Le bourgeois méchanthomme, par Lotfi Hadjiat


– Je suis tellement contente !… on a reçu l’autorisation de la préfecture pour la manif de demain… tu sais ?… la manif pour les Pal…

– Oui, oui…, qu’est-ce qu’on en a à foutre des Palestiniens…

– Pardon ?!…

– Qu’est-ce qu’on en a à foutre de toute la misère du monde…

– Qu’est-ce qui t’arrive ? Oh !…

– Quand on a la mer à ses pieds, tous ces problèmes… les problèmes des autres .. nous paraissent loin, si loin, dit Armand allongé face à l’océan atlantique. 

– Tu viendras quand même demain à la manif ?…, s’inquiéta Solène.

– Si tu y tiens…

– Oui, j’y tiens. C’est important.

– Bof… tu le fais pour ta conscience, c’est tout.

– Conscience d’autrui, nuance, rétorqua Solène.

– Chacun porte sa croix, je vais pas porter celle des autres. C’est déjà assez compliqué de porter la sienne…, observa Armand. 

– Si tout le monde résonnait comme toi…, fit-elle d’un sourire ironique. 

– Mais tout le monde raisonne comme moi. Au-delà du blabla convenu…, objecta-t-il en se tournant sur le côté, lui tournant le dos.

– … Voilà pourquoi le monde va si mal…, répartit Solène en contemplant le soleil couchant à l’horizon, étalant mille nuances de rouge et de jaune dans les cieux.

– … Le monde va mal parce qu’il y a trop de parasites sur cette planète, beaucoup trop…, la reprit-il.

– Et c’est un avocat qui me dit ça… Alors on fait quoi, on profite de la vie et on laisse crever les damnés de la Terre ?!…

– Oui. On profite de la Terre et on laisse crever les damnés de la vie, fit-il d’un sourire. Qui se sont damnés eux-mêmes…

– Ah !… Les enfants qui crèvent de faim au Sahel se sont damnés eux-mêmes ?… Non, mais qu’est-ce qui t’arrive ?!… Tu perds la boule ?!

– Les vies antérieures, ça te dit quelque chose ?…, répondit Armand toujours aussi tranquillement.

– Ah ok…, ils payent pour ce qu’ils ont fait dans leurs vies antérieures… Ça t’arrange bien, pour ne pas lever le p’tit doigt !…, lui dit-elle agacée de sa nonchalance. 

– Je ne lève le p’tit doigt, et le bras, et les deux bras même, que pour porter ma croix, précisa Armand imperturbablement.

– Mais de quelle croix tu parles… Non mais vraiment… !, s’indigna Solène. 

– De mon boulot…

À ce moment, un marchand de beignets ambulant se rapprocha d’eux.

– Ne lui achète rien, c’est pas très propre…, dit aussitôt Armand. 

– Trois, s’il vous plaît, fit Solène au vendeur en lui tendant un billet. Gardez la monnaie.

– Merci. Tenez… tous beaux tous chauds… Bonne journée m’sieurs dames. 

– Ni beau ni chaud, escroc…, commenta Armand en aparté.

– Bonne journée, lança-t-elle au marchand s’éloignant. Puis préleva un premier beignet du petit sac en papier. Tu en veux un ?… non… Mmh… pas dégueulasse…   

– Sans façon…, fit Armand en mirant les derniers reflets du soleil sur l’océan infini. Bon… on va y aller doucement… ils devraient avoir levé les blocages…

– Ah oui… les paysans… Dont tu te fous comme de ta première chemise, j’imagine, c’est bien ça ?

– C’est bien ça.

– Tout comme l’hôpital publique en ruine… parce que t’as les moyens d’aller dans le privé…, c’est bien ça ?

– Tout a fait ça, ma chère sœur, fit-il en se levant et en secouant sa serviette au vent pour en ôter le sable.

– Et en cas de guerre ?…

– … En cas de guerre, chacun sa merde…, répondit-il en enfilant sa chemise.

– Collabo, évidemment… 

– La majorité était collabo en quarante…

– Si tu n’étais pas mon frère, je…, fit-elle en se levant. 

– Tu me dénoncerais ?…, lui lança-t-il d’un sourire.

– Non… je te fuirais… Et évidemment, tu te fous comme de ton premier client de ce qui pourrait bien y avoir après la mort…

– Je m’en tape à un point, si tu savais… mais je me rappelle quand même de mon premier client, fit-il en plongeant dans ses souvenirs… c’était un banquier, qui voulait divorcer de sa femme, une gynécologue, qui le trompait avec un producteur de cinéma… Avec du recul, qu’est-ce que j’en ai à cirer des problèmes de couples des autres… 

– Fais gaffe, avec ton égocentrisme maladif tu finiras seul…, l’avertit-elle.

– Un avocat plein aux as, ne finit jamais seul, ma chère sœur, lui rétorqua-t-il en s’arrêtant un moment pour enlever le sable de ses pieds. 

