En 2022, Pékin inaugurait les premiers Jeux olympiques d’hiver sans neige naturelle. Tout en laideur, les pistes traçaient des rubans blancs au milieu de sites industriels ou de collines brunes. En 2026, les Jeux de Milan Cortina recourent tout autant aux « canons à neige », en dépit d’une exceptionnelle abondance d’authentiques flocons, devenus encombrants. Au fil des éditions, ces rencontres sportives s’éloignent chaque fois davantage de la montagne. La préparation de la cuvée 2030 dans les Alpes françaises laisse augurer du grandiose. Les ladres des stations se disputent déjà pour capter le maximum de fonds publics et détruire les sites naturels, en profitant des passe-droits de la loi olympique.
Aux aléas du climat et aux dangers du relief qui caractérisent les cimes, les organisateurs préfèrent des succédanés. Le décor importe moins que le suspense… entre deux publicités. La comédie ne concerne pas que la neige artificielle et l’aménagement des sites. Au cœur même du spectacle, les disciplines confinent au factice, dans un rapport très lointain avec les activités pratiquées réellement en montagne. Dernière épreuve introduite aux « JO », le « ski alpinisme » n’a plus rien à voir avec le terrain et l’esprit de cette pratique en vogue : pleine nature, altitude, pente, cordée, entraide.
Les adeptes des hauts lieux n’échappent pas à la mécanique de la corruption d’une activité lorsqu’elle devient un enjeu financier. En septembre 2025, le skieur polonais Andrzej Bargiel s’est vanté d’avoir réussi la « première descente intégrale à ski sans oxygène de l’Everest ». Son récit édulcore l’aide apportée par seize alpinistes népalais, qui ont équipé l’itinéraire, monté les camps, préparé à manger, porté le matériel, accompagné tout le long (avec des bouteilles oxygène en haute altitude) et pris tous les risques. Dans tous les passages exposés de la montée comme de la descente, le « skieur alpiniste » était assuré par une corde fixe. Et dans le dédale des séracs du glacier du Khumbu, son frère le guidait avec un drone. Plus triste : les images ne montrent aucun moment de plaisir, pas un seul virage esthétique qui pourrait témoigner de la volupté que procure une neige poudreuse.
Dans la course à la notoriété, même un grimpeur de grand talent comme l’Américain Alex Honnold peut se moquer de la montagne. Au sens propre, quand, le 24 janvier dernier, il gravit les 508 mètres du gratte-ciel « Taipei 101 », à Taïwan. Pour Netflix, qui voit le nombre de ses abonnés plafonner, diffuser en direct un tel événement à suspens durant 1 h 30 permet de trouver de nouveaux annonceurs. Peu importe que cette ascension soit d’un niveau technique modeste pour ce gladiateur (une cotation estimée à 7a), il n’avait pas droit à l’erreur. Des milliers de spectateurs au pied ou dans la tour et des millions en ligne se préparaient à le voir chuter. La victoire en solo ou la mort en direct, ce scénario peut se passer de la beauté austère d’une montagne.