Depuis la base opérationnelle de l’Île Longue, sanctuaire de la Force océanique stratégique, le président de la République Emmanuel Macron a prononcé ce lundi un discours solennel d’une quarantaine de minutes sur la dissuasion nucléaire française. Devant un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) de classe Le Triomphant, il a réaffirmé les fondamentaux de la doctrine tout en annonçant des évolutions majeures : augmentation du nombre de têtes nucléaires, entrée dans une « dissuasion avancée » et ouverture concrète à une participation européenne aux exercices. Un discours attendu, six ans après celui de l’École de guerre en février 2020, dans un contexte de « brutalisation » du monde marqué par la guerre en Ukraine, les frappes américano-israéliennes en Iran et les incertitudes sur l’engagement américain sous Donald Trump. Mais derrière les mots, le contraste est saisissant.
Un cadre hautement symbolique
L’Île Longue, où sont stationnés les quatre SNLE de la composante océanique, incarne depuis les années 1970 le cœur de la « force de frappe » française. Seul décideur de l’emploi de l’arme nucléaire en vertu de la Constitution, Emmanuel Macron a rappelé que cette capacité reste « l’assurance-vie de la Nation » et un « intangible français ». Il a insisté sur le rôle central du président, « comptable devant le peuple français ».

Les cinq piliers de la doctrine confirmés
Le président a repris les cinq caractéristiques immuables définies dans le dossier préparatoire du ministère des Armées : (1) puissante et responsable (suffisance stricte, transparence historique, engagement pour le désarmement) ; (2) indépendante et gage de souveraineté (décision exclusivement présidentielle, moyens 100 % nationaux) ; (3) crédible (permanence opérationnelle, simulation, modernisation en cours) ; (4) strictement défensive (usage en cas de menace vitale, avec option d’avertissement nucléaire) ; et (5) à dimension européenne (approfondie aujourd’hui).

Les annonces phares
Tout d’abord le renforcement de l’arsenal : « J’ai ordonné d’augmenter le nombre de têtes nucléaires de notre arsenal. Un rehaussement est indispensable. » La France cessera de communiquer publiquement les chiffres exacts (actuellement inférieurs à 300 têtes) pour « couper court à toute spéculation ». Cette augmentation vise à maintenir la « suffisance stricte » face à la prolifération des menaces et au risque accru de franchissement du seuil nucléaire. Le futur SNLE de 3e génération s’appellera L’Invincible et naviguera en 2036. Modernisation accélérée confirmée : missile M51.3 opérationnel, programme de missiles hypersoniques et manœuvrants pour les Rafale et le futur porte-avions.

Une évolution de la doctrine avec l’entrée dans la « dissuasion avancée » : « Nous entrons sur le chemin de ce que j’appellerai la dissuasion avancée. » Avec la mise en place progressive d’une stratégie pensée « dans la profondeur du continent européen », avec un « épaulement réciproque » : alerte avancée (satellites, radars), défense aérienne élargie et capacités de frappes dans la grande profondeur. Ces capacités collectives permettront une « profondeur stratégique nouvelle » sans concurrence avec l’OTAN.

Enfin est évoqué une coopération européenne concrète : les alliés européens (discussions engagées avec huit pays, dont l’Allemagne, les Pays-Bas, la Pologne et le Royaume-Uni) pourront participer aux exercices de dissuasion française. Première historique : des hauts responsables britanniques ont déjà assisté à un exercice aérien stratégique cet hiver. Macron décrit la possibilité, en circonstances exceptionnelles, de déploiement d’éléments stratégiques chez les alliés tout en gardant des limites claires : « Il n’y aura aucun partage de la décision ultime – ni de sa planification ni de sa mise en œuvre. » Aucun partage de la définition des intérêts vitaux (reste souverain), pas de « bombe européenne », pas de garantie automatique, pas de financement français de la sécurité des autres.

Emmanuel Macron a martelé: « Pour être libre, il faut être craint. » Et « notre doctrine conservera ses fondations originelles : strictement défensive, refus de la bataille nucléaire, rupture totale entre conventionnel et nucléaire ».
Un message dans un monde en crise
Le président a dressé un tableau sombre : Russie en guerre « lente et cruelle » en Ukraine, arsenal russe « pléthorique » et en expansion (hypersoniques, torpilles nucléaires, armes spatiales), Chine en rattrapage, prolifération (Inde, Pakistan, Corée du Nord), et instabilité au Moyen-Orient « à nos frontières ». « Le champ des règles est un champ de ruines », a-t-il regretté, appelant à reconstruire un corpus de règles avec Allemands et Britanniques. La France, seule puissance nucléaire de l’UE avec le Royaume-Uni, se positionne comme pilier d’une Europe qui « reprend le contrôle de son propre destin », en complément du parapluie américain.
Les premières réactions européennes sont attendues avec attention : seront-elles rassurantes pour Varsovie, Berlin ou les pays Baltes, mais potentiellement sources de débats sur le partage des risques sans partage du « bouton » ?
Analyse
L’article « La dissuasion française en sursis », pointait une dissuasion en sursis sous un président en perte de crédibilité. Et la dissuasion nucléaire repose sur des conditions dont certaines sont nécessaires et d’autres suffisantes.

