{"id":21539,"date":"2025-12-28T10:12:44","date_gmt":"2025-12-28T09:12:44","guid":{"rendered":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2025\/12\/28\/un-echec-de-deux-siecles\/"},"modified":"2025-12-28T10:12:44","modified_gmt":"2025-12-28T09:12:44","slug":"un-echec-de-deux-siecles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2025\/12\/28\/un-echec-de-deux-siecles\/","title":{"rendered":"un \u00e9chec de deux si\u00e8cles"},"content":{"rendered":"<p> <br \/>\n<\/p>\n<div id=\"\">\n<p>L\u2019Europe a maintes fois refus\u00e9 la paix avec la Russie alors qu\u2019un r\u00e8glement n\u00e9goci\u00e9 \u00e9tait possible, et ces refus se sont av\u00e9r\u00e9s profond\u00e9ment contre-productifs. Du XIXe si\u00e8cle \u00e0 nos jours, les pr\u00e9occupations s\u00e9curitaires de la Russie ont \u00e9t\u00e9 per\u00e7ues non comme des int\u00e9r\u00eats l\u00e9gitimes \u00e0 n\u00e9gocier dans le cadre d\u2019un ordre europ\u00e9en plus large, mais comme des transgressions morales \u00e0 combattre, contenir ou ignorer. Ce sch\u00e9ma s\u2019est perp\u00e9tu\u00e9 sous des r\u00e9gimes russes radicalement diff\u00e9rents \u2013 tsariste, sovi\u00e9tique et post-sovi\u00e9tique \u2013 sugg\u00e9rant que le probl\u00e8me ne r\u00e9side pas principalement dans l\u2019id\u00e9ologie russe, mais dans le refus persistant de l\u2019Europe de reconna\u00eetre la Russie comme un acteur de s\u00e9curit\u00e9 l\u00e9gitime et \u00e9gal.<\/p>\n<p>Mon argument n\u2019est pas que la Russie ait \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement bienveillante ou digne de confiance. Il s\u2019agit plut\u00f4t du constat que l\u2019Europe a syst\u00e9matiquement appliqu\u00e9 deux poids, deux mesures en mati\u00e8re de s\u00e9curit\u00e9. L\u2019Europe consid\u00e8re son propre recours \u00e0 la force, la construction d\u2019alliances et son influence imp\u00e9riale ou post-imp\u00e9riale comme normaux et l\u00e9gitimes, tout en interpr\u00e9tant un comportement russe comparable \u2013 notamment \u00e0 proximit\u00e9 des fronti\u00e8res de la Russie \u2013 comme intrins\u00e8quement d\u00e9stabilisateur et ill\u00e9gitime. Cette asym\u00e9trie a restreint l\u2019espace diplomatique, d\u00e9l\u00e9gitim\u00e9 le compromis et accru le risque de guerre. De m\u00eame, ce cercle vicieux demeure la caract\u00e9ristique principale des relations euro-russes au XXIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Un \u00e9chec r\u00e9current tout au long de cette histoire a \u00e9t\u00e9 l\u2019incapacit\u00e9 \u2013 ou le refus \u2013 de l\u2019Europe de distinguer entre l\u2019agression russe et les mesures de s\u00e9curit\u00e9 prises par la Russie. \u00c0 plusieurs reprises, des actions interpr\u00e9t\u00e9es en Europe comme la preuve d\u2019un expansionnisme russe inh\u00e9rent \u00e9taient, du point de vue de Moscou, des tentatives de r\u00e9duire sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 dans un environnement per\u00e7u comme de plus en plus hostile. Parall\u00e8lement, l\u2019Europe a syst\u00e9matiquement interpr\u00e9t\u00e9 ses propres alliances, d\u00e9ploiements militaires et expansions institutionnelles comme des mesures bienveillantes et d\u00e9fensives, m\u00eame lorsque ces mesures r\u00e9duisaient directement la profondeur strat\u00e9gique russe. Cette asym\u00e9trie est au c\u0153ur du dilemme s\u00e9curitaire qui a maintes fois d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 en conflit\u00a0: la d\u00e9fense d\u2019un camp est consid\u00e9r\u00e9e comme l\u00e9gitime, tandis que la crainte de l\u2019autre est balay\u00e9e d\u2019un revers de main, qualifi\u00e9e de parano\u00efa ou de mauvaise foi.