Portrait croisé du livreur et du retraité
Six ans après l’épidémie de Covid-19, où en est la société chinoise ? En particulier les jeunes, nés une fois tournée la page du XXe siècle ? Pour répondre à la question, on peut se plonger dans les indicateurs macroéconomiques, les séries statistiques ou la littérature gouvernementale. On peut aussi parcourir les rues du pays et chercher les enseignements des scènes qui s’y jouent.

Corinne Rozotte. — Gymnastique au parc Bai Lu, sur l’île de Hainan, 2019
© Corinne Rozotte/Divergence
Superposez deux cartes de même échelle : l’une de la Chine, l’autre de l’Europe. Placez Urumqi, la capitale de la région occidentale du Xinjiang, au-dessus de Reykjavík, celle de l’Islande. Vous devrez alors chercher Pékin du côté de Vilnius, Canton au niveau de Belgrade, cependant que Harbin et son festival de glace apparaîtront quelque part sur l’oblast d’Arkhangelsk, dans le nord de la Russie.
Aucun doute, la Chine est grande. Si grande que ses contrastes défient bien souvent l’idée même d’unité nationale : plus de 1,4 milliard d’habitants ; cinquante-six ethnies ; un climat qui exige la doudoune dans le Nord-Est au moment même où il impose les claquettes dans le Sud-Ouest ; une langue commune qui n’est maternelle que pour six personnes sur dix, et dont tous se plaignent de ne pas toujours comprendre la façon dont elle est parlée loin de chez eux. Même le mah-jong, passion nationale, se joue avec des règles distinctes d’une région à l’autre…
Pourtant, qu’il déambule dans les rues de Kunming ou de Pékin, de Chongqing ou de Shanghaï, de Shenzhen ou de Hangzhou, le visiteur pénètre dans un même théâtre, sur la scène duquel évoluent deux personnages aussi reconnaissables qu’Arlequin et Polichinelle dans la commedia dell’arte : le livreur et le retraité. Deux personnages que tout oppose, à commencer par l’âge. Ailleurs, les phénomènes générationnels ont pu être brandis par ceux qui cherchaient à taire les antagonismes de classe. Mais la Chine s’est à ce point métamorphosée au cours des dernières décennies que les tranches d’âge y incarnent des étapes socio-économiques distinctes : l’équivalent de ces strates géologiques qui documentent l’histoire de la croûte terrestre. De sorte que le contraste entre la figure du retraité et celle du livreur éclaire la mutation récente du pays, ainsi que les défis auxquels il est confronté.
Que les températures soient clémentes et on croise le retraité dans les parcs, sur le bord des canaux ou au milieu (…)
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