{"id":15788,"date":"2025-09-13T13:14:41","date_gmt":"2025-09-13T11:14:41","guid":{"rendered":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2025\/09\/13\/quand-la-russie-perdait-la-guerre-de-crimee-par-marie-pierre-rey-le-monde-diplomatique-novembre-2022\/"},"modified":"2025-09-13T13:14:41","modified_gmt":"2025-09-13T11:14:41","slug":"quand-la-russie-perdait-la-guerre-de-crimee-par-marie-pierre-rey-le-monde-diplomatique-novembre-2022","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2025\/09\/13\/quand-la-russie-perdait-la-guerre-de-crimee-par-marie-pierre-rey-le-monde-diplomatique-novembre-2022\/","title":{"rendered":"Quand la Russie perdait la guerre de Crim\u00e9e, par Marie-Pierre Rey (Le Monde diplomatique, novembre 2022)"},"content":{"rendered":"<p> <br \/>\n<\/p>\n<div couleurfade=\"fde9e5\" couleurclaire=\"f5e7d5\" couleurpale=\"f3d0a4\" couleurmi=\"be2e0d\" couleurfoncee=\"8e220a\" couleursombre=\"2f0b03\" couleurfond=\"7b554c\" couleurtexte=\"ffffff\">\n<p><span class=\"mot-lettrine\"><span class=\"lettrine\">D\u2019<\/span>envergure<\/span> europ\u00e9enne, la guerre de Crim\u00e9e, conflit majeur du <span class=\"siecle\">XIX<sup>e<\/sup><\/span>\u00a0si\u00e8cle, pr\u00e9sente plus d\u2019un paradoxe. Le premier tient aux traces laiss\u00e9es par le conflit\u00a0: en France comme au Royaume-Uni, les noms de Malakoff, Alma, Crim\u00e9e, S\u00e9bastopol, ou bien encore Inkerman ou Balaklava, en ont inscrit la m\u00e9moire glorieuse sur des monuments, rues de plus d\u2019une ville, dans la litt\u00e9rature et le cin\u00e9ma (ainsi de l\u2019h\u00e9ro\u00efque et d\u00e9sastreuse charge de la brigade l\u00e9g\u00e8re), et le souvenir de figures connues \u2014 comme Canrobert, Mac Mahon, lord Raglan, Florence Nightingale \u2014 ou inconnues \u2014 tel le zouave du pont de l\u2019Alma \u2014 a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9serv\u00e9. N\u00e9anmoins, cette guerre a \u00e9t\u00e9 peu \u00e0 peu oubli\u00e9e des soci\u00e9t\u00e9s et des \u00c9tats occidentaux qui l\u2019ont pourtant remport\u00e9e en appui \u00e0 l\u2019Empire ottoman. Au contraire, la Russie et les Russes, tout en l\u2019ayant perdue, en ont conserv\u00e9 un souvenir vibrant, incarn\u00e9 dans des \u00e9crits litt\u00e9raires (comme <i>Les R\u00e9cits de S\u00e9bastopol<\/i> de Tolsto\u00ef), des objets et des monuments fun\u00e9raires \u00e9rig\u00e9s aux h\u00e9ros \u00e0 la hauteur des traumatismes subis.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">Le premier \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>conflit moderne<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb \u00e0 \u00eatre photographi\u00e9 par des professionnels<\/h3>\n<p>Pass\u00e9 \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 sous l\u2019appellation de \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>guerre de Crim\u00e9e<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb, le conflit ne se limita pas \u00e0 la p\u00e9ninsule. Il se joua dans un espace beaucoup plus vaste, au Caucase, en Asie mais \u00e9galement en mer Blanche et jusqu\u2019aux \u00eeles Solovki<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>! Autre paradoxe\u00a0: s\u2019il fut extr\u00eamement meurtrier (pr\u00e8s de 800\u00a0000\u00a0morts), seule une minorit\u00e9 (240\u00a0000) des hommes engag\u00e9s disparut au combat, tandis que le plus grand nombre \u00e9tait victime du typhus, du chol\u00e9ra, de la dysenterie ou du scorbut. Ce fut un