Born in the USA, par Arnaud de Montjoye (Le Monde diplomatique, mars 2026)


JPEG - 22.9 kio

Et si l’Amérique n’était, au bout du… conte, qu’un vaste mirage ? Condamnant ses habitants à de perpétuelles fuites et errances vers des eldorados qui se dérobent ? Ainsi en va-t-il des personnages campés par Jayne Anne Phillips dans Les Sentinelles (1).

1874, Virginie-Occidentale. La guerre de Sécession « finie depuis neuf ans continuait à tout brouiller » : mémoires, itinéraires, désirs. Pour ConaLee, 12 ans et déjà adulte, pour sa mère Eliza murée dans le silence, pour ses pères, le vrai et celui qui prétend l’être, et pour tous ceux qui passent, anciens soldats, vagabonds amnésiques, femmes trimballant de lourdes charges, il n’est d’autre horizon que la fuite vers d’étranges ailleurs. Comme cette enclave pour aliénés, Trans-Alleghenie, à la fois lieu clos et terre d’asile, peuplé de veilleurs, de « sentinelles » tentant de réparer le monde et d’apaiser les blessures, où mère et fille se rendent ; comme ces hôpitaux de guerre dans lesquels on soigne les grands blessés ; comme ces villages et villes où l’on arrive, poussé par l’urgence d’échapper à une destinée souvent malveillante. Avec ce roman obsédant, qui a obtenu le prix Pulitzer de la fiction 2024, Jayne Anne Phillips fait sonner « un silence au-delà de toute peine », remue les ombres d’une histoire collective avec laquelle le présent n’en a pas fini.

JPEG - 16.6 kio

Dans les années 1930, la journaliste et romancière Sanora Babb (1907-2005) se rend dans un camp fédéral destiné aux petits fermiers de l’Oklahoma, du Texas et du Kansas, obligés de quitter leurs exploitations à la suite de la crise de 1929, et de catastrophiques tempêtes de poussière (le Dust Bowl). Ils partent pour l’Ouest et ses vergers. Sanora Babb, citoyenne très fermement de gauche (elle sera sur la « liste noire »), va dans l’immédiat les aider, et entend un peu plus tard les raconter. Elle a consigné des témoignages, et pris de nombreuses notes, pour écrire le roman de leurs pérégrinations forcées. Elle dit leur obstination à rester dans leurs fermes, même hypothéquées, leur capitulation quand tout devient impossible, leur voyage vers la Californie, nouvelle terre promise où ils pourront travailler… Ils ne tardent pas à se rendre compte, une fois arrivés, qu’ils ne sont que des « nègres blancs », soumis à l’arbitraire des grands propriétaires agricoles, et à l’hostilité d’une population elle-même inquiète de son proche avenir. Eux dont les noms sont inconnus est écrit en 1937 (2). Il ne sera publié qu’en 2004. John Steinbeck avait eu connaissance des notes de travail de Sanora Babb, et s’en est inspiré. Quand elle donne son roman à son éditeur, il est trop tard : trop proche des Raisins de la colère, qui viennent de paraître, et connaissent un succès considérable.



Source link

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *