{"id":18131,"date":"2025-10-23T08:23:46","date_gmt":"2025-10-23T06:23:46","guid":{"rendered":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2025\/10\/23\/la-fable-de-lours-et-du-pygargue\/"},"modified":"2025-10-23T08:23:46","modified_gmt":"2025-10-23T06:23:46","slug":"la-fable-de-lours-et-du-pygargue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2025\/10\/23\/la-fable-de-lours-et-du-pygargue\/","title":{"rendered":"La fable de l\u2019ours et du pygargue"},"content":{"rendered":"<p> <br \/>\n<\/p>\n<div>\n<ol class=\"campaign-loop campaign-list\">\n<li id=\"campaign-482494\" class=\"post-482494 campaign type-campaign status-publish hentry campaign-has-goal campaign-has-not-achieved-goal campaign-has-end-date campaign-has-not-ended\">\n\t<a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/reseauinternational.net\/campaigns\/campagne-de-dons-septembre-octobre-2025\/\"><\/p>\n<h3>Campagne de dons Octobre 2025<\/h3>\n<p>\t\t\t<\/a><\/p>\n<p>\n\tAppel aux dons \u2013 Votre soutien nous est indispensable pour continuer \u00e0 vous fournir le meilleur de l\u2019information internationale alternative. 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Mais Masha \u00e9tait une ourse hors du commun, sa long\u00e9vit\u00e9 inhabituelle pour les animaux de son esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>Elle s\u2019en \u00e9tait donc sortie vaille que vaille, malgr\u00e9 les redoutables combats, les hivers f\u00e9roces et les conditions parfois tragiques qui s\u2019\u00e9taient abattues sur la r\u00e9gion. Elle se souvenait du grand incendie, des groupes de chasseurs qui avaient abattu une centaine d\u2019ours pour vendre leurs peaux. Elle se souvint avec horreur et tristesse comment ils avaient d\u00e9pec\u00e9 ses fr\u00e8res, sa famille, sur place. Et finalement, la for\u00eat et la steppe devinrent le territoire de chasses des rapaces, petits et grands.<\/p>\n<p>Oui, la vieille Masha allait mourir et elle avait peur. Une de ces frayeurs que l\u2019on n\u2019a qu\u2019une seule fois dans sa vie. Ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019approche de la mort qui la faisait trembler, non, on meurt tous un jour. L\u2019in\u00e9luctable ne la paniquait pas. C\u2019\u00e9tait surtout pour sa petite oursonne qu\u2019elle tremblait. Elle allait la laisser sans protection, si fragile, si jeune, si encore maladroite. \u00c0 peine quelques mois ! Qu\u2019allait-elle devenir dans ce monde de carnage et de f\u00e9rocit\u00e9 ? Elle \u00e9tait \u00e0 peine autonome, ne chassant, p\u00e9chant que sous l\u2019\u0153il attendri de sa m\u00e8re, ses conseils avis\u00e9s, qui lui enseignait les ficelles de la survie.<\/p>\n<p>Masha tourna sa grosse t\u00eate de plantigrade carnivore pour observer avec tendresse son \u00abb\u00e9b\u00e9\u00bb qui g\u00e9missait \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, consciente d\u2019une fin qui se profilait et d\u2019un inconnu angoissant.