conflit \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>moderne<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb\u00a0: le premier de l\u2019histoire europ\u00e9enne \u00e0 \u00eatre photographi\u00e9 par des professionnels<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; \u00e0 \u00eatre couvert par des reporters de guerre<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; \u00e0 faire appel au t\u00e9l\u00e9graphe<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; \u00e0 employer des bateaux \u00e0 vapeur<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; \u00e0 user d\u2019armes nouvelles d\u00e9vastatrices comme les fusils \u00e0 canons ray\u00e9s<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; \u00e0 recourir \u00e0 des h\u00f4pitaux de campagne o\u00f9 l\u2019on comptait de nombreuses femmes, infirmi\u00e8res (religieuses ou la\u00efques), et \u00e0 faire usage, avec le chirurgien Nikola\u00ef Pirogov, de l\u2019\u00e9ther comme anesth\u00e9siant sur le champ de bataille. Mais ce fut aussi un conflit traditionnel, avec ses corps-\u00e0-corps \u00e0 la ba\u00efonnette (ainsi lors de la prise du fort de Malakoff), ses op\u00e9rations interminables de si\u00e8ge (Balaklava, Kars, S\u00e9bastopol), ses tranch\u00e9es boueuses et ses \u00e9pid\u00e9mies. Conflit \u00e0 dimension g\u00e9opolitique et religieuse, il n\u2019opposa pas des \u00c9tats chr\u00e9tiens \u00e0 un \u00c9tat musulman mais, de mani\u00e8re plus in\u00e9dite, une coalition de nations chr\u00e9tiennes venues au secours de l\u2019Empire ottoman \u00e0 un Empire russe orthodoxe. Enfin, s\u2019il mobilisa, par la presse \u00e0 grand tirage, les opinions publiques comme nul autre conflit avant lui, suscitant des campagnes de soutien financier aux combattants, des \u00e9crits x\u00e9nophobes d\u2019une grande violence, un sentiment visc\u00e9ralement antieurop\u00e9en en Russie, mais aussi des textes pacifistes (de son exil, Victor Hugo \u00e9crit ainsi un des premiers pamphlets antimilitaristes de l\u2019histoire europ\u00e9enne), il s\u2019acheva classiquement en mars\u00a01856 par la signature d\u2019un trait\u00e9 international sign\u00e9 \u00e0 Paris.<\/p>\n<p>Le conflit prend racine dans une double rivalit\u00e9, g\u00e9opolitique et religieuse. Aux origines du conflit se situent, d\u2019une part, la question du devenir de l\u2019Empire ottoman et des pr\u00e9rogatives que l\u2019Empire russe s\u2019est arrog\u00e9es \u00e0 ses d\u00e9pens<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; et, d\u2019autre part, la question des Lieux saints, objet de rivalit\u00e9s entre chr\u00e9tiens.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de la signature du trait\u00e9 russo-turc de Kutchuk-Ka\u00efnardji qui, conclu par Catherine II en 1774, lui a conc\u00e9d\u00e9 un droit de regard sur le sort des chr\u00e9tiens orthodoxes soumis \u00e0 la Porte (l\u2019Empire ottoman), la Russie des tsars en a profit\u00e9 pour s\u2019ing\u00e9rer dans les affaires de cette derni\u00e8re et, depuis la fin du <span class=\"siecle\">XVIII<sup>e<\/sup><\/span>\u00a0si\u00e8cle, elle n\u2019a cess\u00e9 de revendiquer des droits sp\u00e9cifiques sur la mer Noire ainsi que sur les d\u00e9troits des Dardanelles et du Bosphore, et d\u2019avancer dans les Balkans. Avec le r\u00e8gne de Nicolas Ier commenc\u00e9 en 1825, ces buts gagnent en ampleur et le contr\u00f4le des D\u00e9troits (les \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>cl\u00e9s