{"id":15505,"date":"2025-09-09T01:58:36","date_gmt":"2025-09-08T23:58:36","guid":{"rendered":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2025\/09\/09\/quand-lurbanisme-fabrique-des-citoyens-passifs\/"},"modified":"2025-09-09T01:58:36","modified_gmt":"2025-09-08T23:58:36","slug":"quand-lurbanisme-fabrique-des-citoyens-passifs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2025\/09\/09\/quand-lurbanisme-fabrique-des-citoyens-passifs\/","title":{"rendered":"Quand l&rsquo;urbanisme fabrique des citoyens passifs"},"content":{"rendered":"<p> <br \/>\n<\/p>\n<div id=\"\">\n<p><strong>Introduction<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019urbanisme contemporain se donne souvent des airs de modernit\u00e9 d\u00e9mocratique. On parle de participation citoyenne, d\u2019ateliers ouverts, de co-construction des espaces publics. Pourtant, derri\u00e8re ces mots s\u00e9duisants, la r\u00e9alit\u00e9 est bien plus inqui\u00e9tante\u00a0: ce n\u2019est pas l\u2019espace citoyen qui se construit, mais une citoyennet\u00e9 passive, encadr\u00e9e et disciplin\u00e9e. Les habitants sont invit\u00e9s \u00e0 \u00ab\u00a0participer\u00a0\u00bb pour valider des choix d\u00e9j\u00e0 faits, comme si leur r\u00f4le se limitait \u00e0 cocher la case du consentement.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9rive ne vient pas de nulle part. Elle est le fruit d\u2019une id\u00e9ologie h\u00e9rit\u00e9e des Lumi\u00e8res, o\u00f9 l\u2019individu fut sacralis\u00e9 comme mesure de toute chose. L\u2019urbanisme et l\u2019architecture, en se focalisant sur cet individu isol\u00e9, ont perdu de vue la r\u00e9alit\u00e9\u00a0: une soci\u00e9t\u00e9 ne se r\u00e9sume jamais \u00e0 la somme de ses parties. Elle est un tissu de liens, une matrice de solidarit\u00e9s et de conflits qui d\u00e9passent largement l\u2019\u00e9chelle individuelle.<\/p>\n<p>Ibn Khaldoun l\u2019avait pressenti avec sa notion d\u2019\u00ab\u00a0asabiyya\u00a0\u00bb\u00a0: la force d\u2019un groupe r\u00e9side dans la coh\u00e9sion et les solidarit\u00e9s qui lient ses membres. Marx l\u2019a confirm\u00e9 en montrant que les structures \u00e9conomiques et politiques conditionnent les formes m\u00eames de la vie collective. Ignorer ces v\u00e9rit\u00e9s, c\u2019est condamner l\u2019urbanisme participatif \u00e0 n\u2019\u00eatre qu\u2019une mise en sc\u00e8ne, une illusion de d\u00e9mocratie qui masque la centralisation des d\u00e9cisions et l\u2019imposition d\u2019un mod\u00e8le unique.<\/p>\n<p>La question est donc cruciale\u00a0: voulons-nous fabriquer des espaces citoyens vivants, ou continuer \u00e0 produire des citoyens passifs, soumis \u00e0 l\u2019ob\u00e9issance sous couvert de participation\u00a0?<\/p>\n<p><strong>1. L\u2019illusion de la rationalit\u00e9 individualiste<\/strong><\/p>\n<p>Le constat est flagrant\u00a0: l\u2019individualisme domine la pens\u00e9e urbanistique. M\u00eame ceux qui se veulent rationnels ne le sont qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une bulle o\u00f9 l\u2019individu est sacralis\u00e9. Cette approche m\u00e9thodologique confond observation et v\u00e9rit\u00e9 scientifique. Elle isole l\u2019homme de ses contextes sociaux, \u00e9conomiques et culturels, et pr\u00e9tend ensuite expliquer ses comportements comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une exp\u00e9rience de laboratoire. Or, une soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9elle ne se laisse pas diss\u00e9quer en morceaux isol\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>2. La soci\u00e9t\u00e9 comme matrice<\/strong><\/p>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 ne peut \u00eatre comprise que comme une matrice, au sens le plus simple du terme. Une matrice est un tableau d\u2019\u00e9l\u00e9ments reli\u00e9s entre eux\u00a0: changer une seule valeur, et c\u2019est tout le syst\u00e8me qui se transforme. Ainsi, une famille, un quartier, une nation ne sont pas des sommes d\u2019individus, mais des r\u00e9seaux d\u2019interactions, de solidarit\u00e9s et de tensions. Ibn Khaldoun l\u2019avait parfaitement compris avec sa notion d\u2019\u00ab\u00a0asabiyya\u00a0\u00bb, cette force de coh\u00e9sion qui soude les groupes humains. Sans elle, aucune soci\u00e9t\u00e9 ne peut durer.