– Oui, sauf que les pleins aux as, comme tu dis… finissent souvent plumés, ou empoisonnés…

– Oui, pas faux… Ne t’inquiètes pas… ton frère est très méfiant, très vigilant…

– Donc, si je comprends bien, tu ne te marieras jamais et n’auras jamais d’enfants, dit Solène en montant les marches vers la promenade. 

– Tu comprends bien. Le mariage c’est le cancer, et les enfants la peste. 

– Et la solitude c’est la mort, conclut-elle en s’arrêtant pour laisser passer une voiture. 

– On n’est jamais seul avec Art Blakey, Bobby Timmons et Benny Golson…

– L’égoïsme ne peut pas être un art de vivre…, dit-elle. 

– Mais si… C’est même l’art de vivre qui triomphe aujourd’hui, assura Armand à sa sœur. 

– Ok, alors si je comprends bien…, si tu te noies dans un lac et qu’un mec passe par là sans te secourir, tu ne lui en voudras pas… ?

– Non-assistance à personne en danger…, répondit juridiquement Armand.

– Qui portera plainte si tu meurt noyé… et s’il n’y a aucun témoin autour ?… Alors, chacun porte sa croix ?…, fit-elle.

– … Il faut bien mourir un jour… d’une noyade, d’un accident de voiture, ou d’autre chose…, esquiva-t-il.

– Tu ne préférerais pas que quelqu’un te secoure… ?, fit-elle en le regardant comme un animal étrange. 

– Si bien-sûr…, reconnut Armand.

– Conclusion ?… tu secourrais en homme en train de se noyer ?, lui demanda Solène croyant l’avoir convaincu.

– Absolument pas. Chacun sa merde, fit Armand en s’esclaffant. 

– … Parfois, je me demande si tu es réellement mon frère, fit-elle complètement abasourdie. 

– Si si… On est différent, voilà tout… Tu dois penser que je suis lâche, mais l’immense majorité de la population est lâche, au-delà de tout le blabla convenu. L’immense majorité ne veut pas prendre de risque, c’est ainsi… C’est la nature humaine…

– Serais-tu en train de me dire que le courage…, le don de soi, la compassion seraient contre-nature ?!…, fit Solène en s’attablent à une terrasse de café peu fréquenté.

– … Hypothèse intéressante, ma chère sœur… Tu prends quoi ?, dit Armand en prenant la carte du bistrot. 

– La compassion existe même chez les animaux ; tu es donc pire qu’un animal…, pensa tout haut Solène déboussolée. 

– Tout de suite les grands mots… On a tous nos p’tits défauts, voilà tout, répondit Armand, ne jetant même pas un regard au serveur qui vint prendre leur commande.

– Bonjour, dit Solène. Je vais vous prendre une citronnade… pas pétillante… s’il vous plaît.

– Très bien. Et vous monsieur ?…

– Une pression…, lui répondit Armand toujours sans le regarder. Au fait…

– Oui ?…

– Il te reste un beignet ?…

– Je pensais que ce n’était pas propre…

– Je prends des risques, tu m’a convaincu, fit-il en gloussant.

– Tu n’as même pas le courage d’être cohérent avec toi-même… Tiens…, fit Solène toujours dépitée, en lui tendant un beignet.

– Comme la grande majorité des gens…, fit-il en mordant dans le beignet.

Le serveur revint avec la citronnade et la pression et les posa sur leur table.

– Vous n’avez pas le droit de manger ici ce qui vient de l’extérieur, dit sèchement le serveur à Armand.

– Oui, je sais, je suis avocat… Qu’est-ce que vous allez faire…, appeler la police ?, lui répondit celui-ci d’un sourire méprisant.

– Ok, fit le serveur agacé et s’empressa vers l’intérieur.

Quelques minutes plus tard, la police rappliqua, à la grande surprise d’Armand, qui refusa toujours d’obtempérer, en se moquant des proportions que prenait cette broutille, malgré l’insistance de Solène à l’adresse de son frère pour obtempérer. Le flic demanda une dernière fois au contrevenant de quitter l’établissement en le menaçant d’une amende.

– Vous n’avez aucune preuve que je mangeais quelque chose, lança-t-il au serveur interloqué.

– Si m’sieur l’agent, il mangeait bien un beignet, fit Solène. 

Armand complètement décontenancé, fusilla sa sœur du regard. Pendant que le flic dressait la contravention salée. Furieux, Armand prit l’amende et décampa. Solène régla l’addition au serveur et tenta de rattraper son frère, en vain. 

Quelques semaines plus tard, elle reçut un redressement fiscal particulièrement agressif, et appela son frère avocat à la rescousse. « Beaucoup de boulot, en ce moment… », fit laconiquement Armand. « Tu ne veux pas aider ta sœur ?!… Je suis dans la merde !… », l’implora-t-elle. « Tu m’as aidé la dernière fois ? », lui demanda-t-il. « Quoi ?!… Ah ok… Ne me dis pas que tu es à l’origine de ce redressement fiscal !… par vengeance… ! », fit-elle au bord de l’apoplexie. « Si. Je te le dis. Bonne journée », conclut-il en raccrochant.


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