Le temps des pénuries pour la plupart du monde, et pour un ‘bon moment’ ?
Au-delà de la sidération initiale, il est temps d’inventorier les conséquences du blocage partiel d’Ormuz (dû aux assureurs de Londres avant toute décision de l’Iran !) pour les différentes parties prenantes. Aujourd’hui, il s’agit d’un blocage partiel, qui n’affecte guère de grands partenaires de l’Iran comme la Chine, l’Inde, le Pakistan ou le Bengladesh :
- Les monarchies du Golfe ne peuvent plus recevoir d’importations maritimes ; cela affecte en premier lieu la nourriture consommée dans ces pays, importée pour plus des 2/3.
- Les États du Golfe ne peuvent plus exporter leur production de pétrole et de gaz, soit près de 25 % du commerce mondial des hydrocarbures – sauf pour la partie minoritaire pouvant être transmise par pipe-line dans la mer Rouge (Arabie Saoudite), dans le golfe d’Oman (Émirats) ou vers la Turquie (Irak) ; ils perdent l’essentiel de leurs ressources budgétaires, et ne pourront pas maintenir longtemps le volume de leurs investissements en titres émis par les USA.
- L’Europe, le Japon, la Corée, l’Australie, l’Inde, le Pakistan, les pays de l’ASEAN, etc., particulièrement dépendants du pétrole du Golfe, perdent la majorité de leur approvisionnement ; en Europe, il en va de même pour le gaz naturel – après le renoncement au gaz russe – avec l’arrêt du gaz liquéfié qatari, notamment pour le Royaume-Uni qui n’aurait que quelques jours de réserve.
- En parallèle, les 30 % de la production mondiale d’engrais réalisée dans le Golfe à partir du gaz naturel y sont également bloqués : c’est la production agricole mondiale qui est menacée avec un risque de pénurie alimentaire mondiale en fin d’année. De même des produits de base de la chimie organique vont manquer pour les plastiques, l’emballage, les pneus…
- Les pénuries concernent également l’hélium, indispensable pour les industries électroniques, produit à 35 % dans le Golfe, l’acide sulfurique, indispensable pour les industries minières, et l’aluminium (8 % de la production mondiale à Bahrein).
Avec les pénuries vient le temps des hausses de prix, à hauteur de 50 ou 100 % selon les produits, et du rationnement : Afrique, Asie, Australie, Slovénie… Et cela risque d’empirer si Ansar Allah bloque la mer Rouge où passent 12 % des hydrocarbures mondiales. Même aux USA, pays autosuffisant et exportateur d’hydrocarbures, les utilisateurs entreprises et consommateurs sont épouvantés par la hausse quotidienne du prix du ‘gas’ découlant du blocage d’Ormuz. C’est le pire des scénarios dans la perspective des élections mid term ; dans cette panique, les US vont jusqu’à lever pour un mois (au minimum !!!) leurs sanctions sur les engrais de Biélorussie, et le pétrole de l’Iran (14 milliards USD…), et de la Russie ; cette dernière pourrait bénéficier de dizaines de milliards de revenus supplémentaires d’ici à la fin de l’année.
Les gagnants : l’Iran, qui exporte à plein au prix fort, la Russie (hydrocarbures, engrais, hélium…), la Biélorussie (engrais), la Chine (aluminium, ainsi que via la probable hausse des prix sur les terres rares ou le tungstène qui devrait résulter de la nécessaire reconstitution des stocks militaires US).
Les effets des pénuries seront durables, car une fois ses lieux de stockage remplis, le Golfe a dû arrêter ses installations. Les relancer à plein demandera des mois, et il en ira de même pour le redémarrage des supply chains, sans compter les conséquences des bombardements (17 % de la production de GNL du Qatar arrêtée pour 3 à 5 ans).
Et bien sûr c’est une dépression économique qui menace si la crise dure encore quelques semaines, avec un fort risque de crise financière : les marchés de taux occidentaux sont en tension, avec le départ d’investisseurs tels que le Golfe ou les alliés du Pacifique (Japon, Corée du Sud…) ; ainsi la hausse actuelle des taux aux USA (+0,5 % à ce stade) entraine un surcroît annuel de charge d’intérêt sur la dette fédérale (40 000 milliards) de 200 milliards. Quelle devise risque de ‘tomber’ la première entre le dollar, la livre, ou l’euro ?
