Commission sur l’audiovisuel public : un ingénieur, une IA et 4 milliards d’euros de questions sans réponse


Commission d’enquête sur l’audiovisuel public : le regard citoyen d’un ingénieur

La commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public s’est achevée cette semaine après plus de 200 heures d’auditions et 67 séances. Un travail colossal qui a suscité des débats intenses, des tensions politiques, et une mobilisation citoyenne inédite. Parmi ceux que ces travaux ont captivés, Jean-Jacques Ohana, ingénieur spécialiste de l’intelligence artificielle. Sans mandat politique, armé de méthode et de curiosité citoyenne, il a décortiqué les auditions disponibles sur le site de l’Assemblée nationale, les rapports de la Cour des comptes et les enquêtes judiciaires en cours, avec l’aide de ChatGPT Pro. Il nous livre son analyse.

Une méthode d’ingénieur au service du citoyen

Jean-Jacques Ohana ne se revendique d’aucun parti, même s’il confesse des sympathies à droite. Ce qui l’a poussé à plonger dans ces travaux, c’est avant tout un souci de rigueur factuelle dans un débat qu’il juge trop polarisé. Sa démarche : soumettre à l’IA l’ensemble des documents disponibles — auditions, rapports de la Cour des comptes, décisions de l’ARCOM — et lui demander une synthèse purement factuelle, sans biais orienté.

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Le résultat, en une demi-heure à une heure de traitement : 14 pages, 60 sources, et une classification rigoureuse en quatre catégories : « Documenté » (point chiffré ou factuel appuyé par une source officielle), « Soulevé / interrogé » (sujet explicitement mis en cause par le rapporteur), « Procédure publique » (plainte ou information judiciaire rendue publique) et « Allégation sous serment » (déclaration non corroborée par une pièce officielle). Cette grille de lecture est reproduite dans la note factuelle. L’analyse de Jean-Jacques Ohana est téléchargeable ICI 

 

Des dérives documentées, un audiovisuel public interpellé

Sur le fond, les constats de Jean-Jacques Ohana sont sévères. Il rappelle que « l’audiovisuel public a été plusieurs fois rappelé à l’ordre directement par l’ARCOM, en dehors même de cette commission d’enquête ». Et il y a eu plusieurs rappels à l’ordre qui se sont produits en 2025, notamment lors de la campagne européenne de 2024 et à propos des interventions de Guillaume Meurice sur Radio France.

La note factuelle d’Ohana précise ces dérives avec des chiffres issus des rapports de la Cour des comptes et des comptes rendus d’audition :

Résumé exécutif des principaux points documentés (extrait note factuelle)

  • Absence de comptabilité analytique suffisante
  • Régimes d’indemnités très coûteux à France Télévisions
  • Détournements sur cartes de paiement
  • Flotte de 53 véhicules de fonction (loyers mensuels cumulés : 21 466 €)
  • Subventions ASC : 110,6 M€ sur 2017-2024
  • Information judiciaire sur les frais d’hôtel du Majestic à Cannes

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Autres éléments chiffrés documentés par la Cour des comptes (2024) :

  • 3,833 M€ de taxis/VTC
  • 3,202 M€ de frais de réception et achats alimentaires
  • Charges directes de franceinfo TV passées de 14,6 M€ à 28,1 M€ entre 2017 et 2024 alors que les audiences restent très faibles (autour de 0,7 % en moyenne).

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Conflits d’intérêts et déontologie – Tableau extrait de la note factuelle
Sujet Qualification Ce qui est établi publiquement
Darrigrand / Together Soulevé / interrogé Nathalie Darrigrand quitte France Télévisions en février 2020, rejoint Together Media en septembre 2021. Contrats triplés entre 2020 et 2022. Indemnités de départ proches de 400 000 €.
Candilis / Banijay Soulevé / interrogé Aller-retour Banijay (2016-2018) → France Télévisions (2018-2020) → Banijay (oct. 2020). Contrat-cadre de 100 M€ sur trois ans avec la société de Nagui (enquête préliminaire PNF).
Animateurs-producteurs Soulevé / interrogé Situation « s’apparentant à un conflit d’intérêts » (Léa Salamé, Laurent Delahousse). En 2024, France Télévisions a acheté 1,2 M€ de documentaires auprès de sociétés dans lesquelles Delahousse détient des intérêts.