<\/p>\n<p>La russophobie occidentale ne doit pas \u00eatre per\u00e7ue avant tout comme une hostilit\u00e9 \u00e9motionnelle envers les Russes ou la culture russe. Elle se manifeste plut\u00f4t comme un pr\u00e9jug\u00e9 structurel, profond\u00e9ment ancr\u00e9 dans la pens\u00e9e s\u00e9curitaire europ\u00e9enne\u00a0: la pr\u00e9somption que la Russie fait exception aux r\u00e8gles diplomatiques habituelles. Tandis que les autres grandes puissances sont pr\u00e9sum\u00e9es avoir des int\u00e9r\u00eats de s\u00e9curit\u00e9 l\u00e9gitimes qu\u2019il convient de prendre en compte et d\u2019\u00e9quilibrer, les int\u00e9r\u00eats de la Russie sont pr\u00e9sum\u00e9s ill\u00e9gitimes jusqu\u2019\u00e0 preuve du contraire. Cette pr\u00e9somption perdure malgr\u00e9 les changements de r\u00e9gime, d\u2019id\u00e9ologie et de dirigeants. Elle transforme les d\u00e9saccords politiques en absolus moraux et rend tout compromis suspect. De ce fait, la russophobie rel\u00e8ve moins d\u2019un sentiment que d\u2019une distorsion syst\u00e9mique, qui compromet r\u00e9guli\u00e8rement la s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019Europe.<\/p>\n<p>J\u2019analyse ce sch\u00e9ma \u00e0 travers quatre grandes p\u00e9riodes historiques. J\u2019examine d\u2019abord le XIXe si\u00e8cle, en commen\u00e7ant par le r\u00f4le central de la Russie dans le Concert europ\u00e9en apr\u00e8s 1815 et sa transformation subs\u00e9quente en menace d\u00e9sign\u00e9e pour l\u2019Europe. La guerre de Crim\u00e9e appara\u00eet comme le traumatisme fondateur de la russophobie moderne\u00a0: une guerre de choix men\u00e9e par la Grande-Bretagne et la France malgr\u00e9 la possibilit\u00e9 de compromis diplomatiques, motiv\u00e9e par l\u2019hostilit\u00e9 moralisatrice et l\u2019angoisse imp\u00e9riale de l\u2019Occident plut\u00f4t que par une n\u00e9cessit\u00e9 in\u00e9luctable. Le m\u00e9morandum Pogodine de 1853 sur le double discours de l\u2019Occident, avec la c\u00e9l\u00e8bre note marginale du tsar Nicolas Ier \u2013 \u00ab\u00a0C\u2019est l\u00e0 tout le probl\u00e8me\u00a0\u00bb \u2013, n\u2019est pas qu\u2019une simple anecdote, mais une cl\u00e9 d\u2019analyse essentielle pour comprendre le double discours de l\u2019Europe et les craintes et ressentiments compr\u00e9hensibles de la Russie.<\/p>\n<p>En second lieu, j\u2019aborde les p\u00e9riodes r\u00e9volutionnaire et de l\u2019entre-deux-guerres, durant lesquelles l\u2019Europe et les \u00c9tats-Unis sont pass\u00e9s d\u2019une rivalit\u00e9 avec la Russie \u00e0 une intervention directe dans ses affaires int\u00e9rieures. J\u2019examine en d\u00e9tail les interventions militaires occidentales pendant la guerre civile russe, le refus d\u2019int\u00e9grer l\u2019Union sovi\u00e9tique \u00e0 un syst\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9 collective durable dans les ann\u00e9es 1920 et 1930, et l\u2019\u00e9chec catastrophique de l\u2019alliance contre le fascisme, en m\u2019appuyant notamment sur les travaux d\u2019archives de Michael Jabara Carley. Il en r\u00e9sulta non pas l\u2019endiguement de la puissance sovi\u00e9tique, mais l\u2019effondrement de la s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne et la d\u00e9vastation du continent lui-m\u00eame lors de la Seconde Guerre mondiale.