de la maison<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb dira le tsar) devient un objectif majeur de la diplomatie russe. En effet, alors que l\u2019Empire ottoman en crise fait figure d\u2019\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>homme malade de l\u2019Europe<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb et que son \u00e9tat aiguise les app\u00e9tits territoriaux des puissances avoisinantes, il s\u2019agit pour Saint-P\u00e9tersbourg d\u2019emp\u00eacher tout partage qui ne se ferait pas \u00e0 son b\u00e9n\u00e9fice et de se poser en protecteur privil\u00e9gi\u00e9 de la Turquie. Offensive, cette politique n\u2019a pas tard\u00e9 \u00e0 d\u00e9boucher sur une s\u00e9rie de trait\u00e9s bilat\u00e9raux avantageux pour la Russie, tels le trait\u00e9 d\u2019Andrinople, conclu en septembre\u00a01829, et plus encore celui d\u2019Unkiar-Skelessi qui, sign\u00e9 en juillet\u00a01833, interdit \u00e0 l\u2019Empire ottoman de laisser entrer des navires \u00e9trangers dans les Dardanelles en cas de guerre contre la Russie. Cette disposition, qui fait de facto de la mer Noire un <i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>lac russe<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb,<\/i> selon la formule du ministre des affaires \u00e9trang\u00e8res de Louis-Philippe, Fran\u00e7ois Guizot, suscite l\u2019opposition des puissances europ\u00e9ennes\u00a0: le 13\u00a0juillet\u00a01841, \u00e0 Londres, les avantages conc\u00e9d\u00e9s \u00e0 la Russie sont brutalement remis en cause par la convention internationale des D\u00e9troits, qui interdit d\u00e9sormais l\u2019entr\u00e9e du Bosphore et des Dardanelles \u00e0 tout navire de guerre autre que turc ou alli\u00e9 \u00e0 la Turquie. \u00c0 court terme, Nicolas Ier est donc contraint de plier, mais, \u00e0 ses yeux, ce recul ne peut qu\u2019\u00eatre temporaire.<\/p>\n<p>\u00c0 cet enjeu g\u00e9opolitique, pr\u00e9dominant, s\u2019en ajoute un autre, de nature religieuse. Alors que la France, <i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>fille a\u00een\u00e9e de l\u2019\u00c9glise<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb,<\/i> se veut protectrice du clerg\u00e9 latin, l\u2019Empire russe se pose, lui, en h\u00e9ritier du tr\u00f4ne de Byzance, d\u00e9fenseur de l\u2019orthodoxie. Aussi, lorsque en 1852 Napol\u00e9on III obtint de l\u2019Empire ottoman, gardien des Lieux saints de Palestine, la restitution aux catholiques des cl\u00e9s de l\u2019\u00e9glise de la Nativit\u00e9 \u00e0 Bethl\u00e9em, Nicolas Ier y voit une menace pour sa politique ottomane et une provocation de la France. D\u00e9sireux d\u2019affaiblir la relation franco-turque, il propose donc \u00e0 la reine Victoria, en janvier-f\u00e9vrier\u00a01853, un plan de partage de l\u2019Empire ottoman. \u00c0 la Grande-Bretagne reviendraient l\u2019\u00c9gypte et la Cr\u00e8te<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; \u00e0 la Russie, les principaut\u00e9s roumaines, la Serbie et la Bulgarie ainsi que le contr\u00f4le des D\u00e9troits. Strictement bilat\u00e9ral, le plan va donc \u00e0 l\u2019encontre de l\u2019approche internationalis\u00e9e de la question ottomane telle qu\u2019affirm\u00e9e par la convention des D\u00e9troits et, en particulier, il laisse la France \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la n\u00e9gociation. Le tsar et son ministre des affaires \u00e9trang\u00e8res, Charles Robert de Nesselrode, croient alors