L’invention du « trou de la Sécu », par Constantin Brissaud (Le Monde diplomatique, mars 2026)


Le chiffre contre le bien-être

Les systèmes de protection sociale mis en place par de nombreux pays après la seconde guerre mondiale appréhendaient la santé comme une condition nécessaire au bien-être. Huit décennies plus tard, elle n’apparaît plus dans les discours publics et les médias que comme une « dépense » comptable. Entre-temps, une sourde bataille dans les institutions internationales fut menée — et perdue.

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Peter Ravn. — « The Beginning » (Le commencement), 2015

Faut-il définir la santé par le montant des soins apportés à un individu ou comme un état d’épanouissement individuel et collectif dans un environnement vertueux ? Questions corollaires à plusieurs centaines de milliards d’euros : où s’arrêtent les dépenses « de santé », et pourquoi les politiques publiques se montrent-elles aujourd’hui obsédées par les coûts ?

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, deux réponses opposées ont été apportées. L’une, dominante jusqu’aux années 1980, définit la santé de manière globale, en débordant l’aspect strictement sanitaire pour l’intégrer dans le social. Elle trouve son expression la plus connue en 1978, dans la déclaration de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à Alma-Ata, dans l’ex-URSS, qui définit la santé comme « un état de complet bien-être physique, mental et social [qui] ne consiste pas seulement en l’absence de maladie ou d’infirmité ». À l’opposé, une autre approche privilégie les nombres : la somme des coûts des unités productrices de soins — hôpitaux, médecins, produits pharmaceutiques… — compose les comptes de santé inspirés de la comptabilité nationale. Dès lors, on considère moins le bien-être individuel ou collectif que le volume et la composition des dépenses agrégées. Le but ? Vérifier qu’à l’augmentation des décaissements correspond bien une augmentation de la santé des populations, généralement objectivée par l’espérance de vie. Focalisée sur les coûts, cette perspective repose sur un petit nombre d’indicateurs de résultats.

La vision quantitative de la santé se développe à partir du début des années 1970 à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Elle s’approfondit, sous l’impulsion des administrations américaines de James Carter d’abord, puis de Ronald Reagan, avant d’accéder, au tournant du millénaire, au rang de norme internationale, lorsque l’OMS et l’organisme statistique de l’Union européenne, Eurostat, publient conjointement avec (…)

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Constantin Brissaud

Chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Cet article s’inspire de son ouvrage Le Prix de la santé. L’OCDE et la quantification internationale du « trou de la Sécu » (1972-2019), Éditions du Croquant, Vulaines-sur-Seine, janvier 2026.



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