<\/p>\n<p>Troisi\u00e8mement, les d\u00e9buts de la Guerre froide auraient d\u00fb constituer une occasion de correction d\u00e9cisive\u00a0; pourtant, l\u2019Europe a une fois de plus rejet\u00e9 la paix alors qu\u2019elle \u00e9tait \u00e0 port\u00e9e de main. Bien que la conf\u00e9rence de Potsdam ait abouti \u00e0 un accord sur la d\u00e9militarisation de l\u2019Allemagne, l\u2019Occident est revenu sur sa parole. Sept ans plus tard, il a \u00e9galement rejet\u00e9 la note Staline, qui proposait la r\u00e9unification allemande sous condition de neutralit\u00e9. Le refus de la r\u00e9unification par le chancelier Adenauer \u2013 malgr\u00e9 des preuves \u00e9videntes de la sinc\u00e9rit\u00e9 de l\u2019offre de Staline \u2013 a consolid\u00e9 la division de l\u2019Allemagne d\u2019apr\u00e8s-guerre, enracin\u00e9 la confrontation entre les blocs et plong\u00e9 l\u2019Europe dans des d\u00e9cennies de militarisation.<\/p>\n<p>Enfin, j\u2019analyse la p\u00e9riode post-Guerre froide, o\u00f9 l\u2019Europe s\u2019est trouv\u00e9e face \u00e0 une occasion unique de sortir de ce cycle destructeur. La vision de Gorbatchev d\u2019une \u00ab\u00a0Maison commune europ\u00e9enne\u00a0\u00bb et la Charte de Paris proposaient un ordre de s\u00e9curit\u00e9 fond\u00e9 sur l\u2019inclusion et l\u2019indivisibilit\u00e9. Or, l\u2019Europe a opt\u00e9 pour l\u2019\u00e9largissement de l\u2019OTAN, l\u2019asym\u00e9trie institutionnelle et une architecture de s\u00e9curit\u00e9 construite autour de la Russie plut\u00f4t qu\u2019avec elle. Ce choix n\u2019\u00e9tait pas fortuit. Il refl\u00e9tait une grande strat\u00e9gie anglo-am\u00e9ricaine \u2013 formul\u00e9e le plus explicitement par Zbigniew Brzezinski \u2013 qui consid\u00e9rait l\u2019Eurasie comme l\u2019ar\u00e8ne centrale de la comp\u00e9tition mondiale et la Russie comme une puissance \u00e0 emp\u00eacher de consolider sa s\u00e9curit\u00e9 et son influence.<\/p>\n<p>Les cons\u00e9quences de ce long m\u00e9pris pour les pr\u00e9occupations s\u00e9curitaires russes apparaissent aujourd\u2019hui avec une clart\u00e9 brutale. La guerre en Ukraine, l\u2019effondrement du contr\u00f4le des armements nucl\u00e9aires, les chocs \u00e9nerg\u00e9tiques et industriels en Europe, la nouvelle course aux armements en Europe, la fragmentation politique de l\u2019UE et la perte d\u2019autonomie strat\u00e9gique de l\u2019Europe ne sont pas des aberrations. Elles sont le prix cumulatif de deux si\u00e8cles de refus de l\u2019Europe de prendre au s\u00e9rieux les pr\u00e9occupations s\u00e9curitaires de la Russie.