Quand José Marti revendiquait l’honneur du peuple cubain face aux suprémacistes de son époque.


Menacé aujourd’hui des pires calamités par le nouvel administrateur de l’Empire sur le déclin (ce qui explique en partie son exaspération et son angoisse) : « Ou tu te rends ou je t’étrangle une bonne fois pour toutes », le peuple cubain peut reprendre à son compte – et il le fait sans ciller – une sentence que José Martí introduit en 1889 dans un texte devenu désormais emblématique d’une position politique et que j’ai prise comme titre : « La bataille de la liberté ne prendra fin qu’avec la vie ». On pourrait traduire cette idée par la plus moderne et contemporaine de : Patría o Muerte ! Venceremos !

Face aux suprémacistes blancs de son époque – le terme n’existait pas encore, mais le lecteur constatera à la lecture à quel point il s’y applique parfaitement – José Martí revendique – c’est le titre officiel qu’il donne, lui, à sa brochure : Vindicación de Cuba – l’honneur de son peuple. Face à la mentalité coloniale qui traverse tout l’Occident européen – de jadis et d’aujourd’hui – et dont les Etats-Unis ont hérité sans jamais eu avoir pourtant de colonies, José Martí édifie dans la langue superbe qui est viscéralement la sienne une plaidoirie basée sur une histoire et des faits concrets, et non, comme ses contempteurs de la presse étasunienne, sur ce qu’on appellerait aujourd’hui des « post-vérités », des fake news, autrement dit, purement et simplement, d’énormes mensonges. Le lecteur fera aisément le rapprochement avec l’ignoble individu installé en ce moment à la Maison-Blanche qui en profère à répétition jour après jour. Mais il fera aussi la différence : entre, d’une part, la langue somptueuse et la richesse en vocabulaire du « colonisé » ; de l’autre, la pauvreté lexicale et syntactique de l’analphabète arrogant et méprisant qui n’arrête pourtant pas de s’exprimer sur tout et sur rien, tant son addiction (Martí aurait écrit à son époque : « assuétude ») aux réseaux sociaux et à la publicité le travaille au corps.

L’annexion de Cuba aux Etats-Unis « transversalise », selon le vocable à la mode, les relations entre les deux pays, que ce soit quand l’île était encore sous domination espagnole ou quand elle passa sous domination étasunienne. Les articles des deux journaux étasuniens, point de départ de la lettre ouverte de Martí, expliquent bien la problématique fondamentale que soulèverait un tel choix ou une telle décision : Que faire de Cuba avec sa population d’Espagnols feignants et de Noirs barbares ? Autrement dit, en analysant les choses sous un rapport qualité-prix, cela en vaut-il le coup ou la peine ?

Le peuple cubain pouvait d’ailleurs, lui aussi, faire ce même genre de calcul et se poser, à l’envers, ce même genre de questions. Il existait d’ailleurs un courant annexionniste à Cuba même, soit par admiration des Etats-Unis, soit comme moyen détourné d’échapper à la tutelle de la couronne espagnole. Pour Martí, en revanche, la question est tranchée. En 1889, cela fait neuf ans qu’il vit à New-York. Et huit ans qu’il décrit et analyse les Etats-Unis avec luxe de détails dans des dizaines et des dizaines de longues chroniques destinées à des journaux du Venezuela, du Mexique et d’Argentine (ses fameuses « Scènes nord-américaines », dont la première est du 10 août 1881 et la dernière sera datée du 28 avril 1892) Il n’existe dans la presse européenne de son époque, encore moins dans la presse latino-américaine, rien de comparable en ampleur et en profondeur à ces analyses où, partant du quotidien que lui offre le pays, Martí joue du scalpel et du microscope pour révéler les vertus et les maux de cette société dans laquelle il souffrira le martyre, tant elle était éloignée de ses aspirations. Qu’on en juge par ce fragment d’une lettre écrite à Manuel Mercado le 22 mars 1886 :

Et puis, si vous me voyiez l’âme ! Si vous voyiez combien elle a reçu de ruades et comme elle est en miettes, dans son heurt incessant aux gens qui se durcissent et se corrompent sur cette terre-ci au point que toute pudeur et toute intégrité leur semblent, parce qu’ils ne les ont plus, un crime ! Je puis vous le dire à vous, parce que vous me croyez : j’ai beaucoup de chagrins dans ma vie, beaucoup, et si nombreux qu’il n’y a plus pour moi de possibilités de guérison complète, mais c’est ce chagrin-ci qui accentue les autres et qui est le plus grave de tous. Je suis – voyez donc un peu comme je me sens ! – telle une biche acculée par les veneurs contre le dernier abri de la caverne. S’il ne tombe pas sur mon âme quelque grande activité qui me l’occupe et me la rachète, et quelque grande pluie d’amour, je me vois au-dedans et je sais que je meurs. (Il est des affections d’une pudeur si délicate… Lettres à Manuel Mercado, traduites et annotées par Jacques-François Bonaldi, Paris, 2004, L’Harmattan, pp. 188-189.) 

Soit dit en passant, s’il avait écrit pour des journaux de langue anglaise ou française, je suis à peu près sûr que doctorants et mastérants nous auraient commis plusieurs thèses pour comparer, par exemple, ses vues avec celles de Michel Chevalier (Lettres sur l’Amérique du Nord, 1836, ou La Liberté aux Etats-Unis, 1849), avec les approches du fait politique étasunien du si fameux Alexis de Tocqueville (De la Démocratie en Amérique, 1835 et 1840) ou encore, avec celles, mais plus contemporaines, des nombreux articles que la Revue des Deux-Mondes consacre sous différentes plumes aux Etats-Unis tandis que Martí vit à New York : 54 entre 1881 et 1893 (et 13 entre 1874 et 1879).