<\/p>\n<p>La vieille Masha avait \u00e9t\u00e9 une l\u00e9gende dans tous les environs, des grandes montagnes jusqu\u2019aux for\u00eats imp\u00e9n\u00e9trables bien sombres, des steppes enneig\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 la toundra. Puis, l\u2019\u00e2ge, l\u2019usure, le d\u00e9sespoir avaient fini par l\u2019atteindre. Sa force colossale d\u00e9clina, ses combats devinrent moins victorieux et finalement, son territoire jadis gigantesque, se r\u00e9duisit telle une peau de chagrin. Il ne restait aujourd\u2019hui que quelques bosquets de conif\u00e8res, la rivi\u00e8re tout en bas des grandes roches abritant sa caverne, ultime lieu de protection et d\u2019hibernation. La plupart des petits mammif\u00e8res dont elle se nourrissait avaient disparu. Seuls les poissons assuraient sa survie. Ils \u00e9taient nombreux, fort heureusement !<\/p>\n<p>La vieille femelle grizzly avait perdu son grand m\u00e2le contre des pr\u00e9dateurs, des loups et beaucoup de ses petits lors de ses nombreuses port\u00e9es. Quelques-uns avaient disparu, d\u2019autres s\u2019en \u00e9taient all\u00e9s. Il ne restait qu\u2019elle et son dernier petit encore vivants.<\/p>\n<p>Elle l\u00e9cha sa fourrure. Comme elle \u00e9tait brillante, lustr\u00e9e et brune autrefois lorsqu\u2019elle \u00e9tait jeune. Comme elle en \u00e9tait fi\u00e8re ! Cette \u00e9poque \u00e9tait finie ! Aujourd\u2019hui elle \u00e9tait \u00e0 moiti\u00e9 roussie, gris\u00e9e, des touffes se d\u00e9tachaient parfois, laissant nue sa peu parchemin\u00e9e, tann\u00e9e par le temps, le soleil, la neige, le froid et bien s\u00fbr l\u2019\u00e2ge.<\/p>\n<p>Elle observa de son regard noy\u00e9 par ce qui paraissait des larmes. Mais en \u00e9tait-ce r\u00e9ellement ? Elle n\u2019ignorait pas que sa petite Tamara allait devoir affronter mille dangers qui la menaceraient, qu\u2019elle allait devoir vivre au quotidien. Elle savait qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas pr\u00eate sans sa protection.<\/p>\n<p>Comment allait-elle affronter le grand lynx solitaire ?<\/p>\n<p>Comment ferait-elle face aux quelques loups, certes de plus en plus rares, mais encore pr\u00e9sents ?<\/p>\n<p>Un ours adulte en pleine possession de sa force ne les craignait pas, mais un petit, presque un b\u00e9b\u00e9, comment pouvait-il avoir une seule chance ?<\/p>\n<p>Et r\u00e9cemment d\u2019autres pr\u00e9dateurs \u00e9taient apparus, plus fourbes, moins visibles, car ils venaient d\u2019en haut, fondaient sur leurs proies sans qu\u2019on les voit venir en piqu\u00e9 des nues : l\u00e0 un agneau, ici un castor ou une loutre, parfois un petit ourson ou d\u2019autres mammif\u00e8res de petite taille avaient perdu la vie, disparus dans les entrailles de ces nouveaux arrivants. Et, comme attir\u00e9 par l\u2019odeur du sang, le grand aigle des montagnes \u00e9tait lui aussi arriv\u00e9, capable de saisir un chamois, un chevreau, une marmotte entre ses serres redoutables pour l\u2019emmener dans les cieux et une fois l\u00e0-haut, l\u00e2cher sa pauvre victime pour qu\u2019elle se fracasse dans un bruit d\u2019os bris\u00e9s sur les rochers. Alors l\u2019aigle pouvait se poser, d\u00e9vorer sa victime sans aucun combat.<\/p>\n<p>Tamara jouait seule dans un coin de la grotte dont les parois parcourues de rigoles dues aux derni\u00e8res pluies d\u00e9goulinaient de salp\u00eatre.<\/p>\n<p>Quelques semaines auparavant, elle avait encore un petit fr\u00e8re, mais le grand rapace des montagnes et ses faucons laquais l\u2019avaient attaqu\u00e9, emport\u00e9. Masha se souvint de ses grognements de panique, de peur. Elle n\u2019avait rien pu faire. Elle ne put que ha\u00efr ces malfaisants pr\u00e9dateurs ail\u00e9s quand ils la nargu\u00e8rent de leurs cris, par provocation.