Après un reportage sur la résistance bretonne qui fait masse face au fascisme, retour à l’origine de l’onde de choc. Le 12 février 2026, à Lyon, un affrontement entre militants d’extrême droite et antifascistes conduit à la mort de Quentin Deranque. Très vite, un récit s’impose : celui d’un « jeune catholique » qui serait victime de la violence politique. Mais les révélations successives dessinent un tableau bien différent – et profondément inquiétant. Édito.
Les images brutes d’un jeune homme roué de coups, au sol, ont légitimement suscité l’indignation. Rien ne peut justifier qu’une personne déjà neutralisée soit frappée collectivement. Toute violence de cette nature doit être condamnée sans ambiguïté. Mais réduire cet événement à un « lynchage politique » occulte des éléments essentiels.
Ce qui s’est joué à Lyon dépasse largement une « rixe » tragique. C’est la mise au jour d’un dispositif : préparation d’embuscades par des militants néofascistes, coordination entre groupuscules, stratégie de communication, puis, dans un second temps, processus rapide de légitimation politique et médiatique. Comment en sommes nous arrivés là ?
Une milice organisée : les révélations de l’Humanité
Les éléments révélés par le journal l’Humanité changent radicalement la lecture des événements. Des échanges internes entre Némésis et des militants néonazis lyonnais, évoquant la préparation d’un guet-apens contre des antifascistes à l’automne 2025, ont été récemment publiés. On y voit une stratégie précise : attirer des opposants, mobiliser une équipe d’hommes pour leur tendre un piège, filmer l’action et éviter toute revendication officielle par Némésis. Si l’une de leurs actions a échoué, le mode opératoire est posé noir sur blanc.
« On peut être deux, trois filles à tracter, là où vous voulez les choper. »
Les fémonationalistes de Némésis, groupe dirigé par Alice Cordier, échangent notamment avec Calixte Guy, fils d’une ex-candidate du RN et dirigeant du groupuscule néofasciste Audace Lyon (dont Quentin Deranque était un sympathisant).

« Nous on monte une équipe sur place pour choper les gauches […] Il ne vous arrivera rien en tant que meufs »
Ces propos peuvent être reliées à des violences concrètes : le 16 février 2025 à Paris, lors d’une action des Hussards, Calixte Guy participe à un passage à tabac collectif (20 contre 1) visant un militant CGT (coups de casque, de pieds dans la tête et tessons de verre.).
Suite à cette attaque, les perquisitions mettent en lumière tout un arsenal : couteaux, hachettes, matraque télescopique, lacrymogènes, réplique d’arme… Il est aussi question de relations financières entre groupes, de propos antisémites explicites et d’une revendication idéologique néonazie assumée.

Les données retrouvées dans le téléphone de Calixte Guy incluent une conversation intitulée « Dossier gauche » qui recense des militants de la Jeune Garde avec des informations sur leurs domiciles et leurs véhicules. Calixte Guy y revendique des actions contre eux, tandis que la communication du groupe promet ouvertement des représailles physiques contre les antifascistes :
« Antifa, te casse pas la tête, Audace s’en chargera. »
Quentin Deranque, sacrifié sur l’autel du néofascisme ?
Les faits du 12 février 2026 s’inscrivent dans ce contexte. Bien loin du récit victimaire largement repris par les médias à la solde de milliardaires d’extrême droite, une première enquête du média Contre Attaque montre notamment des images d’un groupe d’individus vêtus de noir et masqués charger un autre groupe.
Les témoignages relayés par Contre Attaque et Mediapart concordent. Il en ressort que des hommes armés et cagoulés auraient tendu une embuscade à des militants de gauche se rendant à la conférence de Rima Hassan à Sciences Po. Une torche ou un fumigène aurait été lancé en leur direction, touchant le visage de l’un des antifascistes.
« Un groupe d’énervés d’extrême droite qui semble attendre les autres à la sortie du pont ferroviaire »
Des images révélées ensuite par Le Canard Enchaîné montrent effectivement un groupe d’hommes cagoulés, équipés de torche, béquille métallique, gazeuse et casques de moto, en train d’attaquer autre groupe, en sous nombre et désarmé. La vidéo montre des coups portés avec une béquille et l’usage de gaz lacrymogène. En fin de compte, vidéos et témoignages d’habitants locaux et de militants de gauche concordent tandis que ceux des militants d’extrême droite se contredisent.
Une fois l’offensive perdue, les militants néofascistes s’enfuient, abandonnant leurs camarades. C’est à ce moment-là que le déchaînement – encore une fois, injustifiable – sur Quentin Deranque a lieu. Un voisin témoigne toutefois avoir vu ce dernier se relever et refuser d’aller à l’hôpital avant d’être pris en charge plus tard en raison de son état critique.
