{"id":16741,"date":"2025-09-30T00:53:35","date_gmt":"2025-09-29T22:53:35","guid":{"rendered":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2025\/09\/30\/edition-le-tournis-des-concentrations-par-jean-yves-mollier-le-monde-diplomatique-octobre-2022\/"},"modified":"2025-09-30T00:53:35","modified_gmt":"2025-09-29T22:53:35","slug":"edition-le-tournis-des-concentrations-par-jean-yves-mollier-le-monde-diplomatique-octobre-2022","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2025\/09\/30\/edition-le-tournis-des-concentrations-par-jean-yves-mollier-le-monde-diplomatique-octobre-2022\/","title":{"rendered":"\u00c9dition, le tournis des concentrations, par Jean-Yves Mollier (Le Monde diplomatique, octobre 2022)"},"content":{"rendered":"<p> <br \/>\n<\/p>\n<div couleurfade=\"faf5e5\" couleurclaire=\"f7efd3\" couleurpale=\"f2e1a5\" couleurmi=\"ae8e1d\" couleurfoncee=\"896d0f\" couleursombre=\"2b2307\" couleurfond=\"766d4c\" couleurtexte=\"000000\">\n<figure class=\"spip_document_30422 spip_documents spip_documents_center xl\" style=\"width:890px;\">\n<div class=\"limage\">\n<p>\t\t\t<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/\/local\/cache-vignettes\/L890xH715\/img022-42-ddb4f.jpg?1664281972\" width=\"890\" height=\"715\" class=\"spip_logos\" alt=\"JPEG - 53.5\u00a0ko\"\/><\/p><\/div><figcaption>\n<p>Stephen Doyle. \u2014 Sans titre, 2009<\/p>\n<\/figcaption><\/figure>\n<p><span class=\"mot-lettrine\"><span class=\"lettrine\">A<\/span>u<\/span> moment o\u00f9 le gouvernement am\u00e9ricain intente un proc\u00e8s \u00e0 Penguin Random House pour l\u2019emp\u00eacher de s\u2019emparer de Simon and Schuster et o\u00f9, en France, Vivendi (contr\u00f4l\u00e9 par la famille Bollor\u00e9) man\u0153uvre et se dit pr\u00eat \u00e0 c\u00e9der Editis\u00a0(850\u00a0millions d\u2019euros de chiffre d\u2019affaires) pour obtenir Hachette\u00a0(2,6\u00a0milliards), il n\u2019est pas inutile de revenir sur les concentrations qui ont boulevers\u00e9 l\u2019univers du livre depuis cinquante ans.<\/p>\n<p>Depuis le mois de juillet\u00a02020, les m\u00e9dias se font r\u00e9guli\u00e8rement l\u2019\u00e9cho du duel cens\u00e9 opposer M.\u00a0Arnaud Lagard\u00e8re, h\u00e9ritier d\u2019un empire m\u00e9diatique en 2003, \u00e0 M.\u00a0Vincent Bollor\u00e9, b\u00e2tisseur d\u2019un autre empire, commenc\u00e9 avec le commerce du bois et des ports africains, puis continu\u00e9 avec Vivendi. D\u2019offre publique d\u2019achat\u00a0(OPA) amicale en \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>op\u00e9ration commando<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb, Vivendi a acquis 57,35<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>% des actions de Lagard\u00e8re \u00e0 la date du 14\u00a0juin\u00a02022.<\/p>\n<p>Pour comprendre l\u2019\u00e9motion qui a saisi la plupart des \u00e9diteurs fran\u00e7ais, ainsi que le Syndicat de la librairie fran\u00e7aise et les soci\u00e9t\u00e9s d\u2019auteurs, il faut remonter aux origines des fusions dans le monde de l\u2019\u00e9dition. Lorsqu\u2019elle publiait sa s\u00e9rie de reportages intitul\u00e9e \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00c9diteurs, qui \u00eates-vous<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>?