<\/p>\n<p><strong>3. L\u2019oubli du principe de coh\u00e9rence (Ibn Rochd)<\/strong><\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, une grande partie de la pens\u00e9e dominante a oubli\u00e9 le principe d\u2019Ibn Rochd, selon lequel \u00ab\u00a0deux v\u00e9rit\u00e9s ne peuvent pas se contredire\u00a0\u00bb. Au lieu de rechercher la coh\u00e9rence, on se satisfait de tautologies. Par exemple, dire que \u00ab\u00a0les citoyens ne participent pas parce qu\u2019ils sont passifs\u00a0\u00bb ne d\u00e9montre rien. C\u2019est une phrase qui tourne sur elle-m\u00eame, une roue creuse. La tautologie remplace l\u2019analyse, et l\u2019urbanisme s\u2019enlise dans des discours circulaires o\u00f9 l\u2019on confond axiome et conclusion.<\/p>\n<p><strong>4. L\u2019architecture participative comme ob\u00e9issance<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019architecture participative est devenue un terrain d\u2019illustration de ces contradictions. Pr\u00e9sent\u00e9e comme une avanc\u00e9e d\u00e9mocratique, elle n\u2019est souvent qu\u2019un processus d\u2019\u00ab\u00a0ob\u00e9issance d\u00e9guis\u00e9e\u00a0\u00bb. On invite les habitants \u00e0 donner leur avis, mais toujours dans un cadre d\u00e9j\u00e0 fig\u00e9, o\u00f9 les d\u00e9cisions centrales ne sont jamais mises en question. La participation devient alors un rituel\u00a0: elle rassure les institutions, donne l\u2019illusion de la d\u00e9mocratie, mais n\u2019engendre pas de v\u00e9ritables transformations sociales.<\/p>\n<p><strong>5. L\u2019approche marxiste\u00a0: d\u00e9passer la simplification<\/strong><\/p>\n<p>Marx avait d\u00e9j\u00e0 montr\u00e9 que le groupe social n\u2019est pas une simple addition d\u2019individus. La soci\u00e9t\u00e9 est structur\u00e9e par des rapports de force, des in\u00e9galit\u00e9s de pouvoir et des conditions mat\u00e9rielles qui p\u00e8sent sur les comportements. Penser que la participation citoyenne peut \u00eatre \u00ab\u00a0pure\u00a0\u00bb ou neutre, c\u2019est oublier cette r\u00e9alit\u00e9. Dans chaque projet urbain, il y a des int\u00e9r\u00eats divergents, des hi\u00e9rarchies implicites, des logiques \u00e9conomiques qui fa\u00e7onnent le r\u00e9sultat final. La citoyennet\u00e9 ne se d\u00e9cr\u00e8te pas\u00a0: elle se conquiert.<\/p>\n<p><strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n<p>On ne fabrique pas un espace citoyen avec des proc\u00e9dures technocratiques, pas plus qu\u2019on ne cr\u00e9e une soci\u00e9t\u00e9 en additionnant des individus isol\u00e9s. La citoyennet\u00e9 n\u2019est pas un d\u00e9cor, ni un slogan, ni une case \u00e0 cocher dans un atelier participatif. Elle est le produit d\u2019une histoire collective, d\u2019une m\u00e9moire partag\u00e9e, de liens familiaux, locaux et nationaux qui s\u2019entrecroisent pour donner sens au vivre-ensemble.<\/p>\n<p>Continuer \u00e0 penser l\u2019urbanisme \u00e0 partir de l\u2019individu sacralis\u00e9, c\u2019est condamner la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 la myopie et \u00e0 la reproduction de mod\u00e8les st\u00e9riles. Relancer \u00e9ternellement une vieille voiture qui n\u2019a jamais d\u00e9marr\u00e9, sous pr\u00e9texte de participation, ne m\u00e8nera nulle part.<\/p>\n<p>Il est temps de sortir de l\u2019illusion. Penser la soci\u00e9t\u00e9 comme une matrice vivante, comme l\u2019enseignaient Ibn Khaldoun, Ibn Rochd et Marx chacun \u00e0 leur mani\u00e8re, c\u2019est reconna\u00eetre que le citoyen ne prend sens que dans ses liens avec les autres. C\u2019est aussi accepter que la v\u00e9ritable participation ne peut \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 l\u2019ob\u00e9issance, mais doit devenir un acte d\u2019\u00e9mancipation et de cr\u00e9ation collective.<\/p>\n<p>L\u2019enjeu est clair\u00a0: voulons-nous des citoyens passifs dans des villes vitrines, ou des citoyens acteurs dans des espaces vivants\u00a0? La r\u00e9ponse ne viendra pas d\u2019en haut. Elle d\u00e9pend de notre capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9inventer ensemble les conditions m\u00eames du commun.<\/p>\n<\/div>\n<p><br \/>\n<br \/><a href=\"https:\/\/www.legrandsoir.info\/quand-l-urbanisme-fabrique-des-citoyens-passifs.html\" target=\"_blank\"\">Source link <\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction L\u2019urbanisme contemporain se donne souvent des airs de modernit\u00e9 d\u00e9mocratique. On parle de participation citoyenne, d\u2019ateliers ouverts, de co-construction des espaces publics. 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