Alors que les premiers jours médiatiques ont livré un récit, présentant Quentin Deranque comme un martyr, « mort pour ses idées », un narratif repris par de nombreux responsables politiques, la réalité est tout autre : Selon Luminis, groupe néofasciste en cause, les derniers mots de Quentin Deranque auraient été : « On remet ça, les gars. ».

La minute de silence de la honte et une marche néonazie
Le 17 février 2026, l’Assemblée nationale observe une minute de silence en hommage à Quentin Deranque. Or, à cette date, les premières révélations sur le contexte des faits circulent déjà. Il y avait déjà de nombreux éléments montrant que Quentin Deranque était un militant néofasciste, qui a probablement participé à une embuscade organisée, une présence de groupes néonazis armés, une coordination préalable.
Quentin Deranque était un militant de l’Action Française, groupe nationaliste, royaliste et antisémite violent, héritier des ligues fascistes des années 1930. Il était aussi proche d’Audace Lyon, émanation du Bastion social, dissous pour violences et appels à la haine. Malgré cela, l’Assemblée choisit d’inscrire ce nom dans son rituel le plus symbolique.
Dans le même temps, une marche d’extrême droite est organisée à Lyon en hommage à Quentin Deranque. La manifestation est autorisée. Sur place, des saluts nazis, des slogans racistes et des symboles explicitement néonazis sont observés.
En quelques jours, un militant issu d’une mouvance néofasciste bénéficie ainsi d’un double processus de légitimation : un hommage parlementaire et une démonstration de rue encadrée par les autorités, organisée par des réseaux déjà identifiés pour violences.
Le bruit des bottes… Et le silence des pantoufles
Une minute de silence dans l’hémicycle n’est pas un hommage privé, elle constitue un acte institutionnel qui suspend le débat. Elle rassemble les représentants de la nation dans un recueillement commun et inscrit un nom dans la mémoire officielle. De même, autoriser et encadrer une marche d’hommage participe d’une reconnaissance implicite de l’État.
Une démocratie choisit ses symboles. Alors la question s’impose : pourquoi cette reconnaissance officielle pour Quentin Deranque et pas pour les victimes des violences massives d’extrême droite ? Une extrême droite qui, comme nous le montrions dans « Patriotisme » : la droite fidèle à ses propres valeurs ?, piétine ses principes même : Liberté, Égalité, Fraternité.
Les chiffres contredisent le récit victimaire
Sur BFMTV, le 17 février 2026, Marion Maréchal a affirmé que « la violence d’extrême droite est dérisoire par rapport à celle d’extrême gauche » et qu’elle « n’existe pas statistiquement ».
Pourtant, selon les données d’ACLED, organisme indépendant et impartial qui recense les violences politiques en Europe, environ 85 % des violences commises par des groupes radicaux ces dernières années sont attribuées à l’extrême droite.
D’après l’historien Nicolas Lebourg, spécialiste de l’extrême droite, depuis 1986, en France, on dénombre 59 morts attribués à l’ultra-droite, contre 6 à l’ultragauche. Selon le média Contre Attaque, rien que depuis 2022, 11 morts et 19 blessures graves par balles ou armes blanches ont eu lieu lors « d’agressions racistes ou fascistes ».
Si l’on prend le cas de Lyon, l’impunité des violences de l’extrême droite y est légion. Selon le recensement effectué par le média indépendant Rue89Lyon, depuis le début des années 2000, sur 102 actions violentes recensées « 70% restent impunies, sans réponse pénale ou policière ».
Une minute de silence pour ceux qui n’y ont pas eu droit
Si une minute de silence a été observée à l’Assemblée en hommage à un militant néofasciste, de nombreuses victimes de son idéologie n’ont pas eu cet honneur. Des exemples de meurtres liés à l’extrême droite depuis les années 2000 (liste non exhaustive) :
– 2001 : Mohamed Madsini, père de famille de 46 ans tué d’une balle dans la nuque par un néonazi
– 2002 : François Chenu, battu à mort parce qu’il était homosexuel
– 2010 : Saïd Bourarach, poursuivi puis noyé par des membres de la LDJ mouvement néosioniste d’extrême droite
– 2013 : Clément Méric, militant antifasciste, frappé à mort par des skinheads
– 2022 : Federico Martín Aramburú, assassiné par un ancien militant du GUD
– 2022 : Emine Kara, Mîr Perwer, Abdurrahman Kızıl, assassinés dans la tuerie raciste rue d’Enghien
– 2022 : Mahamadou Cissé, 21 ans, abattu à bout portant par son voisin raciste
– 2024 : Rochdi Lakhsassi, abattu de deux balles dans le dos alors qu’il faisait du démarchage
– 2024 : Djamel Bendjaballah, père de famille assassiné par un membre de la « Brigade Française Patriote », une milice d’extrême droite survivaliste
– 2024 : Angela Rostas, 40 ans, tuée chez elle le 22 février 2024 alors qu’elle attendait un enfant, dans une attaque visant sa communauté rom.