<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb, destin\u00e9e aux <i>Nouvelles litt\u00e9raires,<\/i> en 1952-1953, la journaliste \u00c9dith Mora pouvait conclure avec certitude que cette profession \u00e9tait demeur\u00e9e ce qu\u2019elle \u00e9tait depuis le d\u00e9but du <span class=\"siecle\">XIX<sup>e<\/sup><\/span>\u00a0si\u00e8cle, essentiellement familiale. On avait bien assist\u00e9, depuis les ann\u00e9es\u00a01890, \u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>pieuvre<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb verte, la Librairie Hachette \u2014 surnomm\u00e9e ensuite le \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>trust<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb\u00a0\u2014, mais elle s\u2019\u00e9tait attaqu\u00e9e essentiellement \u00e0 la distribution par l\u2019interm\u00e9diaire de ses biblioth\u00e8ques de gare et de ses messageries. Cette premi\u00e8re concentration n\u2019avait pas encore abouti \u00e0 la destruction du tissu des petites maisons d\u2019\u00e9dition, quoique, dans les ann\u00e9es\u00a01930, la reprise par Hachette des \u00c9ditions du Masque et de Tallandier, puis l\u2019abandon par Gallimard de sa distribution aux Messageries Hachette, aient suscit\u00e9 des inqui\u00e9tudes.<\/p>\n<p>Une premi\u00e8re salve d\u2019artillerie sera tir\u00e9e entre 1952 et 1961. Deux maisons vont se lancer dans le rachat des entreprises fragilis\u00e9es par la guerre\u00a0: Hachette et Gallimard, mais pour des raisons diff\u00e9rentes. Dans le premier cas, le rachat de Grasset en 1954, Fayard en 1958, Fasquelle en 1959 et Stock en 1961 a \u00e9t\u00e9 effectu\u00e9 par la Librairie g\u00e9n\u00e9rale fran\u00e7aise\u00a0(LGF), une filiale de la Librairie Hachette sp\u00e9cialis\u00e9e dans la commercialisation des collections destin\u00e9es au grand public\u00a0: \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Pourpre<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb et \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Le Livre de poche<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb, cette derni\u00e8re appel\u00e9e \u00e0 un avenir exceptionnel. Pour tirer le meilleur parti de cette s\u00e9rie d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 partir de 1953, la \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>pieuvre<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb avait \u00e9tendu ses tentacules sur les maisons dont les catalogues regorgeaient de romans et avait pass\u00e9 des accords avec celles qui \u00e9taient demeur\u00e9es ind\u00e9pendantes \u2014 Albin Michel, Calmann-L\u00e9vy, Flammarion et Gallimard principalement.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">Le d\u00e9sarroi des \u00e9quipes<\/h3>\n<p>Cette phase de concentration avait consid\u00e9rablement renforc\u00e9 la puissance de la Librairie Hachette, qui dominait le march\u00e9 des biblioth\u00e8ques de gare et la distribution de la presse par le biais de la coop\u00e9rative des Nouvelles Messageries de la presse parisienne (NMPP). Les NMPP avaient \u00e9t\u00e9 b\u00e2ties en 1947 sur le cadavre des Messageries fran\u00e7aises de la presse, l\u2019entreprise fond\u00e9e par les r\u00e9sistants \u00e0 partir des Messageries Hachette, mises sous s\u00e9questre en 1944 en raison de leur collaboration avec l\u2019occupant. Trois ans plus tard, la Librairie Hachette \u00e9tait remise en selle et d\u00e9tenait 49<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>% des NMPP (le reste appartenant aux \u00e9diteurs de presse), ce qui allait lui permettre d\u2019utiliser sa tr\u00e9sorerie pour disposer \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale de d\u00e9put\u00e9s amis. Ni Fran\u00e7ois Mitterrand, ni Jacques Chaban-Delmas, ni Jean Lecanuet, ni Ren\u00e9 Tomasini n\u2019oublieront la g\u00e9n\u00e9reuse distribution d\u2019enveloppes destin\u00e9es \u00e0 financer leurs campagnes \u00e9lectorales et \u00e0 faire reculer le spectre de la nationalisation des Messageries<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0(<a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2022\/10\/MOLLIER\/65165#nb1\" class=\"spip_note\" rel=\"appendix\" title=\"Cf. \u00c9dition, presse et pouvoir en France au XXe\u00a0si\u00e8cle, Fayard, Paris, 2008,\u00a0(...)\" id=\"nh1\">1<\/a>)<\/span>.