<\/p>\n<p>Ma conclusion est que la paix avec la Russie ne requiert pas une confiance aveugle. Elle exige de reconna\u00eetre qu\u2019une s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne durable ne peut se construire en niant la l\u00e9gitimit\u00e9 des int\u00e9r\u00eats s\u00e9curitaires russes. Tant que l\u2019Europe persistera dans cette attitude, elle restera prisonni\u00e8re d\u2019un cycle de refus de la paix lorsqu\u2019elle est possible, et en paiera le prix toujours plus \u00e9lev\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Les origines de la russophobie structurelle<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9chec r\u00e9current de l\u2019Europe \u00e0 instaurer la paix avec la Russie n\u2019est pas principalement d\u00fb \u00e0 Poutine, au communisme, ni m\u00eame \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie du XXe si\u00e8cle. Il est bien plus ancien et structurel. \u00c0 maintes reprises, les pr\u00e9occupations s\u00e9curitaires de la Russie ont \u00e9t\u00e9 per\u00e7ues par l\u2019Europe non comme des int\u00e9r\u00eats l\u00e9gitimes susceptibles de n\u00e9gociation, mais comme des transgressions morales. En ce sens, l\u2019histoire commence avec la transformation, au XIXe si\u00e8cle, de la Russie, d\u2019un garant de l\u2019\u00e9quilibre europ\u00e9en en une menace d\u00e9sign\u00e9e pour le continent.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la d\u00e9faite de Napol\u00e9on en 1815, la Russie n\u2019\u00e9tait plus p\u00e9riph\u00e9rique \u00e0 l\u2019Europe, mais bien centrale. Elle joua un r\u00f4le d\u00e9terminant dans cette d\u00e9faite, et le tsar fut l\u2019un des principaux artisans du r\u00e8glement post-napol\u00e9onien. Le Concert europ\u00e9en reposait sur un principe implicite\u00a0: la paix exige que les grandes puissances se reconnaissent mutuellement comme des acteurs l\u00e9gitimes et g\u00e8rent les crises par la concertation plut\u00f4t que par une approche moralisatrice et dogmatique. Pourtant, en l\u2019espace d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration, une contre-proposition gagna du terrain dans la culture politique britannique et fran\u00e7aise\u00a0: la Russie n\u2019\u00e9tait pas une grande puissance comme les autres, mais une menace civilisationnelle, dont les revendications, m\u00eame locales et d\u00e9fensives, devaient \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme intrins\u00e8quement expansionnistes et donc inacceptables.<\/p>\n<p>Ce changement est saisi avec une clart\u00e9 extraordinaire dans un document mis en lumi\u00e8re par Orlando Figes dans *La Guerre de Crim\u00e9e\u00a0: une histoire* (2010) comme ayant \u00e9t\u00e9 \u00e9crit au point charni\u00e8re entre diplomatie et guerre\u00a0: le m\u00e9morandum de Mikha\u00efl Pogodine au tsar Nicolas Ier en 1853. Pogodine \u00e9num\u00e8re des \u00e9pisodes de coercition occidentale et de violence imp\u00e9riale \u2014 des conqu\u00eates lointaines et des guerres de choix \u2014 et les oppose \u00e0 l\u2019indignation de l\u2019Europe face aux actions russes dans les r\u00e9gions voisines\u00a0:<\/p>\n<p>La France annexe l\u2019Alg\u00e9rie \u00e0 la Turquie, et presque chaque ann\u00e9e l\u2019Angleterre s\u2019empare d\u2019une nouvelle principaut\u00e9 indienne\u00a0: rien de tout cela ne perturbe l\u2019\u00e9quilibre des puissances. Mais lorsque la Russie occupe la Moldavie et la Valachie, m\u00eame temporairement, cet \u00e9quilibre est rompu. La France occupe Rome et y demeure plusieurs ann\u00e9es en temps de paix\u00a0: cela ne pose aucun probl\u00e8me. Mais la Russie ne songe qu\u2019\u00e0 occuper Constantinople, et la paix en Europe est menac\u00e9e. Les Anglais d\u00e9clarent la guerre aux Chinois, qui, semble-t-il, les ont offens\u00e9s\u00a0: nul n\u2019a le droit d\u2019intervenir. Mais la Russie