que peut \u00e9merger une communaut\u00e9 d\u2019int\u00e9r\u00eats anglo-russes sur la \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>question d\u2019Orient<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb. Mais c\u2019est \u00e0 tort. Hostiles au d\u00e9pe\u00e7age de la Porte, les Britanniques sont tout autant oppos\u00e9s \u00e0 l\u2019avanc\u00e9e des Russes dans les D\u00e9troits\u00a0: ils redoutent que ces derniers ne s\u2019installent ensuite en M\u00e9diterran\u00e9e orientale et ne menacent la s\u00e9curit\u00e9 de la route des Indes. Au m\u00eame moment, Napol\u00e9on III aspire \u00e0 faire coup double\u00a0: sur le plan ext\u00e9rieur, il veut r\u00e9affirmer les int\u00e9r\u00eats anciens de Paris dans le Levant et redonner \u00e0 la France une large part de sa pr\u00e9\u00e9minence perdue en 1815<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; et sur le plan int\u00e9rieur, il entend rallier l\u2019opinion catholique \u00e0 son r\u00e9gime. Au-del\u00e0 de la seule querelle des Lieux saints, c\u2019est bien un ensemble d\u2019enjeux complexes qui se d\u00e9ploient.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e\u00a01853, la diplomatie russe n\u2019a pas vraiment pris la mesure de l\u2019hostilit\u00e9 croissante suscit\u00e9e par sa politique balkanique et, s\u00fbr de son bon droit comme de l\u2019invincibilit\u00e9 de ses troupes, Nicolas Ier s\u2019engage dans le conflit. En f\u00e9vrier, il d\u00e9p\u00eache aupr\u00e8s du sultan Abd\u00fclmecid Ier le prince Menchikov, lequel exige avec arrogance l\u2019institutionnalisation d\u2019un protectorat russe sur les sujets orthodoxes de l\u2019empire. Devant le refus du sultan, qui ne saurait accepter une telle atteinte \u00e0 sa souverainet\u00e9, l\u2019\u00c9tat russe envahit en juillet les provinces roumaines de Moldavie et de Valachie rattach\u00e9es \u00e0 la Porte au motif que les chr\u00e9tiens orthodoxes y seraient maltrait\u00e9s. Il donne ainsi \u00e0 son action l\u2019allure d\u2019une croisade religieuse. En r\u00e9ponse, l\u2019Empire ottoman d\u00e9clare la guerre \u00e0 la Russie le 4\u00a0octobre. Apr\u00e8s un premier combat naval victorieux \u00e0 Pitsounda le 9\u00a0novembre, l\u2019amiral Nakhimov fait bombarder et d\u00e9truire la flottille turque qui mouillait au port de Sinope, trois semaines plus tard. La situation devenant critique pour l\u2019Empire ottoman, France et Angleterre signent, le 12\u00a0mars\u00a01854, un trait\u00e9 d\u2019alliance avec ce dernier (en contrepartie duquel la Porte s\u2019engage \u00e0 promouvoir des r\u00e9formes). Et le 27, elles d\u00e9clarent la guerre \u00e0 l\u2019Empire des tsars, suivies par le royaume de Sardaigne un an plus tard.<\/p>\n<p>Devenue europ\u00e9enne, la guerre donne lieu \u00e0 des op\u00e9rations militaires qui se jouent sur plusieurs th\u00e9\u00e2tres\u00a0: en mer Baltique (dans les \u00eeles Aaland), dans les Balkans, le Caucase, dans le delta du Danube, en mer Blanche et en Asie (o\u00f9 les Russes feront tomber la forteresse turque de Kars, le 26\u00a0novembre\u00a01855, apr\u00e8s quatre mois de si\u00e8ge). \u00c0 l\u2019\u00e9t\u00e9\u00a01854, Nicolas Ier d\u00e9cide de retirer ses troupes des principaut\u00e9s danubiennes, signe de bonne volont\u00e9. Mais les alli\u00e9s, m\u00e9fiants devant cette volte-face, d\u00e9cident de poursuivre l\u2019offensive en d\u00e9barquant en Crim\u00e9e le 14\u00a0septembre\u00a01854. D\u00e8s lors, c\u2019est dans la p\u00e9ninsule crim\u00e9enne que les combats seront les plus acharn\u00e9s, sans \u00eatre d\u00e9cisifs pour autant. Ainsi des batailles de l\u2019Alma (20\u00a0septembre\u00a01854) et d\u2019Inkerman (5\u00a0novembre) remport\u00e9es par les alli\u00e9s franco-britanniques. Ou bien encore de celle d\u2019Eupatoria, qui signe un succ\u00e8s des troupes turques le 17\u00a0f\u00e9vrier\u00a01855.