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9cart de ces mouvements visant \u00e0 renforcer l\u2019appareil de distribution de la Librairie Hachette, la discr\u00e8te Librairie Gallimard avait, dans l\u2019autre cas, rachet\u00e9 les \u00c9ditions Deno\u00ebl en 1952, puis La Table Ronde et le Mercure de France en 1958. Elle y trouva mati\u00e8re \u00e0 renforcer son portefeuille d\u2019auteurs, notamment avec Louis-Ferdinand C\u00e9line \u2014 un \u00e9crivain collaborationniste qui devait lui rapporter beaucoup d\u2019argent\u00a0\u2014, Louis Aragon (leurs relations ant\u00e9rieures ayant \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s conflictuelles), Elsa Triolet et quelques autres. Ce n\u2019est que beaucoup plus tard, en 1972-1974, que cette grosse maison d\u2019\u00e9dition se lan\u00e7a \u00e0 son tour dans l\u2019\u00e9dification d\u2019un appareil de diffusion \u2014 le Centre de diffusion de l\u2019\u00e9dition\u00a0(CDE) \u2014 et de distribution \u2014 la Soci\u00e9t\u00e9 de distribution\u00a0(Sodis)\u00a0: deux structures cr\u00e9\u00e9es au moment pr\u00e9cis o\u00f9 Gallimard d\u00e9non\u00e7ait les accords qui la liaient au \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Livre de poche<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb, lan\u00e7ait sa propre marque \u2014 \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Folio<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb \u2014 et invitait les \u00e9diteurs qui voulaient \u00e9chapper au monopole du \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>trust<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb \u00e0 rejoindre sa r\u00e9plique des Messageries Hachette.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me phase de d\u00e9stabilisation de la profession intervient un peu plus tard. En 1988 a ainsi lieu la plus grosse op\u00e9ration de regroupement de maisons d\u2019\u00e9dition. R\u00e9unies sous le label du Groupe de la Cit\u00e9, deux entit\u00e9s bien distinctes allaient pr\u00e9parer la venue du groupe Vivendi dans ce secteur de l\u2019\u00e9conomie. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, les Presses de la Cit\u00e9, fond\u00e9es en 1943, avaient absorb\u00e9 Fleuve noir, GP Rouge et Or, Plon, Julliard, la Librairie acad\u00e9mique Perrin et d\u2019autres maisons qui dominaient \u00e0 la fois le secteur du polar et du roman d\u2019espionnage, de la science-fiction et du livre de jeunesse, sans oublier la litt\u00e9rature g\u00e9n\u00e9rale. De l\u2019autre, son partenaire, la CEP Communication, port\u00e9e par Havas, avait rachet\u00e9 Nathan, Larousse, Bordas-Dunod et visait \u00e0 constituer un groupe europ\u00e9en de communication autour de Havas, de la Banque de Paris et des Pays-Bas (actionnaire principal de Hachette) et de la Compagnie luxembourgeoise de t\u00e9l\u00e9diffusion\u00a0(CLT), propri\u00e9taire de la radio RTL. Mais ce projet, destin\u00e9 en particulier \u00e0 faciliter la r\u00e9\u00e9lection de Val\u00e9ry Giscard d\u2019Estaing \u00e0 l\u2019\u00c9lys\u00e9e en 1981, avait \u00e9chou\u00e9 et Jean-Luc Lagard\u00e8re (pr\u00e9sident-directeur g\u00e9n\u00e9ral de Matra et d\u2019Europe\u00a01) en avait profit\u00e9 pour effectuer un raid boursier spectaculaire sur la Librairie Hachette, tomb\u00e9e dans son escarcelle en d\u00e9cembre\u00a01980. La CEP Communication lui avait certes ravi Larousse en 1984, mais avant\u00a01988 elle ne pouvait inqui\u00e9ter le leader de l\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise, le nouveau groupe Hachette, qui avait remplac\u00e9 l\u2019ancienne Librairie Hachette, la soci\u00e9t\u00e9 anonyme cr\u00e9\u00e9e en 1919.<\/p>\n<p>\u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, un autre acteur entrait en sc\u00e8ne, le groupe Masson, emmen\u00e9 par J\u00e9r\u00f4me Talamon et son cousin, M.