Derrière le prix du baril se cache une dépendance plus profonde : celle de notre agriculture aux énergies fossiles. Comme l’expliquent régulièrement des organismes comme l’Agence internationale de l’énergie (AIE) ou la FAO, l’agriculture moderne est indissociable du gaz et du pétrole. Et au cœur de cette dépendance, il y a un produit clé, souvent invisible pour le grand public : les fameux engrais de synthèse.
Ces engrais azotés, rendus « indispensables » aux rendements agricoles, sont fabriqués à partir de gaz naturel. Selon l’AIE, ce dernier peut représenter jusqu’à 70 à 80 % des coûts de production. Résultat : à chaque tension sur les marchés énergétiques, comme lors de la guerre en Ukraine en 2022, les prix des engrais flambent, entraînant dans leur sillage ceux des denrées alimentaires.
Les chiffres donnent le vertige. Chaque année, près de 200 millions de tonnes d’engrais minéraux sont utilisées dans le monde, d’après la FAO. Mais cette production est concentrée entre quelques puissances. La Russie domine les exportations mondiales, tandis que le Canada et la Biélorussie contrôlent une large part du marché de la potasse. Le Maroc, lui, détient les plus importantes réserves de phosphates au monde, exploitées notamment par le groupe OCP Group. Quant à la Chine et à l’Inde, elles absorbent une part massive de la production mondiale.
Cette concentration rend le système extrêmement vulnérable. Une crise comme celle en cours — combinant conflit, blocage maritime et tension sur le gaz — suffit à désorganiser toute la chaîne. Et pour de nombreux pays dépendants des importations, notamment en Afrique subsaharienne, il n’existe aucune alternative immédiate.
Les conséquences sont connues. Sans engrais, les rendements de l’agriculture intensive moderne chutent brutalement : la FAO estime par exemple que l’absence d’engrais azotés pourrait faire baisser les rendements du maïs de plus de 40 %. Une telle chute, à l’échelle mondiale, transformerait la crise énergétique actuelle en crise alimentaire majeure. Cette dépendance orchestrée de longue date pourrait cette fois ci nous couter fort cher.
Ce scénario n’a rien de théorique. En 2022, la flambée des prix des engrais avait déjà contribué à une hausse significative des prix alimentaires mondiaux, selon la Banque mondiale. Aujourd’hui, avec la fermeture d’Ormuz, le risque d’un enchaînement encore plus brutal est réel.
Autrement dit, le prochain choc pétrolier se jouera aussi dans nos assiettes. Et il rappelle une réalité souvent ignorée : notre sécurité alimentaire dépend du gaz comme de la pluie.