
Figure centrale de la littérature islandaise, dessinateur renommé, Hallgrímur Helgason, né en 1959, poursuit avec Soixante Kilos de coups durs la saga historique inaugurée par Soixante Kilos de soleil (Gallimard, 2024) — mais avoir lu le précédent n’est pas indispensable pour s’attacher au plus récent (1). On est en 1906. Le héros, Gestur Eilífsson, a maintenant 18 ans. Il vit avec « son père Lási et sa belle-mère Grandvör, Snjólka sa fille simplette et son jeune fils borgne Olgeir (…) à la ferme sans terres de Strönd, sur la rive nord de l’Eyri », une ferme si liée à la mer qu’elle ressemble parfois à un bateau. Humidité, promiscuité, froid, fatigue, projets d’avenir impossibles : la pénurie régit les jours, rétrécit l’horizon. Lási refuse de vendre la terre familiale à des entrepreneurs norvégiens. Le gain matériel serait clair : maison en bois et non plus en tourbe, chauffage… Mais la terre porte les morts, mémoire que l’échange monétaire ne peut neutraliser. Helgason fait de cette obstination une rationalité tragique : le progrès exige une dépossession. Gestur, qui entretient la famille, va chercher à gagner de l’argent à Segulfjörður, un port, qui pendant six semaines chaque été, autour de la pêche au hareng, accueille un grand afflux de marins norvégiens, et connaît « beuveries, bagarres et luxure ». Typologie sèche, cartographie d’un port : le roman énumère « les garçons et les souillons, les marchands et les ivrognes » ; luisent « les champs rouges de sang » ; le sexe et la mort tiennent le fjord sous leur emprise. Il y a des viols, des meurtres. Gestur est amoureux, de travers, le texte dialogue ainsi avec la tradition du roman réaliste islandais, dans le sillage de Halldór Laxness (1902-1998), dont il durcit certains acquis. Nuits intenses, échauffourées « luisantes d’écailles et d’entrailles », la ville bascule dans une économie de l’excès. La circulation des capitaux, des hommes, des marchandises accélère les rythmes, fragilise les existences, signe l’entrée dans la modernité.
La filiation travaille les esprits avec la même vigueur. L’obsession nationale pour la généalogie se heurte à la réalité des paternités incertaines. Gestur change de patronyme pour un nom qui fait de lui « un presque Norvégien », et la dérision que cela suscite s’achève en poème : « Suis-je du marchand Kopp le fils / Ou d’un autre le rejeton ? / Pourtant, ce serait mon délice / D’être enfant de toute la nation. » La lignée devient fable : la nation entière tient enfin lieu de père, loin des Danois et des Norvégiens.
Séquences brèves, blocs juxtaposés, coexistence du burlesque et du cruel : la phrase de Helgason progresse par reprises et suspensions, comme si l’écriture refusait toute continuité factice. Soixante Kilos de coups durs a ainsi une identité rare : un roman épique, tissé d’humour, paillard et gaillard, lyrique et grandiose, qui pense par la description, et compose une histoire collective sans héroïsme, une modernité sans mythe, une nation sans origine sûre. Helgason prolonge Laxness à sa façon : même obstination réaliste, même refus de la consolation ; mais une écriture réglée sur la saison, sur l’à-coup. La modernité n’y a pas de visage, mais une cadence. L’auteur fait entendre ce tempo, cette musique sèche qui, à elle seule, produit l’intelligence politique de cette fresque ample et enlevée.