En trois ans, les talibans ont méthodiquement vidé de leur substance les droits des Afghanes, jusqu’à organiser leur effacement du système éducatif à l’échelle nationale.
Mr Mondialisation écrivait déjà en 2023 puis en 2025 sur la situation des femmes afghanes. Depuis la prise de Kaboul par les talibans en août 2021, l’Afghanistan est devenu le seul pays au monde où l’exclusion des femmes de l’éducation secondaire et universitaire est appliquée à l’échelle nationale.
Les restrictions imposées ne concernent pas un domaine isolé. Elles touchent simultanément l’accès à l’instruction, à l’emploi, à l’espace public, à la participation civique et aux services de santé.
Une vie sous tutelle
Dans son World Report 2024, Human Rights Watch affirme que les talibans ont « démantelé de manière systématique les droits des femmes et des filles depuis leur prise de pouvoir en août 2021 ». L’organisation détaille la fermeture des écoles secondaires pour les filles, l’exclusion des universités, l’interdiction de nombreux emplois et la restriction de la liberté de mouvement. Vous avez bien lu.
« Les principales organisations internationales convergent : il s’agit d’un démantèlement systématique, structuré et durable des droits fondamentaux des femmes. »
Comprendre : dans la pratique, les femmes sont réduites au silence et à l’invisibilité, placées sous la tutelle d’un homme – leur mari le plus souvent – et dépendantes de son autorité pour étudier, travailler, se déplacer ou consulter un médecin. Il ne s’agit pas d’un enchaînement d’interdictions isolées, mais d’un recul cumulatif et organisé, pensé pour durer.
Éducation : une interdiction nationale sans précédent
Comme bien souvent dans l’Histoire, tout commence avec l’éducation : le 23 mars 2022, les autorités talibanes ont empêché la réouverture des écoles secondaires pour les filles. En décembre 2022, elles ont interdit l’accès des femmes aux universités. Lors de son discours à l’ONU prononcé quelques mois après sa tentative d’assassinat par les Talibans au Pakistan pour avoir défendu publiquement le droit des filles à l’éducation, Malala Yousafzai déclare :
« Nous ne pourrons pas réussir quand la moitié d’entre nous sera freinée. »
Selon l’UNESCO, « l’Afghanistan est actuellement le seul pays au monde qui interdit aux filles l’accès à l’enseignement secondaire ». L’organisation précise que 1,4 million de filles sont privées d’éducation secondaire en raison de cette interdiction nationale.
Le Gender Index Afghanistan 2024 publié par ONU Femmes confirme que, sans surprise, l’Afghanistan se classe dernier au monde en matière d’égalité de genre.
L’exclusion éducative compromet la formation d’une génération entière de professionnelles, notamment dans les secteurs de la santé et de l’enseignement, déjà fragilisés.
Une discrimination institutionnalisée et qualifiée au niveau international
Depuis la prise de pouvoir des talibans en 2021, l’Afghanistan est devenu le théâtre d’un démantèlement méthodique des droits des femmes.
Concrètement, en 3 ans, ils ont interdit aux filles l’école secondaire, obligé les femmes à se couvrir tout le corps sauf les yeux, leur ont interdit l’accès aux espaces publics, universités et ONG, fermé tous les salons de beauté jusqu’à… Et ce recul va encore plus loin : depuis janvier 2026, le code pénal légalise le droit des maris à frapper leur femme et elles devront désormais faire la demande d’une autorisation pour voir leur famille régulièrement rapporte l’ONG Rawadari.
Les femmes rendues invisibles
Le Rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits humains en Afghanistan, Richard Bennett, le documente sans ambiguïté dans son rapport A/HRC/56/25, publié par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme. Il y décrit un système institutionnalisé de discrimination, de ségrégation et d’exclusion visant explicitement les femmes et les filles. Selon APNews [traduit par Mr Mondialisation] :
« Aujourd’hui, il n’y a ni femmes juges ni procureures ni avocates officiellement enregistrées, ce qui prive les femmes et les filles de moyens sûrs pour signaler des abus ou obtenir réparation. »
Les décrets se sont accumulés : interdiction d’accès à l’enseignement secondaire et universitaire, exclusion de nombreux emplois, fermeture des parcs publics et des salles de sport, restrictions drastiques de liberté de mouvement. Ce ne sont pas des mesures isolées, c’est une politique cohérente d’effacement.