L’accélération du déclin industriel et géopolitique de l’Europe
L’Europe est touchée par toutes les pénuries, qu’il s’agisse des hydrocarbures ou des produits industriels intermédiaires (engrais, acide sulfurique, aluminium, hélium) : elle n’a aucun point fort sur lequel le conflit du Golfe susciterait un effet d’aubaine conjoncturel ; surtout, pour son industrie déjà déstabilisée par des choix énergétiques néfastes (promotion du renouvelable intermittent et obstacles multiples au nucléaire ; sanctions contre la Russie la privant d’une source massive d’hydrocarbures à prix modéré) la hausse du prix des hydrocarbures de cette année, qui pourrait s’avérer pire que celle de 1973, constitue une sorte de coup de grâce.
Et si la crise de l’énergie qui se déploie vient à durer plusieurs mois, il est hautement probable que la faible croissance économique qui caractérise l’Europe, plus ou moins 1 % l’an, va vite se muer en récession, voire pire si la crise du Golfe devait durer jusqu’en fin d’année. Dans une telle conjoncture, avec les dépenses supplémentaires que les gouvernants imposent par ailleurs à leur pays (soutien à l’Ukraine, montée des dépenses militaires…) toute la zone va voir ses déséquilibres budgétaires empirer, déboucher sur une explosion des charges d’intérêts, et potentiellement sur une crise monétaire.
Dans cette crise, l’Europe continue son parcours de disparition de la scène géopolitique. Quelques pays ont murmuré que l’agression de l’Iran n’était pas très conforme au droit international, mais en même temps ils tendent à reprocher à l’Iran sa riposte, qui est pourtant parfaitement conforme à la Charte de l’ONU, y compris les frappes sur les bases US dans les pays du Golfe selon la définition de l’agression arrêtée par l’ONU en 1974 (cf. L’attaque par l’Iran des bases US dans la région du Golfe Persique : agression par l’Iran des pays hôtes des bases ou réponse légitime à l’agression conjointe d’Israël et des USA contre l’Iran ? | FranceSoir). Seule l’Espagne a su dire que l’agression est une agression, et en tirer la conséquence : interdire l’usage de ses bases par les US pour attaquer l’Iran.
En fait l’Europe contribue à l’agression de l’Iran en laissant les US utiliser les bases de l’OTAN et en ouvrant son espace aérien aux bombardiers US pour leurs attaques quotidiennes de l’Iran. Les bases utilisées par les US sont au Royaume-Uni (y compris des bases situées à Chypre), en Allemagne (base de Ramstein utilisée pour coordonner les opérations en Iran), en Italie et Roumanie. Pour sa part, la France a donné aux US le droit d’utiliser à titre exceptionnel sa base d’Istres, et de laisser ses bombardiers traverser son ciel entre le Royaume-Uni et l’Iran. Bien peu de parlements ou de médias soulignent cette collaboration qui reste aussi discrète que possible.
In fine, poussée par une iranophobie manifeste (illustrée par son obstination sur la question du nucléaire et des sanctions associées), et soucieuse de maintenir un ancrage US-OTAN et son soutien de fait à Israël, l’Europe a préféré suivre les US et Israël dans leur entreprise illégale qui surtout s’avère dangereuse pour le monde entier, à commencer par l’Europe, et les y aider. Elle a juste su, comme tous les autres pays sollicités par Trump, refuser sa suggestion de dépêcher sa marine de guerre dans le détroit d’Ormuz. Elle s’est montrée incapable d’utiliser cette crise pour trouver un positionnement autonome, pourtant nécessaire au moment où le monde s’avère de plus en plus multipolaire, et où l’Europe aurait bien besoin d’une politique plus conforme aux intérêts de sa population. Cela ne devrait pas surprendre compte tenu de l’incompétence et de la quasi-absence de talent diplomatique démontrées chaque jour depuis tant de temps par l’Europe.
De fait, aucune partie et aucun commentateur du conflit iranien ne voient dans l’Europe une partie susceptible de jouer un rôle dans l’identification d’une solution au conflit et sa mise au point entre les parties. Normal, mais quelle tristesse !