<\/p>\n<p>Masha, avec le temps, r\u00e9ussit \u00e0 en tuer quelques-uns, bien imprudents de se poser alors qu\u2019elle \u00e9tait l\u00e0, dans les fourr\u00e9s, alors qu\u2019ils ne l\u2019avaient pas vue. Mais il en venait d\u2019autres presque chaque jour. Les attaques incessantes avaient fait refluer l\u2019ourse, comme beaucoup d\u2019autres mammif\u00e8res. Elle s\u2019\u00e9tait r\u00e9fugi\u00e9e l\u00e0 o\u00f9 ils avaient des difficult\u00e9s \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer : la for\u00eat dense, les cavernes. Malgr\u00e9 cela, leur vol \u00e9tait fr\u00e9quent. Ils survolaient en immenses ronds inqui\u00e9tants ce petit territoire, guettant, attendant leur heure. Ils savaient qu\u2019une petite ourse \u00e9tait l\u00e0, que la vieille Masha \u00e9tait mourante, que ce b\u00e9b\u00e9 allait \u00eatre sans protection, qu\u2019il deviendrait une proie facile.<\/p>\n<p>Oui, Masha pensait \u00e0 tout cela et \u00e9tait terroris\u00e9e. Elle grogna doucement, appelant son b\u00e9b\u00e9 qui vint se coucher contre son ventre chaud et s\u2019assoupit rapidement. Masha aussi s\u2019endormit, mais de son dernier sommeil.<\/p>\n<p>Lorsque Tamara s\u2019\u00e9veilla aux lueurs rougeoyantes d\u2019un cr\u00e9puscule agonisant, sa m\u00e8re \u00e9tait morte et elle pleura longtemps.<\/p>\n<p>La faim et la soif finirent cependant par lui faire oser quitter sa cachette. L\u2019oursonne se retrouvait seule dans un monde hostile o\u00f9 elle allait devoir apprendre non pas \u00e0 vivre, mais simplement \u00e0 survivre ! De durs combats l\u2019attendaient, elle qui ne savait pas se battre. Elle allait donc apprendre \u00e0 se cacher et fuir de toutes ses petites pattes. Si un ours pouvait atteindre une vitesse de presque cinquante kilom\u00e8tres \u00e0 l\u2019heure, elle, si fr\u00eale, si petite, pourrait au bas mot atteindre la moiti\u00e9 de cette vitesse. Inconsciemment, elle comprenait donc qu\u2019il \u00e9tait possible de s\u2019abriter dans les grands \u00e9pic\u00e9as, mais il lui fallait ne pas en \u00eatre trop \u00e9loign\u00e9e. Elle mit cela en application, \u00e9vitant ainsi beaucoup de dangers et les attaques furtives des faucons qui n\u2019arrivaient pas \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer la for\u00eat. Elle entendait leur rage dans leurs huissements de frustration ! Mais elle devait redoubler de prudence pour aller boire car les rapaces guettaient. Aussi ne se d\u00e9pla\u00e7ait-elle que lorsque la nuit \u00e9tait noire ou que l\u2019\u00e9pais brouillard matinal masquait les endroits o\u00f9 elle se rendait. C\u2019est aussi \u00e0 ces moments qu\u2019elle pouvait p\u00e9cher comme le lui avait appris sa m\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans les semaines qui suivirent la mort de sa m\u00e8re, elle essuya deux attaques qui s\u2019av\u00e9r\u00e8rent heureusement infructueuses pour les f\u00e9lid\u00e9s. Elle n\u2019eut que le temps de se r\u00e9fugier dans un arbre creux o\u00f9 le pr\u00e9dateur \u00e9tait trop gros pour la suivre. Elle dut n\u00e9anmoins y passer plusieurs heures avant de pouvoir sortir. Les lynx sont, comme les tigres ou les chats, tr\u00e8s patients !