Mais, en dépit de ses préventions, José Martí est assez lucide pour se faire objectif, et il sait de quoi il parle. S’il est vrai que le peuple nord-américain jouit de libertés politiques et économiques qui sont impensables en régime colonial et même dans les Républiques latino-américaines nées sur les cendres de la colonie et gérées par des oligarchies parasitaires et prédatrices, s’il est vrai que la richesse du pays s’étale aux yeux de n’importe quel observateur, s’il est vrai que l’esprit d’entreprise y est poussé plus que partout ailleurs, s’il est vrai que son progrès industriel accéléré est en train d’inquiéter une Europe (essentiellement l’Angleterre et la France) qui domine jusqu’alors le commerce avec l’Amérique latine, s’il est vrai que les Etats-Unis commencent à se faire leur place au soleil mondial, il n’en reste pas moins qu’un autre panorama entache le revers de la médaille. Marti en cite certains aspects dans cette lettre ouverte : « individualisme excessif, adoration de la richesse, appétit immodéré du pouvoir, acquisitions ou triomphes contraires à la bonté et à la justice » … Dans maintes chroniques, il décrit par le détail, en s’en scandalisant, les mœurs politiques, notamment la corruption au sein des deux (déjà) grands partis où les boss font la loi, les magouilles électorales, la distribution, au lendemain des élections, des fonctions et des postes gouvernementaux par le nouveau président à ceux qui l’ont soutenu dans sa campagne, etc. Et puis encore, la pauvreté dans les bas quartiers (il a des textes qu’envierait Dickens), la situation de la classe ouvrière et des émigrés, le racisme dont sont victimes les Noirs, le traitement dégradant infligé aux autochones…

Il est bien entendu impossible de faire ici une analyse des critères de Martí. Je n’en donnerai qu’un seul exemple qui en vaut pour beaucoup et qui me semble éloquent, tant on le croirait rédigé aujourd’hui. Le 15 mars 1885, il écrit pour La Nación, de Buenos Aires :

« Elle est féroce, et nauséabonde, une campagne présidentielle aux Etats-Unis. Le combat commence dès mai, avant que chaque parti n’élise ses candidats. Les politiciens de métier, qui travaillent à faire aller les évènements par où ils en tireront le meilleur profit, ne cherchent pas comme candidat à la présidence tel homme illustre dont la vertu serait digne d’un prix ou dans les talents duquel le pays pourrait trouver son bien, mais celui qui, par sa ruse ou sa fortune ou ses conditions spéciales, pourra, bien que souillé, garantir le plus de voix au parti, et le plus d’influence dans l’administration à ceux qui auraient contribué à le nommer et à le sortir victorieux.

« Une fois les candidats nommés aux conventions, le fumier s’élève jusqu’aux arçons des selles. Les barbes blanches des journaux oublient la pudeur de la vieillesse. On déverse des seaux de fange sur les têtes. L’on ment et exagère sciemment. L’on inflige des taillades dans le ventre et dans le dos. L’on croit légitimes toutes les infamies. Tout coup est bon, pourvu qu’il assomme l’ennemi. Qui invente une bassesse efficace se pavane. L’on juge jusqu’aux homme éminents dispensés des devoirs de l’honneur les plus triviaux. Notre sens latino-américain de l’honneur ne conçoit pas de tels débordements. » (José Martí, Obras Completas. Edición Crítica, La Havane, 2008, Centro de Estudios Martianos, t. 22, 1885, p. 55.)

En mars 1894, s’adressant non plus aux Latino-Américains, mais directement aux Cubains dans le journal Patria, organe du Parti révolutionnaire cubain qu’il a fondé deux ans avant, Martí alerte ceux de ses compatriotes qui seraient trop admiratifs des Etats-Unis, pointant du doigt

« le caractère brutal, inégalitaire et décadent des États-Unis, et l’existence continue en eux de toutes les violences, de toutes les discordes, de toutes les immoralités et de tous les désordres dont on accuse les peuples hispano-américains ». (« La verdad sobre los Estados Unidos », Patria, New York, le 23 mars 1894, in Obras Completas, La Havane, 1975, Editorial de Ciencias Sociales, t. 28, pp. 290-294.)

Vindicación de Cuba s’inscrit de plein droit dans le combat anti-impérialiste que mène le peuple cubain depuis maintenant cent vingt-huit ans, bien avant, donc, le « castrisme », et surprend, mutatis mutandis, par son étonnante actualité !

Jacques-François Bonaldi

La Havane, 13 février 2026


José Martí

LA BATAILLE DE LA LIBERTÉ NE PRENDRA FIN QU’AVEC LA VIE

« …ils ne peuvent croire honnêtement

que l’individualisme excessif, l’adoration de la richesse

et l’exultation prolongée d’une victoire terrible

préparent les Etats-Unis à être la nation typique de la liberté,

où il ne doit pas y avoir d’opinions basées sur l’appétit immodéré du pouvoir,

ni d’acquisitions ou de triomphes contraires à la bonté et à la justice.

Nous aimons la patrie de Lincoln autant que nous redoutons la patrie de Cutting. »

Traduit et annoté par Jacques-François Bonaldi


CUBA ET LES ÉTATS-UNIS [1]

INTRODUCTION DE JOSÉ MARTÍ

Quand un peuple proche d’un autre peut se voir à l’occasion, au comble de l’angoisse politique ou par fatalité économique, tenté d’unir son sort à la nation voisine, il doit savoir ce que cette nation voisine pense de lui, il doit se demander s’il est respecté ou méprisé par ceux auxquels il pourrait penser s’unir, il doit méditer s’il lui convient de favoriser l’idée de l’union, sait-on jamais s’il s’avérait que son voisin le méprise.

Il n’est pas licite de provoquer des troubles dans la politique d’un peuple, puisqu’elle est l’art de sa conservation et de son bien-être, en suscitant l’hostilité qui provient de l’alarme des sentiments ou de l’antipathie de race. Mais il est licite, et c’est un devoir, de se demander si l’union d’un peuple relativement sans défense à un voisin fort et dédaigneux est utile à sa conservation et à son bien-être.

The Manufacturer, de Philadelphie, inspiré et écrit par des hommes parmi les plus éminents du parti républicain, a publié un article intitulé « Voulons-nous de Cuba ? [2] » où il exprime l’opinion de ceux qui représentent aux Etats-Unis la politique d’acquisition et de force. The Evening Post, le premier des journaux du soir de New York, le représentant de la politique opposée, de celle à laquelle les faibles devraient recourir quand on les traiterait sans justice, « a réitéré avec énergie [3] » les idées de ses adversaires dans l’article : « Une opinion protectionniste sur l’annexion de Cuba [4] ». Le Cubain José Martí a répondu à The Evening Post dans une lettre que le journal du soir a publiée sous le titre de « Défense de Cuba [5] ». Nous réimprimons ci-dessous ces trois articles, traduits.