<\/p>\n<p>Au fil des mois, l\u2019arm\u00e9e russe, nombreuse mais mal \u00e9quip\u00e9e, mal encadr\u00e9e et techniquement inf\u00e9rieure aux marines fran\u00e7aise et anglaise, r\u00e9v\u00e8le des failles b\u00e9antes. Sur le plan logistique, sans chemin de fer au sud de Moscou, l\u2019approvisionnement en hommes et en mat\u00e9riel de la Crim\u00e9e, effectu\u00e9 par route, s\u2019av\u00e8re incapable de r\u00e9pondre aux besoins des combattants. Malgr\u00e9 la d\u00e9fense h\u00e9ro\u00efque de ses habitants, S\u00e9bastopol, assi\u00e9g\u00e9e depuis pr\u00e8s d\u2019un an, tombe le 11\u00a0septembre\u00a01855 \u00e0 la suite de la prise du bastion de Malakoff, trois jours plus t\u00f4t, par les troupes de Mac Mahon. \u00c0 cette date, Alexandre II, qui a succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 son p\u00e8re en mars\u00a01855, ne veut pas entendre parler de reddition<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; mais, sous la pression de l\u2019Autriche et de la Prusse, ses alli\u00e9s rest\u00e9s neutres pendant le conflit, il finit par consentir \u00e0 des n\u00e9gociations qui d\u00e9butent en janvier\u00a01856, sur la base d\u2019un protocole pr\u00e9par\u00e9 par le gouvernement autrichien.<\/p>\n<p>Conclu le 30\u00a0mars\u00a01856 dans les salons du quai d\u2019Orsay, le trait\u00e9 de Paris, effa\u00e7ant les humiliations subies au congr\u00e8s de Vienne, marque la fin de l\u2019ordre europ\u00e9en tel qu\u2019\u00e9tabli en 1815, le recul de la Russie et l\u2019\u00e9clatant retour de la diplomatie fran\u00e7aise sur le devant de la sc\u00e8ne internationale.<\/p>\n<p>La mer Noire est \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>neutralis\u00e9e<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; il est interdit d\u2019y installer des arsenaux, et les places fortes ottomanes et russes \u00e9tablies sur les c\u00f4tes sont promises \u00e0 la destruction<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; les Russes se trouvent donc \u00e9cart\u00e9s des D\u00e9troits, ce qui rassure les Britanniques quant \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 de la route des Indes. L\u2019int\u00e9grit\u00e9 de l\u2019Empire ottoman est garantie par les signataires de l\u2019accord, et la Russie ne peut plus pr\u00e9tendre \u00e0 des droits sp\u00e9cifiques sur les chr\u00e9tiens orthodoxes de la Porte. Saint-P\u00e9tersbourg doit aussi renoncer \u00e0 ses pr\u00e9rogatives sur les provinces danubiennes et reconna\u00eetre leur autonomie en m\u00eame temps que le rattachement du sud de la Bessarabie \u00e0 la Moldavie. Enfin, la Russie est contrainte de restituer \u00e0 l\u2019Empire ottoman les bouches du Danube ainsi que la forteresse de Kars et d\u2019accepter l\u2019internationalisation du fleuve. Toutefois, la France et l\u2019Autriche font preuve d\u2019une certaine mod\u00e9ration \u00e0 son \u00e9gard\u00a0: les projets du ministre anglais lord Palmerston, qui r\u00e9clamait la restitution \u00e0 la Turquie de la Crim\u00e9e (prise en 1783) et d\u2019une partie du Caucase, restent lettre morte.