\u00a0Marc Ladreit de Lacharri\u00e8re, alors vice-pr\u00e9sident de L\u2019Or\u00e9al. Tous deux entendaient profiter des m\u00e9sententes qui d\u00e9chiraient la famille Gallimard pour essayer de b\u00e2tir un troisi\u00e8me ensemble \u00e9ditorial de taille europ\u00e9enne. L\u2019OPA fut un \u00e9chec et le groupe Masson (avec ses d\u00e9pendances Belfond, Armand Colin, etc.) fut revendu au Groupe de la Cit\u00e9. Celui-ci \u00e9tait devenu num\u00e9ro un de l\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise en profitant des d\u00e9boires de Jean-Luc Lagard\u00e8re. Ce dernier s\u2019\u00e9tait vu contraint de vendre les ensembles immobiliers constitu\u00e9s par la Librairie Hachette et les NMPP, afin d\u2019\u00e9ponger les \u00e9normes dettes laiss\u00e9es par la d\u00e9confiture, en 1992, de la Cinq, la cha\u00eene de t\u00e9l\u00e9vision \u00e0 laquelle M.\u00a0Silvio Berlusconi l\u2019avait associ\u00e9 pour concurrencer TF1, privatis\u00e9e en\u00a01987.<\/p>\n<p>Tandis que le groupe Hachette continuait sa croissance \u00e0 l\u2019international en achetant de nombreuses maisons d\u2019\u00e9dition, britanniques, australiennes, am\u00e9ricaines, espagnoles et sud-am\u00e9ricaines, le Groupe de la Cit\u00e9 allait devenir Havas publications \u00e9dition\u00a0(HPE). Une partie importante du groupe se trouvait d\u00e9j\u00e0 dans le portefeuille de la holding financi\u00e8re constitu\u00e9e par Jimmy Goldsmith en 1968 et baptis\u00e9e G\u00e9n\u00e9rale occidentale. Avant que tout devienne affaire de rachats en cascade\u00a0: la Compagnie g\u00e9n\u00e9rale des eaux\u00a0(CGE) s\u2019empara de cette holding, le Groupe de la Cit\u00e9 fut absorb\u00e9 par son actionnaire principal, Havas, en 1997, en devenant HPE, puis la CGE, majoritaire au capital de Havas, absorba \u00e0 son tour Havas\u2026 avant d\u2019\u00eatre rebaptis\u00e9e, en 1998, Vivendi, dont l\u2019ambition, sous la houlette de M.\u00a0Jean-Marie Messier, fut de s\u2019attaquer au march\u00e9 mondial de la communication, mais dont le destin fut de se d\u00e9sint\u00e9grer lors de l\u2019\u00e9clatement de la bulle financi\u00e8re de 2002.<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas besoin d\u2019\u00e9piloguer tr\u00e8s longtemps pour imaginer le d\u00e9sarroi des \u00e9quipes qui travaillaient dans ces entreprises, totalement d\u00e9motiv\u00e9es et ne sachant plus de quoi leur avenir serait fait. Dirig\u00e9s par des manageurs sans m\u00e9moire ni culture propre au monde du livre, les professionnels du secteur ignoraient, avant de lancer une campagne de promotion d\u2019un livre, si elle durerait ou serait vite abandonn\u00e9e au profit d\u2019un autre objectif, plus imm\u00e9diatement rentable. La consigne \u00e9tait de penser le livre en fonction de sa capacit\u00e9 \u00e0 migrer d\u2019un support \u00e0 un autre (papier, cin\u00e9ma, t\u00e9l\u00e9vision) et d\u2019un bassin linguistique \u00e0 un autre, selon le mod\u00e8le de <i>Notre-Dame de Paris<\/i> version Disney. Comme l\u2019a montr\u00e9 Andr\u00e9 Schiffrin dans <i>L\u2019\u00c9dition sans \u00e9diteurs<\/i> (La Fabrique, Paris, 1999), la substitution d\u2019une logique financi\u00e8re \u00e0 une logique industrielle ne pouvait qu\u2019aboutir \u00e0 une catastrophe. L\u2019obligation de d\u00e9gager plus de 10<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>% de rentabilit\u00e9 dans un secteur qui ne se pr\u00eate qu\u2019imparfaitement aux projections dans le futur et \u00e0 la centralisation du commandement entra\u00eenait la disparition du risque et de la recherche d\u2019auteurs inconnus, les deux piliers en principe de l\u2019\u00e9dition depuis deux si\u00e8cles.