<\/p>\n<p>Une autre fois, elle se cacha sous les racines d\u2019un grand conif\u00e8re abattu par un orage. Une centaine de faucons puis des \u00e9perviers venus en renfort l\u2019assaillirent, mais aucun d\u2019entre eux, individuellement ou en groupe, ne parvint \u00e0 la d\u00e9loger. En fait, si l\u2019oursonne n\u2019avait pas la force d\u2019un adulte, sa petite taille lui permettait au moins de se cacher facilement.<\/p>\n<p>Grand aigle apprenant les nouvelles, d\u00e9cida lui aussi d\u2019inspecter les lieux. Il avait pris le petit fr\u00e8re de Tamara, ce serait donc lui qui saisirait la petite femelle. Il consid\u00e9ra que c\u2019\u00e9tait son d\u00fb ! Il estima ainsi que la rivi\u00e8re serait son nouveau territoire. Suite \u00e0 cette d\u00e9cision, bien des petits mammif\u00e8res trouv\u00e8rent une mort tragique quand le pr\u00e9dateur du ciel piqua sur eux.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 Tamara, bon an mal an, elle s\u2019en sortait dans ce monde de pr\u00e9carit\u00e9 et de multiples dangers. Il y eut bien une journ\u00e9e qui faillit lui \u00eatre fatale : les rapaces, en groupe, l\u2019attaqu\u00e8rent alors qu\u2019elle approchait de la rivi\u00e8re. Mais ce qu\u2019ils n\u2019avaient pas pr\u00e9vu, c\u2019est que Tamara \u00e9tait fille de Masha la guerri\u00e8re, que son sang coulait en ses veines. Si elle subit moult coups de becs et de serres qui lui caus\u00e8rent de nombreuses blessures, il n\u2019en demeura pas moins qu\u2019elle se d\u00e9fendit vaillamment, avec hargne m\u00eame, ou \u00e9tait-ce le d\u00e9sespoir ? Elle saisit l\u2019un des oiseaux par la gorge qu\u2019elle broya entre ses m\u00e2choires. Elle appr\u00e9cia le repas. Elle commen\u00e7ait \u00e0 en avoir assez du poisson, mais ce qu\u2019elle aima surtout fut cette premi\u00e8re victoire contre ses ennemis. Elle poussa un cri. La hurlerie de la petite ourse fit s\u2019envoler dans un bruissement anarchique d\u2019ailes la gent des petits rapaces surpris par sa sauvagerie.<\/p>\n<p>Pour la premi\u00e8re fois, Tamara se sentit forte.<\/p>\n<p>Ses premiers mois solitaires furent douloureux dans ce quotidien constitu\u00e9 d\u2019attaques et de prudence, mais elle s\u2019en sortit. L\u2019\u00e2me de sa m\u00e8re \u00e9tait d\u00e9sormais en elle, elle le sentait, le savait. Ce n\u2019est pas qu\u2019elle grandissait beaucoup, mais malgr\u00e9 tout elle changeait et cela, les rapaces le percevaient bien. Elle \u00e9tait donc toujours vivante lorsqu\u2019arriv\u00e8rent les premiers frimas de septembre.<\/p>\n<p>De son pic pr\u00e8s de for\u00eat, l\u2019immense aigle fulminait. Plusieurs mois venaient de passer et cette proie \u00e9chappait \u00e0 tous. On lui rapporta que d\u00e9sormais, l\u2019oursonne poussait des hurlements de d\u00e9fi dans la for\u00eat. Ses laquais les faucons devenaient inefficaces, inop\u00e9rants, incapables de quoi que ce soit, aussi d\u00e9cida-t-il de planer de plus en plus fr\u00e9quemment au-dessus de la rivi\u00e8re. Peut-\u00eatre, esp\u00e9rait-il, la surprendrait-il alors qu\u2019elle ne s\u2019y attendrait pas. Il s\u2019\u00e9tait m\u00eame \u00e9tabli sur la minuscule hauteur de rochers pour \u00eatre encore plus pr\u00e8s !