La notion d’apartheid de genre
En juillet 2023, plusieurs experts indépendants des Nations unies ont franchi un cap en estimant que le traitement réservé aux femmes en Afghanistan pourrait constituer un « apartheid de genre », dans une communication rendue publique par le Haut-Commissariat aux droits de l’homme. Ils évoquent une discrimination institutionnalisée à un niveau sans précédent.
Le terme est lourd de sens. Il suggère que l’on ne parle plus seulement de violations ponctuelles, mais d’un régime structuré d’exclusion fondé sur le sexe – bien que les femmes sont assignées à un rôle genré, elles sont ciblées parce qu’elles sont nées femmes, en raison de leur sexe. Autrement dit : un système organisé pour priver durablement la moitié de la population de ses droits fondamentaux.

Exclusion économique : la dépendance comme conséquence directe
En décembre 2022, les talibans ont interdit aux femmes de travailler dans les ONG nationales et internationales, une décision qui a eu un impact immédiat sur l’aide humanitaire et sur les revenus des ménages.
Pourtant, « le constat est implacable : la moitié de la population afghane dépend désormais de l’aide humanitaire. Un Afghan sur cinq souffre de la faim. Environ 3,5 millions d’enfants sont en situation de malnutrition aiguë. Et plus de deux millions de filles sont privées d’école au-delà de 11 ans, en raison des interdictions imposées par les autorités talibanes.», décrit l’ONU à l’été 2025, en parallèle de l’apartheid de genre.
Dans son rapport Afghanistan Socio-Economic Outlook 2023, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) indique que plus de 90 % des ménages afghans font face à des vulnérabilités économiques sévères. Le rapport souligne que la contraction économique, combinée à la réduction de la participation des femmes au marché du travail, affaiblit la résilience des foyers.
La Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan a déclaré, dans une communication officielle d’UNAMA, que l’interdiction faite aux Afghanes de travailler pour l’ONU « viole les principes fondamentaux des Nations unies ».
Restrictions de mobilité et répression des voix dissidentes
Le rapport annuel d’Amnesty International documente des arrestations arbitraires, des disparitions forcées et des actes d’intimidation visant des femmes ayant manifesté contre les interdictions.
Les rapports publiés par UNAMA décrivent l’accumulation de décrets restreignant la liberté de mouvement des femmes, notamment l’obligation d’être accompagnées d’un proche masculin dans certaines situations, qui sont de plus en plus nombreuses. Une limitation des déplacements a des conséquences directes sur l’accès à l’éducation, aux soins et à l’emploi.
Santé reproductive : un champ de restriction supplémentaire
Vers une qualification de persécution fondée sur le genre…
Au-delà de la notion d’« apartheid de genre », plusieurs experts estiment que la situation pourrait relever du droit pénal international.
Dans son rapport A/HRC/54/53, publié par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, le Rapporteur spécial Richard Bennett indique que les actes commis à l’encontre des femmes et des filles pourraient constituer une persécution fondée sur le genre, notion reconnue par le Statut de Rome de la Cour pénale internationale.
… À une qualification de « crime contre l’humanité »
Le rapport souligne que la privation systématique d’accès à l’éducation, au travail et à la liberté de mouvement, lorsqu’elle est appliquée de manière généralisée et intentionnelle contre un groupe identifié, peut relever de la qualification de crime contre l’humanité si les critères juridiques sont remplis.
Cette analyse s’inscrit dans un débat plus large au sein des instances internationales. Dans des discussions rapportées par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, des experts ont rappelé que la discrimination systématique peut, dans certaines circonstances, franchir le seuil de la persécution internationale.
Le débat juridique ne signifie pas qu’une qualification définitive est actée, mais il traduit la gravité exceptionnelle de la situation. La question n’est plus seulement celle d’un recul des droits : elle porte sur la possibilité qu’un système étatique soit organisé autour de la privation structurée des droits fondamentaux d’un groupe en raison de son genre – ce que le droit international utilise pour viser des violences qui, dans ce cas précis, reposent sur le sexe féminin.
– Mauricette Baelen
Photo de couverture : ©Wikipedia