Ceux qui les liront verront d’eux-mêmes si l’annexion de Cuba aux Etats-Unis est éventuellement convoitée ici pour les mêmes raisons qui pourraient pousser les Cubains à la souhaiter, ou pour des causes hostiles ; si les Nord-Américains, qu’ils soient partisans d’une politique ou de l’autre, l’agressive ou la libérale, considèrent comme au moins l’une des raisons qu’ils pourraient avoir en faveur de l’annexion : le désir des Cubains d’exercer sous un gouvernement libre leurs forces jusqu’ici réfrénées, l’intention de contribuer à l’épanouissement et au bonheur des enfants du pays, la connaissance de leurs mérites, le respect de leur droit d’hommes et l’estime de leurs sacrifices ; si deux peuples à l’origine et au caractère différents peuvent vivre heureux en se haïssant et en se dédaignant ; ou si la vérité est ce qu’a affirmé le républicain Ingalls [6], le président du Sénat à Washington : « Il n’est pas possible que deux races non homogènes existent sur un pied d’égalité pratique et politique sous un même gouvernement [7] » ; si les Cubains doivent souhaiter l’annexion au bénéfice des Etats-Unis ou au bénéfice des Cubains.

New York, le 3 avril 1889

VOULONS-NOUS DE CUBA ? [8]

The Manufacturer [9] (Philadelphie), 16 mars 1889

On affirme avec quelque insistance que le gouvernement actuel [10] envisagerait sérieusement d’inviter l’Espagne à vendre l’île de Cuba aux Etats-Unis [11]. On ne sait pas encore exactement si le président et ses conseillers ont vraiment cette intention, mais la nouvelle n’est si folle ni si improbable qu’il serait insensé d’en discuter. Que l’Espagne consente à céder l’île pour une somme considérable, c’est tout à fait possible. L’Espagne est pauvre, et Cuba a été si mise à sac par la rapacité et le mauvais gouvernement des Espagnols qu’elle n’est plus la riche mine qu’elle était auparavant. On n’a mieux prouvé nulle part que dans l’île que le pouvoir absolu aux mains de fonctionnaires corrompus conduit vite à la ruine et à la banqueroute. Il n’est pas exagéré de supposer que le politicien espagnol, qui ne peut plus espérer s’enrichir en volant Cuba, ait l’eau à la bouche en pensant aux gros excédents du trésor américain.

Il y a beaucoup à dire à faveur de notre achat de l’île. L’entreprise flatte l’imagination. Cuba, pour ce qu’elle peut donner de soi, est la plus splendide des Antilles. Elle se dresse au milieu du golfe qui nous borne au Sud. Elle domine ce vaste espace d’eau. La nation qui la posséderait aurait la maîtrise quasi exclusive des avenues conduisant vers n’importe lequel des canaux interocéaniques. Cuba possède les plus belles baies de toute cette région. Elle est si proche de la Floride que la Nature semble indiquer son affiliation à la nation qui dominerait ce continent. Sa capacité productive ne le cède à aucune autre portion du globe terrestre. Son tabac est le meilleur au monde. C’est le sol favori de la canne à sucre. Et son acquisition nous libérerait aussitôt du reste de l’univers pour nos achats de sucre. Tous les fruits tropicaux y prospèrent. Nous emparer de l’île reviendrait à étendre les limites de notre production de produits subtropicaux à tous ceux des tropiques. Dès lors, il n’y aurait presque aucun fruit de tous ceux que donne la Terre qui ne se produirait dans nos frontières. Nous avons d’ores et déjà tout ce qui pousse entre les glaces du Maine et les orangers de la Floride. Nous aurions dès lors les substances qui exigent un sol très fertile et doivent être totalement à l’abri du gel. Nous ouvririons en plus un nouveau et grand marché à tout ce que nous produisons aujourd’hui, et ce marché serait entièrement en notre pouvoir. Nous pouvons en faire ce qu’il nous chante. Cuba compte maintenant un million et demi d’habitants. En cinq ans, sous notre gouvernement, cette population pourrait doubler. Ces avantages ne peuvent manquer de nous attirer. Ils méritent notre attention. L’énergie américaine amenée dans cette île, sous un gouvernement libre, sous le règne du droit et de l’ordre, avec la sécurité dont bénéficieraient les biens et les vies, l’effort humain étant libre de s’employer dans toutes ses voies à lui, ferait de Cuba ce qu’elle fut jadis : une productrice de richesses, à la capacité et à la fécondité merveilleuses.

Mais il y a un revers de la médaille. À quoi aboutirait la tentative d’incorporer à notre communauté politique une population telle que celle qui habite l’île ? Personne parmi elle ne parle notre langue. La population [se divise en trois classes : les Espagnols, les Cubains d’ascendance espagnole et les Noirs. Les Espagnols sont probablement les moins préparés des hommes de race blanche à être des citoyens américains. Ils ont gouverné Cuba des siècles entiers. Ils la gouvernent encore selon les mêmes méthodes qu’ils ont toujours employées, des méthodes où le fanatisme le dispute à la tyrannie, et l’arrogance fanfaronne à l’insondable corruption. Moins nous en aurons, et mieux ça vaudra. Les Cubains ne sont guère plus désirables. Aux défauts des hommes de la race paternelle, ils joignent l’efféminement et une aversion à tout effort telle qu’elle en est vraiment maladive. Ce sont des incapables, ce sont des fainéants, leur moralité est douteuse, et ils sont impropres par nature et par expérience à remplir les obligations de citoyens dans une république grande et libre. L’indolence avec laquelle ils se sont soumis si longtemps à l’oppression espagnole est bel et bien la preuve de leur manque de force virile et d’amour propre ; et jusqu’à leurs tentatives de rébellion ont si pitoyablement inefficaces qu’elles ne sont guère plus dignes qu’une farce. Investir des hommes pareils de la responsabilité de diriger ce gouvernement-ci et leur donner la même quantité de pouvoir qu’aux citoyens libres de nos États du Nord serait les appeler à exercer des fonctions pour lesquelles ils n’ont pas la moindre capacité] [12].

