Des apocalypses vertigineuses, par Hubert Prolongeau (Le Monde diplomatique, mars 2026)


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Il est des œuvres écrasées par un seul titre. Ainsi celle d’Alfred Döblin (1878-1957), dont le monumental Berlin Alexanderplatz (1929), adapté en une somptueuse série de quatorze épisodes par le cinéaste Rainer Werner Fassbinder en 1980, a effacé le reste d’une production pourtant assez prolifique, et souvent remarquable (1). La surprise est donc d’autant plus savoureuse de découvrir Monts mers et géants, un roman de 1924 resté inédit en français, qui rompt avec la fresque sociale qu’incarnait son auteur puisqu’il propose là un récit d’anticipation, à l’instar du Russe Evgueni Zamiatine (Nous, 1920) et du précurseur britannique H. G. Wells (La Machine à remonter le temps, 1895, La Guerre des mondes, 1898). Il avait déjà écrit ce qui pouvait s’apparenter à des romans historiques, avec Les Trois Bonds de Wang Lun. Roman chinois (1915) et Wallenstein (1920) (2). Monts mers et géants se déroule en revanche entre les XXIIIe et XXVIIe siècles. Les humains, aveuglés par leur soif de pouvoir, ont, après le premier conflit mondial, réussi à détruire la planète. Les drames se sont succédé. La guerre fait rage entre l’Est et l’Ouest. L’idée de faire fondre les glaces du Groenland pour s’y installer commence à se faire jour… Le jeu le plus immédiat en lisant un roman d’anticipation ancien est de vérifier à quel point l’auteur a vu juste, et de le qualifier ensuite (ou non…) de « visionnaire ». Visionnaire, Döblin l’a été. Il imagine un monde soumis, c’est le principe même des dystopies, à des catastrophes qui y rendent la vie un peu plus que difficile : on y trouve le traitement de la nature à des fins de pure exploitation, le réchauffement climatique et la fonte des glaces, la colonisation des pays du Sud par ceux du Nord, les migrations, la prolifération des armes chimiques, toutes choses qui trouvent évidemment écho un siècle plus tard. Des références scientifiques précises et documentées rendent encore plus vraisemblable cette prospective, sans pour autant que nous soit asséné un exposé : Döblin se situe à mi-chemin entre la « hard science » et les délires à la Edgar Rice Burroughs, dont le héros n’avait qu’à s’endormir pour se retrouver sur Mars.

Mais ce petit jeu de vérifications n’aurait que peu d’intérêt si Döblin n’offrait une œuvre baroque, puzzle étonnant, d’une lecture à la fois ardue et enthousiasmante. Dès le début, il refuse de jouer le jeu de l’incarnation et des personnages étendards, des histoires qui s’entrelacent et de la fresque tissée de destins individuels. Il dépeint, à grands coups de morceaux de bravoure lyriques, l’évolution de l’espèce entière, jouant la carte autrement plus audacieuse de l’impersonnalisation. Quand les personnages apparaissent, c’est pour être vite noyés dans un cauchemar futuriste, parfois répétitif, parfois saisissant. On n’oubliera pas, entre autres, le chapitre sur la déglaciation du Groenland ou l’apparition finale d’un bestiaire fabuleux, et on essaiera de réduire à de détestables clichés de l’époque ce que certains passages, assez racistes, peuvent avoir de choquant. Ce roman est incontrôlé, souvent inconfortable, torrentiel… En des temps de littérature souvent trop tiède, ce sont aussi ces excès bouillonnants qui font son intérêt.



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