<\/p>\n<p>Vendu \u00e0 l\u2019encan \u00e0 l\u2019automne\u00a02002, Vivendi Universal Publishing\u00a0(VUP) fut aussit\u00f4t rachet\u00e9 par Jean-Luc Lagard\u00e8re, ce qui souleva une temp\u00eate d\u2019indignations comparable \u00e0 celle qui accompagna le raid de M.\u00a0Bollor\u00e9 sur Hachette en 2020. Alors que M.\u00a0Jean-Jacques Aillagon, qui fut ministre de la culture de Jacques Chirac, s\u2019\u00e9tait d\u00e9clar\u00e9 favorable \u00e0 la constitution d\u2019un groupe d\u2019\u00e9dition de taille mondiale, le Syndicat national de l\u2019\u00e9dition, le Syndicat de la Librairie fran\u00e7aise, les soci\u00e9t\u00e9s d\u2019auteurs et de nombreux intellectuels se mobilis\u00e8rent pour emp\u00eacher ce cataclysme. L\u2019intervention de la Commission europ\u00e9enne obligea Jean-Luc Lagard\u00e8re \u00e0 geler cette op\u00e9ration et \u00e0 confier \u00e0 la banque Natexis\u00a0(Banque populaire) le soin de g\u00e9rer cette acquisition, VUP \u00e9tant rebaptis\u00e9 Editis en 2003 et ce afin de souligner son ind\u00e9pendance totale par rapport \u00e0 Hachette. M.\u00a0Arnaud Lagard\u00e8re, fils unique de l\u2019\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>acrobate<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb, le surnom donn\u00e9 \u00e0 son p\u00e8re par les m\u00e9dias, fut autoris\u00e9 par Bruxelles \u00e0 conserver 40<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>% de l\u2019ex-VUP \u00e0 l\u2019automne\u00a02004, tandis que les 60<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>% restants \u00e9taient c\u00e9d\u00e9s au groupe Wendel Investissement emmen\u00e9 par l\u2019ancien patron du Mouvement des entreprises de France\u00a0(Medef), le baron Ernest-Antoine Seilli\u00e8re. Bien qu\u2019il ait affirm\u00e9, la main sur le c\u0153ur, que cette acquisition marquait le d\u00e9but d\u2019une longue pr\u00e9sence de son fonds financier dans le secteur de l\u2019\u00e9dition, Editis fut revendu \u00e0 l\u2019espagnol Grupo Planeta, en 2008, avec une confortable plus-value. Une nouvelle fois, on peut imaginer le d\u00e9sarroi des \u00e9diteurs, au sens noble du terme, qui se donnaient pour objectif de proposer aux lecteurs des livres et non des produits.<\/p>\n<p>Comme entre-temps Hachette avait continu\u00e9 sa croissance \u00e0 l\u2019international, repris Time Warner Book Group en 2006 et plusieurs maisons d\u2019\u00e9dition britanniques, qu\u2019il commen\u00e7ait \u00e0 rivaliser aux \u00c9tats-Unis avec l\u2019allemand Bertelsmann, propri\u00e9taire de Random House, le britannique Pearson\u00a0(Penguin) et l\u2019am\u00e9ricain Simon and Schuster, on assistait \u00e0 une gigantesque partie de Monopoly \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire, faisant redouter de nouvelles batailles de titans. En France, Flammarion avait \u00e9t\u00e9 revendu \u00e0 l\u2019italien Rizzoli Corriere della Sera en\u00a02000, avant d\u2019\u00eatre repris par Madrigall, la holding de Gallimard, en\u00a02012. Quant au Seuil, il avait \u00e9t\u00e9 absorb\u00e9 en 2004 par le groupe La Martini\u00e8re (les parfums Chanel), lui-m\u00eame revendu en 2017 \u00e0 un nouveau groupe aux app\u00e9tits grandissants, M\u00e9dia-Participations. Il ne restait plus \u00e0 Vivendi, dont M.\u00a0Bollor\u00e9 \u00e9tait devenu l\u2019homme fort en\u00a02014, qu\u2019\u00e0 revenir dans la communication, ce qui fut fait en 2018 quand, \u00e0 la surprise g\u00e9n\u00e9rale, il fut annonc\u00e9 qu\u2019Editis allait \u00eatre rachet\u00e9 \u00e0 Grupo Planeta par son propri\u00e9taire de 2002<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>! Le cercle se refermait. M.\u00a0Bollor\u00e9 allait bient\u00f4t s\u2019enfoncer dans le capital de Lagard\u00e8re\u00a0(Hachette) \u00e0 la faveur d\u2019une mauvaise op\u00e9ration strat\u00e9gique con\u00e7ue en 2020 par M.