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">Le trait\u00e9 de Paris met un terme brutal \u00e0 quarante ans de domination russe<\/h3>\n<p>Le trait\u00e9 signe donc le triomphe de Napol\u00e9on III et, en d\u00e9militarisant la mer Noire et en garantissant l\u2019int\u00e9grit\u00e9 de l\u2019Empire ottoman, il met un terme brutal \u00e0 quarante ans de domination russe dans les Balkans. Mais il a d\u2019autres cons\u00e9quences importantes. D\u2019abord, il permet au royaume de Sardaigne de poser pour la premi\u00e8re fois la question de l\u2019unit\u00e9 italienne, qui sera par la suite soutenue par Napol\u00e9on III au nom de sa politique des nationalit\u00e9s. Ensuite, parce que d\u00e9savou\u00e9 en Europe et nourrissant un ressentiment antieurop\u00e9en, l\u2019Empire russe ne tarde pas \u00e0 affirmer un int\u00e9r\u00eat nouveau pour l\u2019Asie\u00a0: ce sera le d\u00e9but de la conqu\u00eate militaire et coloniale de l\u2019Asie centrale et l\u2019avanc\u00e9e en Extr\u00eame-Orient.<\/p>\n<p><i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>La Russie ne boude pas, elle se recueille<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb,<\/i> d\u00e9clare le prince Alexandre Gortchakov, nouveau ministre des affaires \u00e9trang\u00e8res, au lendemain de la signature du trait\u00e9. De fait, les ann\u00e9es qui suivent le r\u00e8glement du conflit apportent de profonds changements int\u00e9rieurs. En d\u00e9voilant l\u2019ampleur du retard \u00e9conomique accumul\u00e9 sur les autres grandes puissances europ\u00e9ennes en mati\u00e8re de communications et de transport, en r\u00e9v\u00e9lant la faiblesse structurelle de l\u2019arm\u00e9e russe et le mauvais \u00e9tat physique de ses soldats, la guerre pousse Alexandre II \u00e0 engager une \u00e8re de r\u00e9formes dont la mesure-phare sera, en mars\u00a01861, l\u2019abolition du servage. De m\u00eame, l\u2019Empire ottoman lancera toute une s\u00e9rie de r\u00e9formes politiques et sociales, conform\u00e9ment \u00e0 l\u2019accord conclu avec Londres et Paris en 1854.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 l\u2019isolement de la Russie, il ne durera pas\u00a0: d\u00e9\u00e7u de sa Sainte-Alliance avec l\u2019Autriche et la Prusse, qui ne lui a apport\u00e9 aucun soutien dans l\u2019\u00e9preuve crim\u00e9enne, l\u2019Empire russe cherche bient\u00f4t \u00e0 r\u00e9orienter ses alliances diplomatico-militaires. Or, \u00e0 partir de 1870-1871, la France vaincue, amput\u00e9e de l\u2019Alsace et de la Lorraine, se trouve elle-m\u00eame en qu\u00eate d\u2019un alli\u00e9 en Europe continentale. Peu \u00e0 peu, ces circonstances favorisent une reprise du dialogue franco-russe, qui d\u00e9bouche en 1891-1892 sur la signature d\u2019une alliance politique et militaire entre la IIIe R\u00e9publique et l\u2019Empire des tsars. En 1904, cette alliance est renforc\u00e9e par la conclusion de l\u2019Entente cordiale franco-britannique. Cinquante ans apr\u00e8s la guerre de Crim\u00e9e, les anciens ennemis sont devenus des alli\u00e9s.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<p><br \/>\n<br \/><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2022\/11\/REY\/65230\" target=\"_blank\"\">Source link <\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u2019envergure europ\u00e9enne, la guerre de Crim\u00e9e, conflit majeur du XIXe\u00a0si\u00e8cle, pr\u00e9sente plus d\u2019un paradoxe. 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