est oblig\u00e9e de demander l\u2019autorisation \u00e0 l\u2019Europe si elle se querelle avec son voisin. L\u2019Angleterre menace la Gr\u00e8ce de soutenir les pr\u00e9tentions mensong\u00e8res d\u2019un <a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Don_Pacifico_affair\" class=\"spip_out\" rel=\"external\">Juif mis\u00e9rable<\/a> et incendie sa flotte\u00a0: c\u2019est un acte l\u00e9gitime. Mais la Russie exige un trait\u00e9 pour prot\u00e9ger des millions de chr\u00e9tiens, ce qui est per\u00e7u comme un renforcement de sa position en Orient au d\u00e9triment de l\u2019\u00e9quilibre des puissances.<\/p>\n<p>Pogodin conclut\u00a0: \u00ab\u00a0Nous ne pouvons rien attendre de l\u2019Occident, si ce n\u2019est une haine aveugle et de la malice\u00a0\u00bb, ce \u00e0 quoi Nicolas a r\u00e9pondu par cette formule devenue c\u00e9l\u00e8bre\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est bien l\u00e0 le probl\u00e8me.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9change entre Pogodine et Nicolas est important car il met en lumi\u00e8re la pathologie r\u00e9currente qui se manifeste dans chaque \u00e9pisode majeur ult\u00e9rieur. L\u2019Europe insiste syst\u00e9matiquement sur la l\u00e9gitimit\u00e9 universelle de ses propres revendications s\u00e9curitaires, tout en traitant celles de la Russie comme fallacieuses ou suspectes. Cette position engendre une instabilit\u00e9 particuli\u00e8re\u00a0: elle rend tout compromis politiquement ill\u00e9gitime dans les capitales occidentales, provoquant l\u2019effondrement de la diplomatie non pas parce qu\u2019un accord est impossible, mais parce que la reconnaissance des int\u00e9r\u00eats de la Russie est per\u00e7ue comme une faute morale.<\/p>\n<p>La guerre de Crim\u00e9e constitue la premi\u00e8re manifestation d\u00e9cisive de cette dynamique. Si la crise imm\u00e9diate \u00e9tait li\u00e9e au d\u00e9clin de l\u2019Empire ottoman et aux diff\u00e9rends concernant les sites religieux, l\u2019enjeu de fond \u00e9tait de savoir si la Russie serait autoris\u00e9e \u00e0 s\u2019assurer une place reconnue dans la sph\u00e8re mer Noire-Balkans sans \u00eatre per\u00e7ue comme une puissance pr\u00e9datrice. Les analyses diplomatiques modernes soulignent que la crise de Crim\u00e9e diff\u00e9rait des pr\u00e9c\u00e9dentes \u00ab\u00a0crises orientales\u00a0\u00bb car les pratiques de coop\u00e9ration du Concert \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 en d\u00e9clin et l\u2019opinion britannique avait bascul\u00e9 vers une position anti-russe extr\u00eame, r\u00e9duisant consid\u00e9rablement les possibilit\u00e9s de r\u00e8glement.<\/p>\n<p>Ce qui rend cet \u00e9pisode si r\u00e9v\u00e9lateur, c\u2019est qu\u2019une solution n\u00e9goci\u00e9e \u00e9tait possible. La Note de Vienne visait \u00e0 concilier les pr\u00e9occupations russes avec la souverainet\u00e9 ottomane et \u00e0 pr\u00e9server la paix. Cependant, elle s\u2019est effondr\u00e9e sous l\u2019effet de la m\u00e9fiance et des incitations politiques \u00e0 l\u2019escalade. La guerre de Crim\u00e9e s\u2019en est suivie. Elle n\u2019\u00e9tait pas \u00ab\u00a0n\u00e9cessaire\u00a0\u00bb au sens strat\u00e9gique strict\u00a0; elle a \u00e9t\u00e9 rendue probable par le fait que les compromis franco-britanniques avec la Russie \u00e9taient devenus politiquement