<\/p>\n<p>Mais la petite Tamara avait rep\u00e9r\u00e9 le man\u00e8ge des uns et des autres. Elle se cachait d\u00e9sormais, sortant peu. Quelques fois la proie devenait chasseresse. Ainsi, elle se recroquevillait jusqu\u2019\u00e0 devenir presque invisible derri\u00e8re des racines, \u00e0 moiti\u00e9 dans l\u2019eau glougloutante agit\u00e9e couvrant par son bruit aqueux ceux qu\u2019elle pourrait faire elle- m\u00eame puis, surgissait et fondait sur un rapace imprudent qui s\u2019\u00e9tait pos\u00e9 pr\u00e8s d\u2019elle sans m\u00eame deviner sa pr\u00e9sence. C\u2019est qu\u2019eux aussi devaient boire ! Et tout cela sous l\u2019\u0153il des autres cong\u00e9n\u00e8res ail\u00e9s qui voyaient, horrifi\u00e9s, la fin terrifiante de l\u2019un des leurs. La peur commen\u00e7ait \u00e0 changer de camp ! Chacune de ses victoires augmentait sa r\u00e9putation de petite et farouche combattante. La vieille Masha aurait appr\u00e9ci\u00e9 ! La rage de sa fille devenait chaque jour de plus en plus grande envers ce peuple trop l\u00e2che pour l\u2019affronter directement, autrement qu\u2019en groupe.<\/p>\n<p>Si l\u2019aigle avait pens\u00e9, dans son orgueil, agrandir son territoire avec aisance, il voyait au contraire que cette conqu\u00eate se heurtait \u00e0 une volont\u00e9 de vivre \u00e0 laquelle il n\u2019avait pas cru de la part de ce presque b\u00e9b\u00e9 ours. Qu\u2019il la d\u00e9test\u00e2t \u00e9tait une chose, mais il devait reconna\u00eetre que la fille \u00e9tait digne de la m\u00e8re \u00e0 laquelle il avait toujours refus\u00e9 de se frotter. Aigle royal, certes, super pr\u00e9dateur ail\u00e9 d\u2019accord, mais pas stupide quand m\u00eame ! Ce qui l\u2019offensait encore fut que parfois il l\u2019apercevait au sol l\u2019observant, le d\u00e9fiant, avant de courir s\u2019abriter entre les troncs des immenses arbres protecteurs avant qu\u2019il ne pique vers elle. Il avait beau alors trompeter puissamment, elle n\u2019en avait cure, lui r\u00e9pondant par des grognements ressemblant \u00e0 un rire narquois. Son arrogance lui donnait encore plus envie de l\u2019\u00e9triper en la faisant souffrir ! Il \u00e9tait ce guerrier immense et redout\u00e9, r\u00e9gnant sans partage, d\u00e9cidant du sort de chacun sans que personne ne puisse le d\u00e9fier, envahissant des territoires sans que personne n\u2019os\u00e2t se dresser contre lui et l\u00e0, cette\u2026 souris, ce ver de terre, osait lui tenir t\u00eate\u2026<\/p>\n<p>Ce qui mina \u00e9galement le grand aigle fut que certains animaux, aux faits h\u00e9ro\u00efques de la petite oursonne, commenc\u00e8rent \u00e0 avoir envie de regimber, de dire non \u00e0 ce despote des cieux, de s\u2019opposer \u00e0 cette tyrannie impossible. Cela, il n\u2019en \u00e9tait pas question ! Il fallait r\u00e9gler ce probl\u00e8me le plus vite possible, faire d\u2019elle un exemple qui terrifierait la gent animale pour qu\u2019elle n\u2019ose pas dresser la t\u00eate ! L\u2019aigle ne voulait que soumission et d\u00e9f\u00e9rence, point barre !<\/p>\n<p>Ce fut avant le grand hiver, celui qui frapperait toutes les m\u00e9moires par sa rigueur que l\u2019affrontement in\u00e9gal eut lieu.