– 2025 : Aboubakar Cissé, 22 ans, a été poignardé dans une mosquée à La Grand‑Combe, alors qu’il préparait la salle pour la prière.
– 2025 : Hichem Miraoui, assassiné par son voisin raciste radicalisé
– 2026 : Ismaël Aali, 20 ans retrouvé mort dans un étang. Le mobile raciste est au cœur de l’enquête.
Qu’en est-il de toutes les autres victimes ? Pourquoi une minute de silence n’a pas été observée pour chacune des plus de cent femmes tuées chaque année par leur compagnon ou ex-compagnon, mortes sous le poids de la domination masculine que l’extrême droite glorifie ? Chaque personne assassinée par la haine raciale, homophobe, transphobe, validiste ? Les sans-abri morts de froid dans les rues d’un pays qui se targue d’être une des plus grandes puissances mondiales ? Les dizaines de milliers d’enfants morts sous les bombes à Gaza, victimes d’un État génocidaire et d’un Occident complice ? Toutes les victimes de l’impérialisme meurtrier, pour qui les vies ne sont que des pions sur l’échiquier des puissants ? Les personnes migrantes noyées dans la mer et dans l’indifférence collective ? Les travailleurs morts à la tâche, sacrifiés sur l’autel du profit, d’un système dont l’extrême droite est la plus fervente défenseure ? Les minorités LGBT traquées, ces cibles éternelles d’une haine que l’on cultive et que l’on excuse ?
LFI classée à « l’extrême gauche » : un cadrage lourd de sens
Le 10 février 2026, soit deux jours avant la mort de Quentin Deranque, le ministère de l’Intérieur classe La France Insoumise dans le bloc « extrême gauche ». Or, qu’est-ce que l’extrême gauche au sens historique et politologique ? Traditionnellement, on désigne par « extrême gauche » les courants refusant la démocratie parlementaire comme cadre stratégique : organisations prônant la rupture insurrectionnelle, groupes autonomes anti-institutionnels, formations refusant la participation aux institutions républicaines comme horizon central. LFI en est de facto très éloignée.
Après la mort de Quentin Deranque, ce reclassement a nourri un cadrage médiatique insistant sur la « responsabilité » de La France Insoumise. Dans le même temps, Les Républicains ont appelé à un « cordon sanitaire » autour de LFI.
Le cordon sanitaire politique vise à refuser toute alliance avec un parti à tous les niveaux de pouvoir, et le cordon sanitaire médiatique consiste quant à lui, à ne pas laisser la parole en direct à ce parti. Une pratique auparavant réservée à l’extrême droite au vu de l’idéologie nazi dont elle a fait le lit.
Transposer ce mécanisme à un parti parlementaire de gauche engagé dans le jeu institutionnel installerait une équivalence entre des forces dont la nature, l’histoire et les objectifs ne sont absolument pas comparables. Cette inversion du réel, nous l’avions d’ailleurs exploré dans ce précédent article Confusionnisme : non, le fascisme n’est pas de gauche.
Ce glissement installe en effet une symétrie entre l’extrême droite et l’extrême gauche, un glissement également explorée dans l’article L’extrême gauche et l’extrême droite ne sont pas comparables.
Or, les données sur la violence politique montrent qu’aucune équivalence n’est possible. Assimiler systématiquement LFI à un pôle comparable à l’extrême droite contribue à banaliser cette dernière en la présentant comme une radicalité parmi d’autres.
La responsabilité
Rien de tout cela ne surgit par hasard. Ces événements s’inscrivent dans un contexte plus large : des décennies de politiques néolibérales, une explosion des inégalités, la désignation méthodique de boucs émissaires, la banalisation médiatique des discours de haine, des algorithmes qui amplifient les radicalités, une culture viriliste qui fait de la violence un marqueur identitaire, et une stratégie progressive de normalisation institutionnelle de l’extrême droite.
Un second article élargira l’analyse pour examiner ce terreau de la haine et comprendre comment il se construit – car ce qui est fabriqué politiquement peut aussi être défait politiquement. Encore faut-il cesser les euphémismes, et avoir la lucidité d’appeler les choses par leur nom.
– Elena Meilune
Photo d’en-tête : Minute de silence pour Quentin Deranque à l’Assemblée nationale – Capture d’écran de la vidéo de HuffPost