\u00a0Nicolas Sarkozy, appel\u00e9 en renfort par M.\u00a0Arnaud Lagard\u00e8re, dont le navire prenait l\u2019eau de toutes parts.<\/p>\n<p>Nul ne sait comment r\u00e9agira la Commission europ\u00e9enne devant ce nouvel avatar de concentration \u00e0 la fran\u00e7aise, mais la situation ne ressemble en rien \u00e0 ce qu\u2019elle \u00e9tait en 2002. Hachette p\u00e8se aujourd\u2019hui 2,6\u00a0milliards d\u2019euros, Editis 850\u00a0millions, et les num\u00e9ros trois et quatre, M\u00e9dia-Participations (caract\u00e9ris\u00e9 par son ancrage dans la bande dessin\u00e9e, notamment Le Lombard, Dupuis, Dargaud) et Madrigall, entre 650 et 700\u00a0millions d\u2019euros. Or, si M.\u00a0Bollor\u00e9 veut aujourd\u2019hui \u00e9changer le num\u00e9ro deux contre le num\u00e9ro un, ce n\u2019est pas qu\u2019une question de chiffres\u00a0: l\u2019homme d\u2019affaires est anim\u00e9 par une forte volont\u00e9 de \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>r\u00e9armement moral<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb. Qu\u2019il ait c\u00e9d\u00e9 officiellement la direction de son groupe \u00e0 son fils a\u00een\u00e9 ne change rien \u00e0 l\u2019affaire, il ne cache pas ses intentions de tout faire pour imposer dans son empire (CNews, Europe\u00a01, Canal Plus, bient\u00f4t <i>Paris Match<\/i> et <i>Le Journal du dimanche<\/i>) les valeurs traditionnelles de l\u2019Occident chr\u00e9tien. M\u00eame si les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) ont pris, depuis\u00a02010-2015, une importance consid\u00e9rable dans le domaine de la vente en ligne, l\u2019apparition d\u2019un empire m\u00e9diatique poss\u00e9dant ses cha\u00eenes de t\u00e9l\u00e9vision, ses radios, ses journaux, ses maisons d\u2019\u00e9dition et, d\u00e9j\u00e0, de fortes positions sur le Web soul\u00e8ve de multiples craintes. Le milliardaire Ladreit de Lacharri\u00e8re, dont le groupe poss\u00e9dait une des plus importantes agences de notation financi\u00e8re du monde, par ailleurs g\u00e9n\u00e9reux m\u00e9c\u00e8ne de Mme\u00a0Penelope Fillon et tr\u00e8s actif d\u00e9sormais dans l\u2019industrie culturelle, a lanc\u00e9 Webedia, une entreprise en plein d\u00e9veloppement dans le domaine des m\u00e9dias en ligne (Purepeople, Puremedias, etc.) et des jeux vid\u00e9o\u00a0(Jeuxvideo.com). Editis et Hachette ont \u00e9galement investi dans ce secteur. On peut donc tenir pour assur\u00e9 que de grandes batailles se pr\u00e9parent pour contr\u00f4ler le \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>temps de cerveau disponible<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb des individus, l\u2019enjeu des nouveaux affrontements sur la sc\u00e8ne de l\u2019\u00e9dition.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<p><br \/>\n<br \/><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2022\/10\/MOLLIER\/65165\" target=\"_blank\"\">Source link <\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Stephen Doyle. \u2014 Sans titre, 2009 Au moment o\u00f9 le gouvernement am\u00e9ricain intente un proc\u00e8s \u00e0 Penguin Random House pour l\u2019emp\u00eacher de s\u2019emparer de Simon and Schuster et o\u00f9, en&hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":16742,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-16741","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16741","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=16741"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/16741\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/16742"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=16741"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=16741"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=16741"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}