Quant aux Noirs cubains, ils sont clairement au niveau de la barbarie. Le Noir le plus dégradé de Georgie est mieux préparé à la présidence que le Noir moyen de Cuba à la citoyenneté américaine. Nous pourrions nous arranger pour que l’île demeure comme un territoire ou une simple dépendance, mais il n’existe pas dans notre système de place pour des corps d’Américains [13] qui ne seraient pas – ou ne pourraient aspirer à l’être – des citoyens.

Le seul espoir que nous pourrions avoir d’élever Cuba à la dignité d’État serait de l’américaniser totalement, en la remplissant de gens de notre propre race ; mais on pourrait alors se demander si cette même race ne dégénérerait pas au soleil tropical et dans les conditions de vie nécessaires à Cuba. Ce sont là des faits qui méritent une attention soigneuse avant que nous ne concluions aucun projet d’achat de l’île. Nous pourrions nous emparer de Cuba bon marché et la payer encore fort cher.

*****{{}}

UNE OPINION PROTECTIONNISTE SUR L’ANNEXION DE CUBA [14]

The New York Evening Post, 21 mars 1889

 

The Manufacturer de Philadelphie est le seul organe déclaré du protectionnisme dans le pays à être dirigé d’une main capable [15].

The Manufacturer publie dans son dernier numéro un article sur l’achat et l’annexion de Cuba par les États-Unis. On y affirme [16] que ce projet est dans l’esprit du nouveau gouvernement ou du nouveau secrétaire d’Etat [17]. On a dit que l’achat de Cuba consommerait l’excédent du Trésor et ferait disparaître la nécessité de réduire les tarifs durant un délai indéfini grâce à l’entrée du sucre hors droit, puisque Cuba produit cet article en quantité suffisante pour satisfaire notre consommation [18] et que, dès qu’elle entrerait dans l’Union, ses fruits [19] seraient exempts de droits. Ainsi, cinquante-huit millions de dollars de recettes disparaîtraient d’un seul coup, en sus de plusieurs millions encaissés aujourd’hui à partir des droits sur le tabac en feuille et traité [20], les oranges, le fer et d’autres articles que Cuba nous fournit, ou pourrait nous fournir. Indépendamment de ces avantages fiscaux, on argue que Cuba offre un vaste champ au « développement », sous l’inspiration de l’énergie et du capital américains.

Il semble que ces considérations devraient pousser les protectionnistes à recommander chaleureusement ce projet. Il permettrait ainsi de résoudre un des problèmes les plus difficiles auxquels se heurtent les partisans du tarif prohibitif [21], à condition que l’Espagne soit prête à voir l’idée d’un œil favorable. Nous sommes donc quelque peu surpris de constater que le premier [22] organe protectionniste du pays s’oppose énergiquement au projet. The Manufacturer croit que le projet est mal calculé [23], dangereux et inadmissible. Ses arguments sont à peu près les mêmes que ceux que nous aurions employés nous-mêmes, s’il ne nous avait devancés. Et personne n’aurait pu mieux [24] les exposer. Notre collègue affirme [25] :

La population se divise en trois classes : les Espagnols, les Cubains d’ascendance espagnole et les Noirs. Les Espagnols sont probablement les moins préparés des hommes de race blanche à être des citoyens américains. Ils ont gouverné Cuba des siècles entiers. Ils la gouvernent encore presque [26] selon les mêmes méthodes qu’ils ont toujours employées, des méthodes où le fanatisme le dispute à la tyrannie, et l’arrogance fanfaronne à l’insondable corruption. Moins nous aurons d’eux, et mieux ce sera. Les Cubains ne sont guère plus désirables. Aux défauts des hommes de la race paternelle, ils joignent l’efféminement et une telle aversion à tout effort qu’elle en est vraiment maladive. Ce sont des incapables, ce sont des fainéants [27], leur moralité est douteuse, et ils sont impropres par nature et par expérience à remplir les obligations de citoyens d’une [28] république grande et libre. L’indolence avec laquelle ils se sont soumis si longtemps à l’oppression espagnole est bel et bien la preuve de leur manque de force virile et d’amour propre ; et jusqu’à leurs tentatives de rébellion ont si pitoyablement inefficaces qu’elles ne sont guère plus dignes qu’une farce. Investir des hommes pareils de la responsabilité de diriger ce gouvernement-ci et leur donner la même quantité de pouvoir qu’aux citoyens libres de nos Etats du Nord serait les appeler à exercer des fonctions pour lesquelles ils n’ont pas la moindre capacité.

Nous réitérons tout ceci avec énergie [29]. Et on peut même ajouter que notre problème du Sud, qui nous trouble déjà plus ou moins, se compliquerait encore plus si nous admettions Cuba dans l’Union, avec son million de Noirs ou presque, qui sont très inférieurs aux nôtres en matière de civilisation et qu’il faudrait habiliter [30] bien entendu par le bulletin de vote et placer politiquement parlant au niveau de leurs anciens maîtres. Si M. Chandler [31] et le gouverneur Foraker [32] peuvent à grand-peine supporter le spectacle, qu’ils contemplent tous les jours dans les Etats du Sud, de Noirs déçus par le vote [33], quelles ne seraient pas leurs souffrances quand la nouvelle responsabilité de Cuba leur retomberait aussi sur le dos ? Imaginez une commission spéciale du Sénat se rendant à Cuba pour recueillir des preuves de fraude concernant le vote des Noirs [34] ! En premier lieu, les difficultés de la langue seraient insurmontables, parce que l’espagnol qu’on parle dans les moulins à sucre [35] est plus difficile à comprendre que celui des provinces basques. Le rapport d’une telle commission serait vraiment burlesque [36], ou placerait le Congrès dans une situation angoissante [37].

Il est probable que le refus de l’Espagne de vendre l’île nous évite un châtiment [38] tel que l’annexion de Cuba. Une dépêche de Madrid affirme que le ministre Moret [39], répondant hier à une interpellation au Sénat, a déclaré que l’Espagne n’accepterait de traiter d’aucune offre des Etats-Unis ayant à voir avec l’achat de l’île ; et comme si cette affirmation n’était pas assez péremptoire, il a ajouté qu’il n’y avait pas assez d’argent dans l’univers entier pour acheter la moindre portion des possessions espagnoles [40]. Cette déclaration met probablement fin pour les quatre prochaines années à la question de Cuba, de sorte que notre excédent du Trésor restera toujours aussi menaçant [41].

