Bites, roman satirique féministe de Karine Degunst, ne fait pas dans la nuance mais dans l’humour cathartique et dénonciateur. Les protagonistes masculinistes y vivent un enfer, en perdant soudain leur sacro-saint pénis suite au vœu d’une petite fille abusée. Et disparaît du même coup leur pouvoir de domination sur les femmes qu’ils opprimaient.
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Ce roman satirique, mobilise l’absurde pour fustiger masculinisme et pédocriminalité : une petite fille abusée fait disparaître tous les pénis via sa peluche licorne, révélant la fragilité symbolique de la domination masculine.
Une fiction malmenant des masculinistes
Marie, petite fille de trois ans, n’aime pas Tonton, le meilleur ami de ses parents. Parce que quand il leur rend visite, Tonton vient dans sa chambre le soir pour la forcer à faire des bisous à son « espèce de gros bout de bois poilu, humide et visqueux ». Alors, pour que ça ne recommence plus, elle va demander à sa peluche licorne de faire disparaître tous les pénis de la terre. « Cela veut dire au moins quatre » puisque Marie sait tout juste compter jusqu’à ce chiffre.
La licorne magique va exaucer ce vœu. Le pénis de Tonton va disparaître. Et aussi celui d’un président à la peau orange, qui est à la tête d’un des plus puissants pays du monde et qui s’apprêtait à violer une de ses employées, Muneera. Et celui d’un acteur en plein tournage, un « monstre sacré du cinéma » qui se permet toutes les outrances face à Claire, la jeune première qui lui donne la réplique. Et celui de Julien, un monsieur tout-le-monde sur le point de demander sa petite amie Sophie en mariage, lors d’un dîner au restaurant.

Ces messieurs ne sont pas au bout de leur peine car la petite Marie fera d’autres vœux dommageables à leur virilité dont ils sont si fiers. Avec leur membre phallique, c’est leur domination tant symbolique qu’effective qui disparaît. La balle est désormais dans le camp des femmes qu’ils brutalisaient.
« un récit volontairement provocateur pour dénoncer les comportements virilistes néfastes de ses personnages inspirés d’incarnations bien réelles. »
Derrière les personnages sans noms du président et de l’acteur, on reconnait sans mal les références à Donald Trump et Gérard Depardieu, quand Tonton et Julien sont des figures où on peut projeter des hommes de notre entourage. Karine Degunst, l’autrice de « Bites », brosse de ses protagonistes masculins un portrait acerbe et caricatural. Et en forçant ainsi délibérément le trait, elle insuffle légèreté et humour à un récit volontairement provocateur pour dénoncer les comportements virilistes néfastes de ses personnages inspirés d’incarnations bien réelles.
Chacun d’entre eux renvoie en effet à une forme de masculinité toxique. Cet ensemble de normes culturelles (ne pas se montrer vulnérable, cacher ses émotions, devoir subvenir aux besoins du foyer, assumer une vision patriarcale de la famille) qui définissent ce qu’un homme doit être mais qui nuisent autant à la société qu’aux individus par leur promotion de l’agressivité, de la domination masculine, la dévalorisation des femmes et des personnes LGBT.
Tonton, c’est l’homme bien sous tout rapport, que son entourage croit incapable de faire du mal à autrui — Pensez donc, il donne des cours à l’aumônerie ! — ce qui rend d’autant plus difficile l’acceptation de la vérité. Or, contrairement aux idées reçues, les violeurs ne sont pas des malades asociaux mais des hommes parfaitement intégrés à la société.
Il nous rappelle aussi que les abuseurs se trouvent principalement chez les proches de la victime. Selon le Rapport de la CIIVISE en 2023, 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année. C’est toute la société qui est concernée par ce fléau.
Le « président orange » incarne la facette réactionnaire et dictatoriale, d’autant plus dangereux qu’il se trouve en position d’imposer ses caprices à un pays entier. De peur d’être renvoyés, les membres de son entourage cède à la moindre de ses demandes, paralysé par son pouvoir. Et ses lubies ont des répercussions au niveau mondial : climato-scepticisme, attaques violentes contre la science, contre les minorités… L’opposition politique de son pays se trouve incapable de riposter à sa politique agressive qui menace la paix mondiale.