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Indemnités et gestion sociale – Chiffres clés documentés (Cour des comptes 2017-2024)
Catégorie Montant total Commentaire Cour des comptes
Départs à la retraite 27,5 M€ Règle la plus favorable systématiquement retenue
Licenciements > 133 M€ (~16,7 M€/an) Régime « largement plus favorable » que le Code du travail
Transactions 22,5 M€ (~2,81 M€/an) 16 transactions ~100 000 € chacune entre 2019 et 2024
Total indemnités ~183 M€ Représente environ 2,24 % de la masse salariale annuelle moyenne

 

Gestion, dépenses et contrôle interne

Parmi les points les plus documentés :

  • Opacité comptable : absence de comptabilité analytique empêchant de connaître le coût réel de France Info TV, France TV Slash ou l’affectation des coûts par chaîne.
  • Cartes de paiement : 1 314 cartes en circulation pour 6,4 M€ de dépenses en 2024 ; « pratiques non conformes » et détournements ayant entraîné deux licenciements.
  • Rémunérations élevées : 15,5 % des salariés perçoivent plus de 80 000 € brut par an (28,3 % de la masse salariale).

Trois procédures judiciaires sont en cours :

  • L’affaire du Majestic (information judiciaire ouverte en février 2026 pour détournement de biens publics et abus de biens sociaux – plus de 110 000 € de frais d’hôtel).
  • L’enquête sur les contrats entre Nagui, Air Productions (Banijay) et l’audiovisuel public (enquête préliminaire PNF ouverte en 2021).
  • Le soupçon d’emploi fictif concernant Arnaud Ngatcha (plainte déposée en mai 2025 auprès du PNF pour cumul salaire France Télévisions ~100 000 €/an + mandat d’élu à Paris).

 

Une théâtralisation regrettable des deux côtés

Sur la forme des auditions, Jean-Jacques Ohana porte un regard critique et équilibré. « À mon sens, c’est une théâtralisation qui a été opérée aussi, il faut le reconnaître, par le rapporteur, mais aussi par le président » […] Il regrette notamment que la commission n’ait pas réussi à établir une enquête transpartisane sur d’abord la définition du rôle de l’audiovisuel public. Une lacune fondamentale, selon lui, qui a laissé les questions essentielles sans réponse.

Une conviction : privatiser pour clarifier

De cette analyse, Jean-Jacques Ohana tire une conclusion radicale mais assumée : « j’arrive à la conclusion que la majorité du service public devrait être privatisé », ne conservant dans le giron public que les missions d’intérêt général – Arte, les programmes éducatifs et culturels, les contenus pour enfants. Ramener le budget de 4 milliards à quelques centaines de millions, estime-t-il, est non seulement possible mais nécessaire. Son argument est libéral et non partisan : qu’un média soit progressiste ou conservateur lui importe peu, du moment que son financement est privé. « Pas avec notre argent. C’est tout. Si c’est avec de l’argent privé, je n’ai aucun problème. »

Un appel au pluralisme authentique

En conclusion, ce citoyen-ingénieur formule un vœu simple : que puisse y avoir un réel pluralisme d’opinions et que ce pluralisme d’opinions ne dépende pas du fait qu’il y a un audiovisuel public ou non, mais de la diversité des actionnaires et des mécènes — comme cela existe déjà dans la presse écrite. Et il conclut sur un avertissement clair : « il est vain de vouloir rendre le service public neutre. Ce ne sont même pas des gens qui ont envie de faire semblant ».

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Un regard citoyen acéré, documenté, et qui tranche avec les postures partisanes habituelles de ce débat.

Cet entretien a été réalisé dans le cadre des débriefings de France Soir.

 

 

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