*****{{}}

DÉFENSE DE CUBA [42]

The Evening Post [43] (New York), 25 mars 1889

Au directeur de The Evening Post [44]

Monsieur

Veuillez me permettre, je vous prie, d’aborder dans vos colonnes la critique blessante [45] aux Cubains qu’a publiée The Manufacturer de Philadelphie et que vous avez reproduite en l’approuvant [46] dans votre livraison d’hier [47].

Ce n’est pas ici le lieu de discuter de l’annexion de Cuba. Il est probable qu’aucun Cubain qui se respecte un tant soit peu [48] ne souhaite voir son pays uni [49] à un autre où les meneurs d’opinion partagent à son égard des préoccupations [50] que seule peut excuser la politique fanfaronne [51] ou l’ignorance désordonnée [52]. Aucun Cubain digne ne s’humiliera au point de se voir accueillir comme un pestiféré moral, pour la simple valeur [53] de sa terre, au sein d’un peuple [54] qui dénie ses capacités, insulte sa vertu [55] et méprise son caractère. Il est, certes, quelques Cubains qui, pour des motifs respectables [56], du fait de leur admiration ardente du progrès et de la liberté, du pressentiment de ce que seraient leurs propres forces dans de meilleures conditions politiques, de leur malheureuse ignorance de l’histoire et des tendances de l’annexionnisme, souhaiteraient voir leur île liée [57] aux Etats-Unis. Mais ceux qui se sont battus durant la guerre [58] et ont appris en exil ; ceux qui ont érigé, de l’effort de leurs bras et de leur esprit, un foyer vertueux au sein d’un peuple hostile [59] ; ceux qui, du fait de leurs mérites reconnus [60] comme scientifiques [61] et commerçants, comme hommes d’affaires [62] et ingénieurs, comme enseignants, avocats, artistes [63], journalistes, orateurs et poètes [64], comme hommes à l’intelligence alerte et à l’activité peu commune, se voient honorés partout où ils ont eu l’occasion de déployer leurs qualités et où il y a eu assez de justice pour les leur reconnaître [65] ; ceux qui, à partir de leurs membres les moins préparés, ont fondé une ville de travailleurs là où les Etats-Unis n’avaient qu’auparavant que quelques huttes sur un îlot désert [66] ; ceux-là, plus nombreux que les autres, ne souhaitent pas l’annexion de Cuba aux Etats-Unis. Ils n’en ont pas besoin. Ils admirent cette nation-ci, la plus grande de toutes celles qu’a jamais érigées la liberté, mais ils se méfient des facteurs funestes qui, tel le vers dans le fruit [67], ont entrepris leur œuvre de destruction dans cette République grandiose. Ils ont fait des héros de ce pays-ci leurs héros à eux et ils désirent le succès définitif de l’Union nord-américaine [68] comme la plus grande gloire de l’humanité [69], mais ils ne peuvent croire honnêtement que l’individualisme excessif, l’adoration de la richesse [70] et l’exultation prolongée d’une victoire terrible [71] préparent les Etats-Unis à être la nation typique de la liberté, où il ne doit pas y avoir d’opinions basées sur l’appétit immodéré du pouvoir [72], ni d’acquisitions ou de triomphes contraires à la bonté [73] et à la justice. Nous aimons la patrie de Lincoln [74] autant que nous redoutons la patrie de Cutting [75].

Nous ne sommes pas, nous les Cubains, ce peuple de vagabonds miséreux ou de pygmées immoraux que The Manufacturer se plaît à décrire ; ni le pays de bavards inutiles [76], incapables d’action, ennemis du travail rude que des voyageurs arrogants et des écrivains [77] peignent d’ordinaire, comme ils le font d’ailleurs des autres peuples de l’Amérique espagnole. Nous avons souffert impatients sous la tyrannie ; nous nous sommes battus comme des hommes, et parfois comme des géants pour être libres ; nous sommes en train de traverser cette période de trêve turbulente, pleine de germes de révolte, qui suit naturellement une période d’action excessive et malheureuse ; nous devons batailler en vaincus [78] contre un oppresseur qui nous prive des moyens de vie et favorise, dans la belle capitale que visite l’étranger [79], en province où la proie s’échappe de ses griffes, le règne d’une corruption telle qu’elle finira par nous empoisonner [80] dans le sang les forces nécessaires à la conquête de la liberté. Nous méritons à l’heure de notre infortune le respect de ceux qui ne nous ont pas aidés quand nous avons voulu y remédier [81].

Mais est-ce parce que notre gouvernement a permis systématiquement, après la guerre, le triomphe des criminels, l’occupation des villes par la lie du peuple, l’ostentation de richesses mal acquises par une myriade d’employés espagnols et leurs complices cubains, la conversion de la capitale en une maison d’immoralité [82], où le philosophe et le héros vivent sans pain [83] en compagnie du voleur arrogant de la métropole ; est-ce parce que le paysan honnête [84], ruiné par une guerre apparemment inutile, reprend en silence la charrue qu’il a su échanger au moment voulu pour la machette ; est-ce parce que des milliers d’exilés, profitant d’une époque de calme qu’aucun pouvoir humain ne peut précipiter jusqu’à ce qu’elle se termine d’elle-même, pratiquent, dans la bataille de la vie chez les peuples libres [85], l’art de se gouverner eux-mêmes et d’édifier une nation ; est-ce parce que nos métis et nos jeunes citadins sont généralement de complexion délicate, diserts et bien éduqués [86], dissimulant sous le gant qui cisèle le vers la main qui terrasse l’adversaire, est-ce pour cela, donc, qu’on doit nous taxer, comme le fait The Manufacturer, de peuple efféminé ? Ces jeunes citadins et ces métis au corps peu fourni ont su se soulever un jour contre un gouvernement cruel, payer leur billet à la guerre de la vente de leur montre et de leurs breloques, vivre de leur travail [87] tandis que le pays des hommes libres réquisitionnait leurs bateaux dans l’intérêt des ennemis de la liberté [88], obéir comme des soldats, dormir dans la boue, s’alimenter de racines, se battre dix ans sans solde, vaincre l’ennemi d’une branche d’arbre, mourir – ces hommes de dix-huit ans, ces héritiers de lignées puissantes, ces jouvenceaux au teint olivâtre – d’une mort dont nul ne doit parler que chapeau bas ; ils sont morts comme ces autres hommes de notre pays qui savent, d’un coup de machette, faire voler une tête ou, d’une torsion de la main, renverser un taureau. Ces Cubains efféminés ont eu jadis assez de courage pour porter au bras [89] durant une semaine, face à un gouvernement despotique [90], le deuil de Lincoln [91].