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s t\u00f4t dans la saison, la neige s\u2019\u00e9tait mise \u00e0 tomber, drue et floconneuse, recouvrant une immense partie de la r\u00e9gion. On dit que dans les villes, certains hommes moururent de ce froid inattendu. La temp\u00e9rature \u00e9tait descendue \u00e0 des niveaux inhabituels. La rivi\u00e8re gela, ne laissant que quelques rares endroits non recouverts par la glace et surtout, surtout, un brouillard \u00e9pais recouvrit sans se lever la for\u00eat et ses alentours. De grandes nappes flottaient au gr\u00e9 du vent, s\u2019accrochaient aux branches, au sol, dans les cimes, rendant la visibilit\u00e9 impossible. Les rochers \u00e9taient luisants de givre et la berge ressemblait \u00e0 un tapis blanc, un suaire de cadavre oubli\u00e9.<\/p>\n<p>Tamara avait d\u00fb prendre quelques risques suppl\u00e9mentaires pour aller au point d\u2019eau. Ses ennemis pouvaient surgir de la brume. Seul le bruit de leurs ailes la pr\u00e9viendrait, mais la neige semblait effacer tous les sons, les enveloppant dans une chape de silence morbide.<\/p>\n<p>Alors qu\u2019elle lapait l\u2019eau glac\u00e9e, elle per\u00e7ut un battement d\u2019ailes au-dessus d\u2019elle : des faucons allaient se poser pour boire. Tr\u00e8s haut \u00e9galement, elle crut deviner un m\u00eame bruit d\u2019ailes, plus lourd, plus grave, moins rapide, celui de son pire ennemi. L\u2019aigle \u00e9tait l\u00e0 lui aussi. Elle d\u00e9cida alors de se cacher derri\u00e8re une immense roche couverte de mousses gluantes fig\u00e9es par le froid. Elle r\u00e9alisait qu\u2019elle n\u2019aurait pas le temps de se r\u00e9fugier dans la for\u00eat. La lis\u00e8re \u00e9tait trop \u00e9loign\u00e9e ! L\u2019aigle la saisirait bien avant qu\u2019elle ne l\u2019atteigne !<\/p>\n<p>Ils \u00e9taient d\u00e9sormais en grappes autour d\u2019elle. Grand aigle ne se poserait que si aucun danger ne survenait et cela, Tamara venait de le comprendre. Oh certes, elle aurait pu fondre sur deux trois faucons, les tuer, mais une id\u00e9e venait de germer dans son esprit de petit grizzly. Elle allait donc les laisser boire sans qu\u2019il ne se passe rien de f\u00e2cheux pour eux ! Apr\u00e8s, ils repartiraient et son redoutable ennemi, rassur\u00e9, viendrait \u00e0 son tour s\u2019abreuver.<\/p>\n<p>Son id\u00e9e fut bonne.<\/p>\n<p>Comme les faucons repartaient les uns apr\u00e8s les autres, dans un r\u00e9clamement assourdissant, il prit alors la d\u00e9cision, rassur\u00e9, de traverser la petite nappe de brouillard qui couvrait la rivi\u00e8re pour se poser. Quelques secondes plus tard, il \u00e9tait au sol. Ne sachant que faire de ses ailes immenses, il marchait maladroitement, scrutant de son \u0153il terrifiant afin de rep\u00e9rer un endroit non gel\u00e9 qu\u2019il aper\u00e7\u00fbt bient\u00f4t, pr\u00e8s d\u2019une roche luisante de givre, couverte de lichen\u2026 Le petit plantigrade ne bougeait pas, ressemblait \u00e0 une statue. Il osait \u00e0 peine respirer de peur qu\u2019une bu\u00e9e ne sorte de sa gueule. Ses poumons, sa poitrine lui faisaient mal, son c\u0153ur battait \u00e0 tout rompre, mais elle ne c\u00e9da pas. Ses pattes dans l\u2019eau givr\u00e9e la torturaient bien qu\u2019elles soient recouvertes d\u2019une \u00e9paisse fourrure. Jeune, elle ne poss\u00e9dait pas encore cette couche protectrice de graisse permettant aux ours d\u2019ignorer le froid, ou du moins s\u2019en moquer.