« L’aura de la célébrité lui assurait d’être défendu pour des comportements condamnés chez une personne anonyme. »
L’acteur star regrette le temps où son aura lui permettait d’effacer tous les excès et les débordements. Il sent que le monde a changé et que lui, appartient à un passé révolu auquel il s’accroche. Ses saillies graveleuses et sexistes ne font plus rire que les obséquieux. La présence d’un coordinateur d’intimité sur le plateau lui parait complètement absurde.
De son temps, on ne s’indignait pas pour des abus lors du tournage de scènes intimes ce qui lui permettait d’en profiter. L’aura de la célébrité lui assurait d’être défendu pour des comportements condamnés chez une personne anonyme. Mais la loi du silence et le sempiternel principe de la séparation entre l’homme et l’artiste se fissurent.
Julien, c’est l’homme ordinaire qui manque de confiance en lui. Pour y remédier, il cherche des réponses sur internet et va se laisser happer par le discours masculiniste qui vante les bienfaits d’un régime carnivore pour se « reconnecter à sa part animale ». Complexé par son physique, il se met à la musculation, milieu où le masculinisme prospère. Tragiquement, c’est en voulant se montrer digne de la femme qu’il aime qu’il va s’en éloigner, alors qu’aux yeux de celle-ci, il l’était déjà.
La violence misogyne bien réel de notre société
On sent venir les réactions virulentes, du type « c’est inacceptable de se moquer ainsi des hommes », « vous auriez été outrés si la situation avait été inversée » etc. Alors désamorçons d’avance une polémique qui n’a pas lieu d’être : Le masculinisme n’est pas le pendant du féminisme comme certaines personnes aiment à renvoyer dos à dos ces deux mouvements dans une fausse équivalence.
Comme nous l’expliquions dans un article dédié : le féminisme est un mouvement d’émancipation né de l’oppression des femmes, tandis que le masculinisme s’inscrit dans une réaction défensive cherchant à préserver une domination.
Le féminisme vise à une égalité et une équité des genres qui profiterait aux femmes comme aux hommes. Alors que le masculinisme s’oppose aux avancées féministes. Au contraire, il promeut la domination des hommes sur les femmes et fantasme une société rétrograde avec des normes de genre sexistes, enfermant hommes et femmes dans des rôles strictement définis.
« [les actions féministes] n’ont jamais provoqué la mort d’aucun homme.»
Une autre différence cruciale réside dans les conséquences de ces idéologies. Les féministes contemporaines n’ont pas recours à la violence – hors en cas de légitime défense – et mènent des actions non-violentes (collages, manifestations, actions directes, etc.), contrairement à leurs prédécesseuses qui ont parfois dû aller jusqu’à poser des bombes pour faire valoir leurs droits.
Actions considérées comme « trop bruyantes » par leurs détracteurs, aimant dire qu’« elles nuisent à leur cause » entre autres clichés — car elles troublent et viennent remettre en question l’ordre établi — mais elles n’ont jamais provoqué la mort d’aucun homme.
À l’inverse, les mouvances masculinistes et incel en particulier ont provoqué des tueries de masse coûtant la vie à des femmes. Leurs auteurs, adorés de la communauté masculiniste, deviennent des martyrs en ligne et des modèles à suivre. Si les principaux attentats masculinistes ont eu lieu en Amérique du Nord (comme celles menées par Marc Lépine, Elliot Roger, Alek Minassian), la France n’est pas épargnée par les effets concrets de cette idéologie.
En un an, trois attaques incel ont été déjouées sur le territoire français, à Bordeaux, Meythet, et Saint Étienne. Le rapport du Haut Conseil à l’égalité, sur l’état des lieux du sexisme en France paru le 21 janvier, alerte sur la menace masculiniste alors que depuis #MeToo, les discours de haine misogyne et anti-LGBT+ se multiplient en ligne. Chez Mr Mondialisation, nous avons également pu le constater en réaction à nos publications.
Et sans parfois aller jusqu’au meurtre, les masculinistes n’hésitent pas agir de manière à nuire aux femmes, comme l’illustre la récente vague d’appels malveillants au 3919 (la ligne d’écoute pour les femmes victimes de violences), s’accompagnant de menaces envers les écoutantes. L’influence de cette idéologie sexiste se fait aussi ressentir au sein des familles et de l’école.
De quoi relativiser la soit disant « outrance » du propos fictionnel de Bites. Reste à savoir si et comment les héros du roman récupèreront leurs attributs, et pour cela, on vous encourage à le lire.
– S. Barret
Photo de couverture : couverture du livre pris en photo par S. Barret