Les Cubains, dit The Manufacturer, ont de l’ « aversion à tout effort [92] », « sont des incapables [93] », « sont des fainéants ». Ces « fainéants », ces « incapables », sont arrivés ici voilà une vingtaine d’années les mains vides, sauf rares exceptions [94] ; ils ont lutté contre le climat ; ils ont maîtrisé la langue étrangère ; ils ont vécu de leur travail honnête, certains dans l’abondance, quelques-uns dans la richesse, rarement dans la misère ; ils ont acheté ou construit des maisons ; ils ont fondé des familles et des fortunes ; ils aimaient le luxe et ils ont œuvré pour en jouir ; on ne les voyait pas fréquemment sur les sentiers obscurs de la vie : indépendants [95] et se suffisant à eux-mêmes, ils ne redoutaient la concurrence ni en aptitudes [96] ni en activité [97] ; des milliers sont rentrés mourir dans leurs foyers ; des milliers sont restés là où ils ont fini, malgré les difficultés de la vie, par triompher, sans l’aide de la langue amie, de la communauté religieuse ni de la sympathie de race [98]. Une poignée de travailleurs cubains a érigé Key West. Les Cubains se sont fait remarquer au Panama par leur mérite [99] comme artisans dans les métiers les plus nobles, comme employés, médecins ou entrepreneurs. C’est un Cubain, Cisneros [100], qui a puissamment contribué au progrès des chemins de fer et de la navigation fluviale en Colombie. C’est encore un Cubain, Márquez [101], qui a forcé, comme nombre de ses compatriotes, le respect du Pérou [102] comme commerçant éminent. Les Cubains vivent de partout, travaillant comme paysans [103], comme ingénieurs, comme arpenteurs [104], comme artisans, comme enseignants, comme journalistes. À Philadelphie, The Manufacturer a l’occasion de voir tous les jours une centaine de Cubains, dont certains à l’histoire héroïque et à la forte membrure, vivre de leur travail dans une abondance aisée [105]. À New York, les Cubains sont des directeurs dans des banques éminentes, des commerçants prospères, des courtiers connus, des employés aux talents notoires, des médecins à clientèle locale [106], des ingénieurs de réputation universelle, des électriciens, des journalistes, des patrons d’établissements [107], des artisans [108]. C’est un Cubain, notre Heredia [109], qui est le chantre du Niagara. C’est un Cubain, Menocal [110], qui est le chef des ingénieurs [111] du canal du Nicaragua. A Philadelphie même, tout comme à New York, ce sont des Cubains qui ont plus d’une fois remporté le premier prix des universités. Et les femmes de ces « incapables », de ces « fainéants », de ces gens qui ont de l’ « aversion à tout effort », sont arrivées ici, à peine sorties d’une existence somptueuse [112], en plein hiver : leurs maris étaient à la guerre, ruinés, prisonniers, morts [113] ; la « Señora [114] » s’est mise au travail ; maîtresse d’esclaves, elle est devenue esclave ; elle s’est assise derrière un comptoir ; elle a chanté dans les églises ; elle a bordé des boutonnières par centaines ; elle a cousu à la journée ; elle a enroulé des plumes de chapeau ; elle s’est donné corps et âme à son devoir ; elle a flétri son corps au travail. Voilà donc le peuple « à la moralité douteuse » !

Nous sommes « impropres par nature et par expérience à remplir les obligations de citoyen dans un pays grand et libre [115] ». On ne saurait le dire en bonne justice d’un peuple qui possède – de pair avec l’énergie qui lui a permis de construire le premier chemin de fer dans les possessions espagnoles [116] et d’établir malgré un gouvernement tyrannique [117] toutes les instances de la civilisation – une connaissance vraiment remarquable du corps politique, une aptitude avérée à s’adapter à ses formes supérieures et le pouvoir, rare sur les terres tropicales [118], de fortifier sa pensée et d’élaguer son langage. La passion de la liberté, l’étude sérieuse [119] de ses meilleurs enseignements, l’entretien de la personnalité en exil et dans son pays, les leçons de dix années de guerre et de leurs conséquences multiples, et l’exercice pratique des devoirs de citoyenneté chez les peuples [120] libres du monde, ont contribué [121], malgré tous les antécédents hostiles, à développer chez le Cubain une aptitude au gouvernement libre si naturelle en lui qu’il l’établit, bien qu’avec des excès dans la pratique, en pleine guerre [122], qu’il rivalisa de volonté avec ses aînés dans le respect des lois de la liberté [123] et qu’il arracha le sabre, sans égard ni peur [124], des mains de tous les prétendants militaires, si glorieux qu’ils fussent [125]. Il semble qu’il existe dans l’esprit cubain une heureuse faculté de joindre le bon sens à la passion [126], et la modération à l’exubérance. Dès le début du siècle, de nobles maîtres [127] se sont consacrés à expliquer par leur parole et à prêcher par l’exemple de leur vie l’abnégation [128] et la tolérance inséparables de la liberté. Ceux qui, voilà dix ans, occupaient par leur mérite singulier les premières places dans les universités européennes ont été salués, à leur apparition au parlement espagnol, comme des hommes à la pensée sobre [129] et à l’élocution puissante [130]. Les connaissances du Cubain moyen souffrent sans désavantage la comparaison avec celles du citoyen moyen des Etats-Unis. L’absence absolue d’intolérance religieuse, l’amour de l’homme pour la propriété acquise grâce au travail de ses mains [131] et la familiarité pratique et théorique avec les lois et les processus de la liberté accoutumeront le Cubain à relever [132] sa patrie des ruines que lui auront léguées ses oppresseurs. On ne saurait croire, et c’est tout à l’honneur de l’espèce humaine, que la nation qui a reçu la liberté au berceau et qui a accueilli pendant trois siècles le meilleur sang d’hommes libres [133] emploiera le pouvoir amassé de cette manière pour priver de sa liberté un voisin moins fortuné.