Tout d’abord, elle repose sur la perception de force et de fiabilité du dirigeant ; sans cela, elle perd son essence. On retrouve dans le discours de ce jour la rhétorique usée du « en même temps » macronien : indépendance absolue et dimension européenne, souveraineté intacte et exercices conjoints, gaullisme de façade et ouverture aux partenaires – un équilibre qui viserait à projeter une France forte (dont l’influence dans le monde est perçue en déclin par une majorité de Français) sans rien céder sur le contrôle. Les décisions annoncées apportent une confirmation du constat du show macronien version « quoiqu’il en coute ». En ordonnant un rehaussement de l’arsenal, en nommant le futur SNLE « L’Invincible » et en lançant une « dissuasion avancée » avec exercices conjoints, Macron cherche à restaurer la perception de puissance (« il faut être craint ») et à incarner une souveraineté gaullienne modernisée, tout en offrant une solidarité européenne concrète sans dilution du contrôle national. Ces gestes visant à démontrer que la crédibilité reposerait sur des actes concrets de réarmement et de leadership stratégique, omettent des éléments fondamentaux : la position économique et sociale de la France et la volonté populaire.

Ce discours, qui aurait pu marquer un tournant historique, s’effondre pourtant sous le poids écrasant de la perte de légitimité accumulée depuis trop longtemps. Sarkozy condamné pour corruption, Hollande moqué pour sa faiblesse et sa « flamby-ance », Macron entaché par les frasques personnelles, l’affaire Brigitte et surtout par une incapacité chronique à donner un sens à la France : son parti baptisé La République en Marche sans jamais préciser dans quelle direction… sinon celle de l’escalade vertigineuse de la dette (+1 300 milliards d’euros depuis 2017), du spectacle permanent et de la démolition de la dignité humaine (répression des Gilets jaunes, violence contre les agriculteurs, « emmerdements » assumés contre les non-vaccinés).

La France a longtemps disposé des moyens d’une vraie crédibilité nucléaire combinant – puissance économique, avance scientifique, rayonnement international et défense des droits fondamentaux. Sous Macron, cette légitimité s’est effritée : perte brutale de puissance économique, affaiblissement intellectuel majeur (dans les domaines de l’innovation, de l’éducation et de la protection sociale), déclassement scientifique et industriel et surtout un recul sans pareil au classement de Transparency International sur la corruption. La « dissuasion avancée » ne résiste pas une seconde à ce test de réalité.

Macron n’aura finalement orchestré qu’une mise en scène hollywoodienne – avion présidentiel encadré de quatre Rafale, photo solennelle devant un SNLE qui n’est pas son œuvre mais l’héritage intact de De Gaulle, Pompidou, Giscard et Mitterrand –, un héritage qu’il n’a pas su faire perdurer et qu’il a même contribué à éroder par des privatisations à répétition, des concessions stratégiques et une vente par morceaux de la souveraineté nationale, comme on feuillette un catalogue de La Redoute à la découpe.

Annoncer que le prochain SNLE s’appellera « L’Invincible » sonne dès lors comme un effet d’annonce creux et presque pathétique : les Français n’auraient-ils pas préféré que ce soit l’économie française, l’industrie, l’éducation et la France tout entière qui redeviennent invincibles ? Macron a évoqué les « dividendes de la paix », mais aujourd’hui, les Français devront payer les dividendes d’années de gestion défaillante et irresponsable qui va à l’encontre de l’intérêt national, creusant les déficits et affaiblissant la souveraineté économique
The show must go on… mais quand un président cumule une telle perte de légitimité et de crédibilité, son discours, aussi martial et encadré soit-il, perd totalement en portée et en impact. Il ne reste plus qu’un homme isolé, filmé devant un parterre de gens triés sur le volet, tentant de masquer l’effondrement intérieur par des annonces grandiloquentes. La dissuasion française méritait infiniment mieux que ce triste épilogue de communication. Le temps dira si les alliés se laissent impressionner… ou s’ils perçoivent, eux aussi, les dividendes… de la supercherie.

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