Le 25 mars 2026, The Lancet a annoncé la rétractation d’un commentaire anonyme publié le 25 juin 1977 intitulé « Cosmetic talc powder ». Ce texte affirmait sans ambiguïté qu’il n’y avait « aucune raison de croire que l’exposition normale au talc cosmétique avait entraîné un cancer ou une perte de fonction pulmonaire », et que les produits actuels ne présentaient aucun risque sanitaire, malgré la possible présence d’amiante.
Retraction—Today, we retract an unsigned 1977 commentary suggesting talc powder containing asbestos was not harmful. The Lancet was informed that the author had undisclosed competing interests and breached publication ethics. /4 pic.twitter.com/NRTsqVjvif
— The Lancet (@TheLancet) March 25, 2026
La raison invoquée aujourd’hui ? Un conflit d’intérêts majeur non déclaré : l’auteur était en réalité le Dr Francis J.C. Roe, un cancérologue respecté mais consultant rémunéré par Johnson & Johnson, à l’époque l’un des principaux producteurs mondiaux de talc cosmétique. Pire, Roe avait transmis un brouillon avancé à l’entreprise, qui avait fourni des suggestions et des modifications avant publication. Les historiens Gerald Markowitz et David Rosner, de l’Université Columbia, ont exhumé ces documents via des procédures judiciaires liées aux procès contre J&J. Les éditeurs du Lancet ont reconnu que, s’ils avaient connu ces faits à l’époque, l’article n’aurait jamais été publié.
Le commentaire sans concession de Dr Steven Quay
Sur X, le médecin-chercheur et auteur à succès Dr Steven Quay (@quay_dr) a réagi avec une sévérité rare. Il ne se contente pas de saluer la rétractation : il dénonce une hypocrisie profonde. Selon lui, l’article n’était pas seulement entaché d’un conflit d’intérêts « découvert tardivement » ; il était scientifiquement faux dès 1977. Le lien entre amiante et mésothéliome (cancer rare de la plèvre) était établi depuis des décennies : dès 1935 (Steven Gloyne), 1943 (H.W. Wedler), 1960 (J. Christopher Wagner avec 33 cas chez des mineurs sud-africains) et 1964 (Irving Selikoff aux États-Unis).
Quay rappelle que la poudre de talc pour bébés, commercialisée depuis 1894, n’a été retirée du marché mondial qu’en 2023. « Si vous voulez savoir pourquoi la confiance dans les institutions est si basse, dire qu’une poudre potentiellement cancérigène était sans danger pour nos bébés pendant plus de 100 ans est un excellent exemple », conclut-il.
Un journal au passé déjà chargé : les dérives du Lancet
Cette affaire n’est pas isolée. The Lancet, fondé en 1823 et considéré comme l’une des revues médicales les plus prestigieuses, a multiplié les controverses ces dernières décennies, souvent liées à des conflits d’intérêts ou à des pressions extérieures :
- En 1998, il publie l’étude d’Andrew Wakefield liant le vaccin ROR à l’autisme. Rétractée en 2010 après des fraudes avérées, elle a alimenté des décennies de méfiance vaccinale. Pourtant des publications récentes interpellent sur le lien entre autisme et les vaccins.
-
En 2020, pendant la pandémie de COVID-19, le journal doit rétracter en urgence un article majeur contre l’hydroxychloroquine, basé sur des données Surgisphere manifestement frauduleuses. L’affaire a stoppé net des essais cliniques internationaux entrainant des pertes de chance de patients potentiellement massives. France-Soir est un des rares, pour ne pas dire le seul média européen à ne pas être tombé dans le piège du Lancet et à avoir interviewé l’auteur principal de l’étude avant publication d’un article qui questionnait la réalité de cette étude.

https://www.francesoir.fr/opinions-entretiens-societe-sante/interview-exclusive-mandeep-mehra-lhydroxychloroquine-pas
L’ancien rédacteur en chef Richard Horton lui-même a reconnu en 2015 qu’ « une grande partie de la littérature scientifique, peut-être la moitié, pourrait tout simplement être fausse », en raison de conflits d’intérêts, de biais de publication et de pressions financières.
Les relations avec Maxwell et Epstein : une capture plus large du publishing scientifique ?
Aucune preuve directe d’implication du Lancet ou de ses éditeurs actuels n’apparaît dans les archives publiques reliant le journal à l’affaire Epstein, cependant, le modèle économique du journal (publié par Elsevier) s’inscrit dans une histoire plus large de commercialisation de la science. Robert Maxwell, père de Ghislaine et magnat de la presse controversé, a fondé Pergamon Press dans les années 1950-60. Ce groupe a inventé le modèle « paywall + peer-review payant » qui a ensuite été repris et amplifié par Elsevier. Ce système, critiqué pour ses marges exorbitantes (jusqu’à 40 % de profit) et sa dépendance aux abonnements institutionnels, est souvent accusé d’avoir favorisé la « capture » de la science par des intérêts industriels et financiers. Epstein lui-même, via ses réseaux élitistes, a financé certains projets scientifiques ; Maxwell a été impliquée dans des cercles de pouvoir influençant potentiellement la recherche. Sans lien direct prouvé avec The Lancet, ce contexte renforce le soupçon d’une influence structurelle des élites sur les grandes revues.
Le « hit piece » (article à charge) anonyme contre Robert F. Kennedy Jr.
En février 2026, The Lancet a publié un éditorial incendiaire intitulé « Robert F Kennedy Jr : 1 year of failure ». Signé simplement « The Lancet » (sans auteur individuel nommé), il accuse le secrétaire à la Santé américain d’avoir causé « une destruction qui pourrait prendre des générations à réparer », de promouvoir de la « mauvaise science » et d’avoir sapé la santé publique américaine en un an. Le ton est inhabituellement virulent et partisan pour une revue scientifique. Ce choix d’anonymat éditorial contraste avec l’exigence de transparence que le journal réclame aux autres.
Le Lancet est-il encore un journal scientifique ? Ou a-t-il succombé à la capture par des intérêts financiers obscurs ?
La rétractation de 2026 est présentée comme un acte de « rigueur éthique ». Pourtant, elle intervient 49 ans trop tard, après des décennies d’utilisation de cet article dans des procès et des décisions réglementaires. Le même journal qui exige la transparence des autres publie des éditoriaux anonymes virulents contre des figures politiques dissidentes, tout en ayant un historique de publications contestées liées à des intérêts puissants. Entre le modèle économique d’Elsevier, les aveux passés de ses propres rédacteurs, et le soupçon d’influence élitiste via le publishing scientifique (Maxwell-Epstein en toile de fond), la question demeure légitime : The Lancet reste-t-il un pilier de la science rigoureuse, ou est-il devenu un acteur parmi d’autres dans un système où l’argent et le pouvoir dictent parfois le « consensus » ?
Dr Steven Quay l’a bien résumé : quand la confiance est brisée sur des sujets aussi concrets que la poudre pour bébés, c’est toute l’institution médicale qui en pâtit. L’avenir dira si cette rétractation marque un sursaut d’intégrité… ou une opération de communication trop tardive.