The Manufacturer conclut que « l’apathie avec laquelle [nous nous sommes] soumis si longtemps à l’oppression espagnole est bel et bien la preuve de [notre] manque de force virile et d’amour propre » et que « [nos] tentatives mêmes de rébellion ont été si pitoyablement inefficaces qu’elles ne sont guère plus dignes qu’une farce ». On n’a jamais étalé plus de méconnaissance de notre histoire et de notre caractère que dans cette assertion faite extrêmement à la légère [134]. Il convient de rappeler, pour ne pas y riposter avec amertume, que plus d’un Américain a versé son sang [135] à nos côtés dans une guerre qu’un autre Américain taxe de « farce ». Farce, la guerre que les observateurs étrangers [136] ont comparée à une épopée, le soulèvement de tout un peuple [137], l’abandon volontaire de la richesse, l’abolition de l’esclavage à notre premier moment de liberté [138], l’incendie de nos cités de nos propres mains [139], la création de villages et de fabriques dans les forêts vierges, vêtir nos femmes [140] de fibres d’arbre, tenir en échec, durant dix ans d’une vie pareille, un adversaire puissant qui perdit deux cent mille hommes aux mains d’une petite armée de patriotes, sans d’autre aide que la Nature ! Nous n’avions pas, nous, de Hessois [141] ni de Français [142], de Lafayette [143] ni de Steuben [144], ni de rivalités de rois [145] qui nous aidassent : nous n’avions, nous, qu’un voisin qui [146] « étendit les limites de son pouvoir et oeuvra contre la volonté du peuple [147] » afin de favoriser les ennemis de ceux qui se battaient en faveur de la même charte de la Liberté sur laquelle il fonda son indépendance [148] ; nous sommes tombés victimes des mêmes passions qui auraient causé la chute des Treize Etats, si le succès ne les avait unis, alors que c’est l’atermoiement [149] qui nous affaiblit, nous, un atermoiement causé non par la lâcheté, mais par notre horreur du sang, ce qui permit à l’ennemi, dans les premiers mois de la lutte, de prendre un avantage irrémédiable, et par une confiance puérile en l’aide certaine des Etats-Unis : « Ils ne vont pas nous voir mourir pour la liberté à leurs portes mêmes sans lever la main ou dire un mot pour donner un nouveau peuple [150] libre au monde [151] ! » Ils étendirent « les limites de leur pouvoir par déférence pour l’Espagne ». Ils ne levèrent pas la main. Ils ne dirent pas le mot.

La lutte n’a pas cessé. Les exilés ne veulent pas rentrer. La nouvelle génération est digne de ses parents. Des centaines d’hommes sont morts [152] depuis la guerre dans le mystère des prisons. La bataille de la liberté ne prendra fin chez nous qu’avec la vie. Et la triste vérité est que nos efforts auraient très probablement repris avec succès, n’eussent été chez certains de nous – les annexionnistes – l’espoir peu viril [153] d’obtenir la liberté sans en payer le prix et la crainte justifiée chez d’autres que nos morts, nos mémoires sacrées, nos ruines baignées de sang ne finissent par être rien moins que l’engrais du sol où pousserait une plante étrangère ou l’occasion d’une moquerie [154] pour The Manufacturer de Philadelphie.

Veuillez croire, monsieur le directeur, en l’assurance de mes sentiments distingués [155].

José Martí

New York, le 23 mars 1889 [156] 120 Front Street

LETTRES AYANT À VOIR AVEC « DÉFENSE DE CUBA » À JOSÉ IGNACIO RODRÍGUEZ

New York, le 27 mars 1889

Mon ami respecté

Je ne sais comment, vous aimant autant que je vous aime, je n’ai jamais l’occasion personnelle d’avoir de vos nouvelles ni de vous rendre service. Ce que je sais, en tout cas, c’est que rares sont ceux qui vous estimeront autant et se souviendront de vous avec autant d’affection.

J’ai voulu vous écrire à la mort de Bachiller, parce que Trujillo m’a dit que vous aviez eu la bonté de lui parler avec estime de la légère biographie de lui qu’El Avisador m’avait demandée, mais je n’ai jamais eu l’occasion de voir la lettre, et j’ai craint en plus de vous paraître prétentieux en choisissant une question si personnelle pour vous écrire.

Mais à présent je ne peux réfréner le désir de vous faire parvenir quelques lignes que j’ai publiées dans le Post, pour défendre notre terre d’accusations qu’on ne peut laisser courir sans périls, quel que soit le sort qui attend le pays qui, rien que de vous avoir parmi ses fils, a assez de matière à sa défense. Si seulement elles vous semblaient dignes de la question, ces lignes de votre

serviteur et ami affectueux

José Martí

Epistolario, II, 1888-1891, pp. 95-96

*****

À NÉSTOR PONCE DE LEÓN

New York, le 28 mars 1889

Mon cher Néstor

Je vous remercie profondément de votre lettre affectueuse d’hier, parce que la valeur des applaudissements se mesure à ceux de celui que les envoie. Ce n’est pas moi, mais ma terre, que nous portons tous dans notre cœur, qui a écrit la réponse à l’injure. La douleur que m’a causée l’offense est largement mitigée par le plaisir de voir que vous croyez que nous ne sommes pas mal défendus.

Ce sont là des récompenses qui rendent content votre ami

José Martí

Epistolario, II, 1888-1891, pp. 96-97

*****

À MANUEL MERCADO

[New York], le [vendredi] 29 mars [1889]

Frère très cher,

[…]

J’ai été très occupé le mois dernier : par une traduction en vers qui est sur le point de paraître et dont vous recevrez les prémices ; par des choses de notre terre, qui a été ces jours-ci plus maltraitée que d’ordinaire ; par la pensée, que je dois matérialiser, de publier ici un journal en anglais afin de défendre nos pays d’une façon modérée et énergique, personnelle et libre [157].

