À Fougères, en Ille-et-Vilaine, une maison de briques et de pierres ambitionne d’être bien plus qu’une simple habitation. Entre ses murs, une expérience collective se construit, entre chantiers participatifs, rencontres politiques et repas partagés. Alors que logement est devenu un produit spéculatif et la propriété privée, gage de fragmentation sociale, cette initiative montre que la maison peut redevenir un espace de commun et être vectrice d’un vivre-ensemble solidaire à l’échelle d’un quartier. Découverte du Bon abri, cette maison où il fait bon vivre.
Dans le quartier de Bonabry, une maison est devenue le lieu d’une petite révolution. Toute une constellation d’individus et d’associations y expérimentent une autre manière de vivre, loin des logiques spéculatives. Le Bon abri est à la fois un lieu d’habitation, de rencontres, de vie culturelle, d’éducation populaire et d’organisation pour des associations.
Le programme du mois de mars au Bon abri illustre la dynamique en cours : ateliers de dégooglisation et de linogravures, chantiers collectifs. Autant de moments où se mêlent labeur partagé, art, technique, convivialité et politisation.

Une maison-association pour un fonctionnement horizontal et solidaire
Julie, Maël et Camille font partie des habitant·es à l’origine du projet. Comme beaucoup d’autres à Fougères, iels se sont heurté·es à l’absence de lieux accessibles pour se réunir. Pour pallier ce manque, iels ont alors ouvert leur lieu d’habitation en créant une association : Le Bon abri.
Cette association permet de gérer à la fois la vie quotidienne et les usages collectifs du lieu. L’objectif est double : garantir à la fois un logement abordable aux habitant·es et mettre à disposition un espace pour associations et collectifs. Les usages sont encadrés par des principes qui dessinent une ligne politique solidaire et émancipatrice. En voici les trois piliers :
- Sortir du marché : proposer un logement hors spéculation et sans but lucratif. Les activités proposées doivent être non marchandes, sans recherche de profit.
- Rendre accessible : adaptation aux personnes à mobilité réduite (PMR), attention particulière portée aux handicaps comme à la place des mineur·es dans le lieu.
- Lutter contre les dominations : Le fonctionnement lui-même se veut horizontal : autogestion, prise de décision collective, absence de hiérarchie.L’engagement est explicite contre le sexisme, racisme, classisme, validisme.

Une mise en réseau riche et plurielle
Au Bon abri, les habitant·es qui vivent sur place – cinq humain·es et trois chats – font tenir au quotidien l’équilibre entre lieu de vie et activités collectives. Mais iels ne sont pas seul·es. Autour, gravitent les « agissantes » et les « camarades du dehors ».
- Les « agissantes » sont les associations et les collectifs appelé·es à investir la future pièce Commune, actuellement en travaux. Pour l’instant, deux groupes ont déjà rejoint l’aventure : L’Union Communiste Libertaire de Fougères (UCL) qui combat toutes les formes de domination et qui défend un projet de société communiste libertaire reposant sur l’autogestion et la démocratie directe; et le Groupe Féministe de Fougères (GFF), un groupe militant féministe qui organise régulièrement des évènements à Fougères, tels que la manifestation du 8 mars pour la journée internationale des droits des femmes et des minorités de genre, des ciné-débats, arpentages…
- Les « camarades du dehors » ne sont ni habitant·es, ni usager·es réguliers, mais soutiens essentiels. Ce sont, par exemple, des artisan·es, voisin·es, technicien·nes ou ami·es de passage. Iels contribuent en prêtant des outils, en filant des coup de main, en partageant des compétences ou en participant aux chantiers.

Le labeur partagé aux multiples compétences
Au cœur du projet, se trouve la création d’une pièce Commune pour accueillir associations et collectifs. Cette pièce du rez-de-chaussée nécessite une rénovation lourde. Entre dépose du parquet pourri, décaissement, pose d’un hérisson ventilé, dalle, chape et carrelage, le « sol » constitue le plus gros morceau.
À cela s’ajoute les « murs » avec les travaux d’isolation, d’électricité, d’enduits terre, de placo et peinture, puis le chauffage avec un raccordement au gaz, l’installation du rampe PMR et la couverture d’une petite cour pour l’accès aux sanitaires.
Un premier chantier participatif fin février a marqué le début concret des travaux et a permis de démolir le plancher et de créer le hérisson ventilé. Tout le monde a pu aider avec ses diverses compétences car cuisiner, garder des enfants ou faire des allers-retours à la déchetterie, cela fait aussi partie du chantier.

Communaliser la propriété
Au-delà des travaux, l’enjeu central reste juridique et politique : sortir la maison de la propriété privée lucrative. Si aujourd’hui, Julie, est propriétaire du bien, le projet intègre le transfert cette propriété à l’association via un acte d’apport avec droit de reprise. Ce montage juridique permet à l’association de devenir propriétaire en échappant aux logiques de marché.
Ce type de propriété collective s’inscrit dans un mouvement plus large de sortir les terres et les bâtiments de la spéculation, qui s’incarne, par exemple, avec la transformation d’un ancien hôtel à Concarneau en lieu culturel paysan et solidaire.
Dans tous les cas, un même mécanisme : des individus utilisent leurs ressources économiques, leur position sociale, en somme, leurs privilèges, pour désamorcer la logique d’accumulation individuelle et redistribuer l’usage à la collectivité.

Un budget participatif accessible
Dans le sillage de cette économie de la coopération, le projet s’appuie sur un financement participatif via HelloAsso, structuré en paliers :
- Palier 1 – Ouvrir (entre 6 300 à 7 000 €) : rendre la pièce Commune utilisable
- Palier 2 – Ancrer (entre 9 800 à 10 500 €) : couvrir les frais juridiques et transférer la propriété
- Palier 3 – Améliorer (entre 11 300 à 12 000 €) : ajouter confort et équipements
Au premier jour du printemps, la cagnotte du Bon abri atteignait 5 229,09 €, soit 83 % de l’objectif de 6 300 € pour le premier palier. Il restait moins de 1 100 € à trouver, avec une quarantaine de contributeur·ices engagé·es.

Une maisonnée politique
À l’heure où le logement est devenu un produit financier au service d’un minorité possédante, cette initiative montre qu’il est possible, collectivement, de créer des espaces d’existence en dehors de la propriété lucrative.
Dans Quotidien politique. Féminisme, écologie et subsistance (La Découverte, 2021), Geneviève Pruvost décrit la « maisonnée » comme une forme d’autodétermination matérielle et collective, à rebours des systèmes industriels qui externalisent les tâches de subsistance. Elle y voit un espace de cohabitation, d’entraide et de circulation des savoirs.
Le Bon abri s’inscrit dans cette perspective : un lieu hybride, où l’accès au logement, aux savoirs, à la convivialité, se communalise, dans une tentative concrète de réorganiser les conditions matérielles de l’existence. La politique y prend forme à travers des pratiques concrètes, qui expérimentent des idéaux émancipateurs à l’échelle du local et de la quotidienneté, tout en répondant à des enjeux structurels.

Les personnes souhaitant suivre le projet ou participer au financement peuvent :
– Victoria Berni-André
Photo de couverture © Le Bon abri