<\/p>\n<p>L\u2019aigle fit quelques pas chaloup\u00e9s dans sa direction. Une pluie brutale s\u2019\u00e9tait mise \u00e0 tomber. Le martellement des gouttes drues couvrait les petits g\u00e9missements involontaires que l\u2019oursonne ne pouvait s\u2019emp\u00eacher d\u2019\u00e9mettre. Tamara attendit que le gros rapace plonge son bec dans l\u2019eau. C\u2019est ce moment qu\u2019elle choisit pour bondir sur lui dans un grognement terrible qui le surprit, mais trop tard, il ne put r\u00e9agir et s\u2019envoler. Il est plus facile pour ces oiseaux immenses de partir d\u2019un pic montagneux que de d\u00e9coller du sol. Il sentit la m\u00e2choire de l\u2019oursonne se fermer sur une de ses pattes, la brisant presque instantan\u00e9ment. Ses griffes non r\u00e9tractiles, aussi pointues que des lames de couteau, labour\u00e8rent son dos\u2026 Le rapace glatit de douleur ! Il se d\u00e9battit et bient\u00f4t un ballet funeste, tant\u00f4t dans l\u2019eau, tant\u00f4t sur la glace, fut observ\u00e9 par de nombreux petits spectateurs sortant de leurs cachettes pour contempler ce duel impossible. Quelques faucons, \u00e9perviers, buses, aux cris entendus au sol, os\u00e8rent redescendre, mais n\u2019intervinrent pas, ne stopp\u00e8rent pas la joute terrible que se livraient les deux animaux : l\u2019un immense et ma\u00eetre du ciel, d\u2019une force colossale, l\u2019autre \u00e0 peine sortie de l\u2019enfance, dot\u00e9e d\u2019une rage, d\u2019une col\u00e8re immense la rendant inconsciente, audacieuse jusqu\u2019\u00e0 la folie. L\u2019un piquait, d\u00e9chirait, pendant que l\u2019autre griffait et mordait.<\/p>\n<p>\u00c9trangement, le combat ne dura pas longtemps.<\/p>\n<p>Tamara r\u00e9ussit \u00e0 mettre la t\u00eate de l\u2019aigle sous l\u2019eau le paniquant. Ses gestes d\u00e9sordonn\u00e9s indiquaient une apn\u00e9ique inconnue jusqu\u2019\u00e0 lors. Un aigle ne se noie pas. Il tombe, se fracasse, meurt de vieillesse, mais il ne peut se noyer, il ne doit pas !<\/p>\n<p>Pourtant, c\u2019est bien ce qui arriva quand la gueule de Tamara d\u00e9chira la gorge du pr\u00e9dateur ail\u00e9 qui, d\u2019un seul coup, ne se d\u00e9battit plus. Du sang couvrit la surface de l\u2019eau, puis il y eut un immense silence. Ce fut tout.<\/p>\n<p>L\u2019oursonne \u00e9puis\u00e9e, endolorie, tum\u00e9fi\u00e9e, poussa un long grognement de victoire qui fit fr\u00e9mir toute la for\u00eat.<\/p>\n<p>Sa victoire sur l\u2019aigle ! Elle vengeait l\u2019humiliation, la peur, son fr\u00e8re, toutes les ranc\u0153urs que sa courte vie lui avait d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9es en h\u00e9ritage. Mille petits oiseaux allaient retrouver la paix, revenir \u00e0 leur rythme, car les faucons, les couards de son \u00e9minence l\u2019Aigle partiraient au loin. Des mammif\u00e8res allaient aussi faire leur retour, peut-\u00eatre aussi les loups, c\u2019\u00e9tait pr\u00e9visible, mais plus aucun b\u00e9b\u00e9 ne serait happ\u00e9 par les serres terribles du rapace tant redout\u00e9.<\/p>\n<p>Ils disparurent effectivement et on ne les revit que tr\u00e8s rarement, volant en solitaires.