[…] En ce qui concerne les choses de ma terre, la douleur a quelque peu cédé grâce à la joie avec laquelle mes compatriotes accueillent la défense de notre pays que j’ai écrite, dans la langue acérée [158], d’un débordement de douleur, et il semble qu’elle a imposé le respect. Je vous l’envoie, pour que Manuel vous la traduise [159]. Cet incident vient m’aider pour la publication de mon journal qui, si peu qu’il me coûte, devra me coûter bien plus que je n’ai. Tant qu’il se paiera, que m’importe le travail si c’est pour nos terres ! Ce que je veux, c’est démontrer que nous sommes des peuples bons, laborieux et capables. A chaque offense, une réponse, du genre de celle que je vous envoie, et plus efficace par sa modération. À chaque assertion fausse sur nos pays, la correction sur-le-champ. A chaque défaut, juste en apparence, qu’on nous reproche, l’explication historique qui l’excuse et la preuve de la capacité d’y remédier. Sans défendre, je ne sais vivre. Il me semblerait commettre une faute et manquer à mon devoir, si je ne pouvais réaliser cette pensée.

[…]

Il est des affections d’une pudeur si délicate… Lettres à Manuel Mercado

Paris, 2024, L’Harmattan, pp. 362-365

*****

À RAFAEL SIERRA

[New York, mai 1889]

Mon ami Sierra

Je ne vous écris pas pour vous remercier de l’affection avec laquelle vous parlez dans votre lettre à La Fraternidad de la réponse que nous avons donnée à ces chefaillons yankees, ni de l’honneur que vous me faites de ce que vous dites de moi, mais pour que vous sachiez que j’ai été très fâché de n’avoir pas été chez notre amie quand vous y êtes allé me voir, et pour beaucoup fêter, l’âme au chaud, tout ce que vous dites au sujet des objectifs et des difficultés de votre société, La Ligue. Je n’en savais que ce que vous en disiez, et je vous souhaite d’ores et déjà son succès et son établissement immédiat comme si elle était à moi. C’est de là dont il faut partir pour aller là où nous devons, qui n’est pas tant le simple changement politique que la constitution sociale bonne, saine, juste et équitable, sans flatteries de démagogues ni superbe de potentats, sans jamais oublier que les plus grandes souffrances sont un droit prééminent à la justice, et que les préoccupations des hommes, et les inégalités sociales passagères ne peuvent l’emporter sur l’égalité qu’a créée la Nature. Vous verrez ce qu’il me sourdra de l’âme quand sonnera l’heure de la nécessité au sujet de ces choses-là. Vous savez ce que j’ai à l’âme. Les arguments par lesquels vous vous opposez à la création d’une simple Société de loisirs sont exactement – qui l’aurait dit – ceux par lesquels j’ai renversé à Madrid le projet d’un casino semblable, un casino de diversion, alors que nous mourions à Cuba et pourrissions dans les prisons ? Il n’était plus resté qu’un seul vote debout, celui de l’homme qui voulait en être le secrétaire. Mais, cette fois-ci, le secrétaire est du côté de désintéressement, autrement dit de la vertu qui fonde et qui sauve, sans laquelle le talent est pernicieux, la valeur redoutable et le génie abominable. Je me souviens qu’à la séance des casinistes, j’avais débuté par quelque chose comme « Cuba pleure », et le sobriquet m’est resté depuis parmi les Cubains madrilènes : « Cuba pleure ».

Je verrais avec joie que vous puissiez concrétiser La Ligue, avec son petit moment de loisir licite, s’il est indispensable et si, en concédant le moins, on peut atteindre le plus, mais avec la pratique et la tendance éducative et ennoblissante que vous souhaitez pour elle – quoique l’idée de créer ici un cercle central pût détruire, à cause des jalousies naturelles entre les hommes, et les querelles de clocher, le projet que l’on veut promouvoir par lui. Oui, établissez-la, et donnez une leçon d’égalité et de générosité. Vous savez déjà que je ne dis pas tout ce que j’ai dans le cœur, par peur que ceux qui ont tant souffert aux mains de faux amis ne prennent mon enthousiasme et le serment secret que j’ai fait de vivre pour les servir pour de l’intromission et de l’adulation, ou le désir de me chercher de la popularité. Cette idée m’est odieuse. Mais ce que l’âme fait monter aux lèvres, il faut le dire. Moi, qui ne demande rien, je me sentirais honoré de vous demander d’être utile, vraiment utile à votre Société de la Ligue, ou à toute autre société, d’hommes ou de femmes, où un ami sincère qui les aiderait à chercher la vérité ou un compagnon qui contribuerait à la propager ne tomberait pas mal. Pourquoi ne créez-vous pas une série de conférences sur des questions pratiques, de thème actuel et au langage simple, sans prétention de la part des conférenciers, ni trop d’obligation de la part de l’auditoire ? Je ne sais si vous m’expulserez de chez vous pour les péchés d’autrui, mais si vous m’expulsiez, je serais le plus assidu de vos auditeurs.

Et je vous dis, surpris de vous avoir écrit en une journée si chargée une lettre si longue. Mais mon ami Sierra est quelqu’un qui a le don de faire parler son reconnaissant

José Martí

Epistolario, II, 1888-1891, pp. 106-107

*****

À ENRIQUE JOSÉ VARONA

New York, le 22 mai 1889

Mon ami très cher

Et comment vous paierais-je votre élan de l’âme ? Je ne sais si je mérite le moindre prix pour avoir servi d’interprète à notre terre menacée et offensée, mais le plaisir de vous voir, vous, aussi noble que vous vous montrez envers moi dans votre lettre serait le meilleur prix que je pourrais désirer. Il est incroyable que de plus grands malheurs puissent nous attendre, mais il semble vraiment que des humiliations et des angoisses plus redoutables, parce que moins remédiables, que celles qui vous affligent, vous, le cœur et me maintiennent, moi, comme un mort-vivant nous soient réservées. Quelle joie que de voir au milieu de ces douleurs comme une fleur de marbre !

Je tiens seulement à vous dire que je me sens enorgueilli de votre lettre et de la foi que j’ai contribué à vous inspirer et que je ne considère pas comme du fanatisme ou de l’aveuglement, sinon parce que je sais qu’il existe encore sur ma terre des hommes comme vous qui lui maintiennent le cœur et lui assainissent l’air putride.

De vous-même et de nos choses, il veut vous écrire bien plus longuement, votre ami très reconnaissant

José Martí{}

Epistolario, II, 1888-1891, p. 108



Source link

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *