Ah, mes chers compatriotes, prenez un instant pour verser une larme sur le sort tragique de ces multimillionnaires des médias et du PAF. Ces pauvres âmes, écrasées par le poids insoutenable de la transparence, qui osent – horreur ! – leur demander des comptes sur l’argent public qu’ils engloutissent à la pelle. Victimes de leur propre succès, opprimés par les questions gênantes d’une commission parlementaire… Ils sont les nouveaux damnés de la Terre, version caviar et jet privé. Et nous, le petit peuple, on est censés applaudir leur victimisation en direct à la télé. Touchant, non ?
Car, soyons honnêtes : ces élites sont déconnectées du réel à un niveau stratosphérique. Ils ne se rendent plus compte de leurs excès, prisonniers de leurs biais cognitifs dorés sur tranche. Entre deux dîners chez Albane et un festival à Cannes (qu’ils nient avoir fréquenté, bien sûr), ils oublient que pour le Français moyen, 1 500 euros de courses par mois, c’est déjà un exploit. Eux, ils gèrent des centaines de millions d’euros de subventions, mais le vrai drame, c’est qu’on ose les auditer. Biais de confirmation maximal : « Nous sommes intouchables, donc toute question est une persécution. » Pathétique.

Prenez le cas emblématique de Xavier Niel, ce self-made-man (si l’on peut dire) qui a débuté dans le minitel rose et le porno avant de bâtir un empire. Pas d’études, hein, juste du flair entrepreneurial dans un secteur… disons, intime. Comme je le rappelle dans une analyse bien sentie, les liens invisibles entre finance, médias et pouvoir ne datent pas d’hier. Mais passons. Lors des échanges tendus avec le rapporteur Charles Alloncle, Niel a sorti le grand jeu du mépris. Il a qualifié la commission d’enquête sur l’audiovisuel public de « cirque » et de « show », jurant qu’il « n’était pas un clown ». Mieux : il a poussé là où ça fait mal, en profitant d’une bourde d’un syndicaliste sur la privatisation d’un restaurant pour fêter la reconduction d’Ernote. Classique. Et, pour couronner le tout, il a lâché que ce « spectacle » aurait coûté bien moins cher s’il avait été produit par Mediawan, sa petite entreprise à lui. Subtil.
Aggressif ? Le mot est faible. En s’en prenant ainsi à Alloncle devant les caméras, Niel n’insulte pas seulement un député : il insulte en direct les millions de Français qui paient l’addition. On a vu la suffisance, le mépris et une méchanceté certaine qui semble avoir pris place dans ce qui sert de cerveau émotionnel à ces individus. Si on regarde la vidéo publiée par Le Figaro, Niel nous a fait du Macron sans le son : gestes, ton, exaspération… c’est consternant. On a échappé de justesse à son doigt d’honneur, après celui de Karine Lacombe ce 31 mars. Même école du « je vous emmerde » en plateau ou en commission. On ne s’improvise pas homme d’État après avoir fait fortune dans le 3615.
Et pendant que Mediawan (via Electron Libre Productions) produit le grand Gala des Pièces Jaunes – ce beau show caritatif où l’on invite les Français à donner généreusement pour les enfants hospitalisés –, voilà que ses patrons viennent pleurnicher devant la commission quand on leur demande des comptes sur l’usage des fonds publics. Le contraste est savoureux.
À ses côtés, Matthieu Pigasse (l’autre cofondateur de Mediawan) complétait le duo de choc. Et si on zoome sur la série des auditions, on aurait dit un sketch de La Vérité si je mens version épisode 36 000. Après Nagui, qui nous a gratifié de son couplet vegan et égyptien (« Je suis né en Égypte, je suis vegan, humaniste, engagé contre les violences… »), sans vraiment répondre aux questions sur les millions d’euros de fonds publics qui lui ont profité, voilà que Niel et Pigasse succèdent sur la même scène. Même technique : esquive, contre-attaque personnelle, victimisation, et zéro réponse franche sur l’usage de l’argent du contribuable. Un grand classique du genre.
Pendant ce temps, ce même Niel qui file des rencards « racaille » devant chez Lidl sur les réseaux sociaux (« je t’attends pour un 1v1 ») vient se victimiser en direct devant des millions de Français. C’est ça, être milliardaire aujourd’hui ? Pleurnicher sur sa notoriété bafouée alors que le contribuable serre la ceinture ? Un gap éducationnel abyssal, visiblement.
Alors, je m’efforce de démonter le « show » qui existe uniquement dans la tête de Niel. Selon un sondage MIS Group pour FranceSoir et BonSens, 60 % des Français considèrent que cette commission révèle bel et bien des dérives sur le mauvais usage de leurs impôts. Les Français apprécient de voir comment leurs fonds sont dépensés, figurez-vous. Pas un cirque, un droit légitime. Mais bon, quand on vit dans sa bulle, on n’entend pas le petit peuple grogner.

Que doit penser le petit peuple, d’ailleurs ? Sans doute ce que je décris dans « la vanité politique, miroir brisé des puissants » : ces élites se regardent dans leur reflet doré et ne voient pas le mur des faits qui arrive. Comme dans cet autre échange lunaire entre élites déconnectées, où les bulles intellectuelles éclatent contre la réalité crue du quotidien. Les Français en ont ras-le-bol de cette déconnexion.
Et n’oublions pas la gauche caviar, décomplexée comme jamais. Elle n’a plus de gauche que le nom : depuis longtemps, elle a troqué le pari du social contre le parti pris, l’avantage que lui confère le caviar. Peu importe d’avoir tort ou raison, l’important, c’est de passer pour un « homme de gauche » en évitant les extrêmes, histoire de continuer à profiter de la rente de situation. Et oui, l’extrême centre les a tous attirés comme des mouches sur du miel. Rappelons la saillie de Macron sur X : « Il y a beaucoup d’extrême droite ». Un lecteur avisé me fit remarquer : « Mais Monsieur Macron passe beaucoup de temps sur X… alors est-il d’extrême centre ? Et l’extrême centre, n’est-ce pas le trou du … ? » CQFD pour Niel et consorts.
Pauvres multimillionnaires. Ils prennent notre argent, se plaignent qu’on le leur demande, et nous traitent de clowns. La vraie oppression, c’est nous qui la subissons. Mais chut… ne le dites pas trop fort, on risquerait de briser leur bulle de cristal.

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