<\/p>\n<p>Tamara \u00e9tait une petite femelle ourse n\u00e9e dans l\u2019ombre immense de sa m\u00e8re qui n\u2019existait plus que dans sa m\u00e9moire et son c\u0153ur. Mais la faune apprenait que celle qu\u2019on nommerait bient\u00f4t la grande Tamara, avait fait fuir l\u2019ennemi le plus cruel qui soit, venait de rendre vie \u00e0 sa m\u00e8re et r\u00e9 \u00e9tendrait son territoire d\u2019avant.<\/p>\n<p>Alors, elle d\u00e9vora son grand ennemi, ne laissant que son bec et ses serres, puis comme l\u2019hiver se faisait rigoureux et ne faisait pourtant que commencer, elle regagna sa caverne pour hiberner quelques mois. Elle l\u2019avait bien m\u00e9rit\u00e9 !<\/p>\n<div class=\"sharedaddy sd-block sd-like jetpack-likes-widget-wrapper jetpack-likes-widget-unloaded\" id=\"like-post-wrapper-237719536-490133-68f9c4acd13f1\" data-src=\"https:\/\/widgets.wp.com\/likes\/?ver=15.0.2#blog_id=237719536&amp;post_id=490133&amp;origin=reseauinternational.net&amp;obj_id=237719536-490133-68f9c4acd13f1\" data-name=\"like-post-frame-237719536-490133-68f9c4acd13f1\" data-title=\"Aimer ou rebloguer\">\n<h3 class=\"sd-title\">J\u2019aime \u00e7a\u00a0:<\/h3>\n<p><span class=\"button\"><span>J\u2019aime<\/span><\/span> <span class=\"loading\">chargement\u2026<\/span><\/p>\n<p><span class=\"sd-text-color\"\/><a target=\"_blank\" class=\"sd-link-color\"\/><\/div>\n<p><meta itemscope=\"\" itemprop=\"mainEntityOfPage\" itemtype=\"https:\/\/schema.org\/WebPage\" itemid=\"https:\/\/reseauinternational.net\/la-fable-de-lours-et-du-pygargue\/\"\/><meta itemprop=\"headline\" content=\"La fable de l\u2019ours et du pygargue\"\/><span style=\"display: none;\" itemprop=\"author\" itemscope=\"\" itemtype=\"https:\/\/schema.org\/Person\"><meta itemprop=\"name\" content=\"R\u00e9seau International\"\/><\/span><span style=\"display: none;\" itemprop=\"image\" itemscope=\"\" itemtype=\"https:\/\/schema.org\/ImageObject\"><meta itemprop=\"url\" content=\"https:\/\/i0.wp.com\/reseauinternational.net\/wp-content\/uploads\/2025\/10\/IMAGE-2025-10-22-164345.jpg?fit=800%2C467&amp;ssl=1\"\/><meta itemprop=\"width\" content=\"800\"\/><meta itemprop=\"height\" content=\"467\"\/><\/span><span style=\"display: none;\" itemprop=\"publisher\" itemscope=\"\" itemtype=\"https:\/\/schema.org\/Organization\"><span style=\"display: none;\" itemprop=\"logo\" itemscope=\"\" itemtype=\"https:\/\/schema.org\/ImageObject\"><meta itemprop=\"url\" content=\"https:\/\/reseauinternational.net\/wp-content\/uploads\/2022\/06\/Capture-de\u0301cran-2022-06-14-a\u0300-16.51.07.png\"\/><\/span><meta itemprop=\"name\" content=\"R\u00e9seau International\"\/><\/span><meta itemprop=\"datePublished\" content=\"2025-10-22T12:14:05+00:00\"\/><meta itemprop=\"dateModified\" content=\"2025-10-22T12:14:15+00:00\"\/><\/div>\n<p><br \/>\n<br \/><a href=\"https:\/\/reseauinternational.net\/la-fable-de-lours-et-du-pygargue\/\" target=\"_blank\"\">Source link <\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Campagne de dons Octobre 2025 Appel aux dons \u2013 Votre soutien nous est indispensable pour continuer \u00e0 vous fournir le meilleur de l\u2019information internationale alternative. 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