré à ce qu’on nous confie en garde les glorieux drapeaux et les principes que le mouvement révolutionnaire a su défendre tout au long de sa belle et héroïque histoire, mais si le destin nous réservait de compter un jour au nombre des derniers défenseurs du socialisme, dans un monde où l’empire yankee serait parvenu à incarner les rêves de domination du monde d’Hitler, nous saurions défendre ce bastion-ci jusqu’à la dernière goutte de notre sang.

Ces hommes et ces femmes auxquels nous donnons aujourd’hui une digne sépulture sur la terre brûlante qui les a vus naître sont morts pour les valeurs les plus sacrées de notre histoire et de notre Révolution.

Ils sont morts en luttant contre le colonialisme et le néo-colonialisme.

Ils sont morts en luttant contre le racisme et l’apartheid.

Ils sont morts en luttant contre le pillage et l’exploitation des peuples du Tiers-monde.

Ils sont morts pour l’indépendance et la souveraineté des peuples.

Ils sont morts en luttant pour le droit de tous les peuples de la terre au bien-être et au développement.

Ils sont morts en luttant pour qu’il n’y ait plus d’affamés, de mendiants, de malades privés de médecin, d’enfants privés d’école, d’êtres humains privés de travail, de toit, de nourriture.

Ils sont morts en luttant pour qu’il n’y ait plus d’oppresseurs ni d’opprimés, d’exploiteurs ni d’exploités.

Ils sont morts en luttant pour la dignité et la liberté de tous les hommes.

Ils sont morts en luttant pour la paix et la sécurité véritables de tous les peuples.

Ils sont morts pour les idées de Céspedes [33] et de Máximo Gómez.

Ils sont morts pour les idées de Martí [34] et de Maceo.

Ils sont morts pour les idées de Marx, d’Engels et de Lénine.

Ils sont morts pour les idées et l’exemple que la Révolution d’octobre a répandus dans le monde.

Ils sont morts pour le socialisme.

Ils sont morts pour l’internationalisme.

Ils sont morts pour la patrie révolutionnaire et digne que Cuba est aujourd’hui.

Nous serons capables de suivre leur exemple !

Pour eux, gloire éternelle !

Le Socialisme ou la mort !

Nous vaincrons !

La Patrie ou la mort !

Nous vaincrons !

Fidel Castro Ruz



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