toxiques. Les cons\u00e9quences ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9sastreuses pour l\u2019Europe\u00a0: pertes humaines massives, absence d\u2019architecture de s\u00e9curit\u00e9 durable et enracinement d\u2019un r\u00e9flexe id\u00e9ologique qui consid\u00e9rait la Russie comme l\u2019exception aux n\u00e9gociations habituelles entre grandes puissances. Autrement dit, l\u2019Europe n\u2019a pas atteint la s\u00e9curit\u00e9 en rejetant les pr\u00e9occupations de la Russie. Au contraire, elle a cr\u00e9\u00e9 un cycle d\u2019hostilit\u00e9 plus long qui a rendu les crises ult\u00e9rieures plus difficiles \u00e0 g\u00e9rer.<\/p>\n<p><strong>La campagne militaire de l\u2019Occident contre le bolchevisme<\/strong><\/p>\n<p>Ce cycle s\u2019est poursuivi jusqu\u2019\u00e0 la rupture r\u00e9volutionnaire de 1917. Lorsque le r\u00e9gime russe a chang\u00e9, l\u2019Occident n\u2019est pas pass\u00e9 de la rivalit\u00e9 \u00e0 la neutralit\u00e9\u00a0; au contraire, il s\u2019est orient\u00e9 vers une intervention active, consid\u00e9rant l\u2019existence d\u2019un \u00c9tat russe souverain en dehors de la tutelle occidentale comme intol\u00e9rable.<\/p>\n<p>La r\u00e9volution bolchevique et la guerre civile qui s\u2019ensuivit engendr\u00e8rent un conflit complexe impliquant Rouges, Blancs, mouvements nationalistes et arm\u00e9es \u00e9trang\u00e8res. Point crucial, les puissances occidentales ne se content\u00e8rent pas d\u2019observer passivement l\u2019issue du conflit. Elles intervinrent militairement en Russie sur de vastes territoires \u2013 le nord du pays, les rives de la Baltique, la mer Noire, la Sib\u00e9rie et l\u2019Extr\u00eame-Orient \u2013 \u200b\u200bsous des justifications qui \u00e9volu\u00e8rent rapidement, passant de la logistique de guerre \u00e0 la volont\u00e9 de changement de r\u00e9gime.<\/p>\n<p>On peut certes reconna\u00eetre la justification \u00ab\u00a0officielle\u00a0\u00bb classique de l\u2019intervention initiale\u00a0: la crainte que le mat\u00e9riel de guerre ne tombe aux mains des Allemands apr\u00e8s la sortie de la Russie de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, et la volont\u00e9 de rouvrir un front de l\u2019Est. Pourtant, une fois l\u2019Allemagne capitul\u00e9e en novembre 1918, l\u2019intervention ne cessa pas\u00a0; elle se transforma. Cette transformation explique l\u2019importance capitale de cet \u00e9pisode\u00a0: elle r\u00e9v\u00e8le une volont\u00e9, m\u00eame au milieu des ravages de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, d\u2019utiliser la force pour fa\u00e7onner l\u2019avenir politique int\u00e9rieur de la Russie.<\/p>\n<p>L\u2019ouvrage de David Foglesong, *America\u2019s Secret War against Bolshevism* (1995), publi\u00e9 par UNC Press et qui demeure la r\u00e9f\u00e9rence incontournable en mati\u00e8re de politique am\u00e9ricaine, le d\u00e9crit avec pr\u00e9cision. Foglesong pr\u00e9sente l\u2019intervention am\u00e9ricaine non comme un \u00e9pisode confus et secondaire, mais comme un effort soutenu visant \u00e0 emp\u00eacher le bolchevisme de consolider son pouvoir. Des r\u00e9cits historiques de grande qualit\u00e9, publi\u00e9s r\u00e9cemment, ont remis cet \u00e9pisode sur le devant de la sc\u00e8ne\u00a0; notamment, *A Nasty Little War* (2024) d\u2019Anna Reid d\u00e9crit l\u2019intervention occidentale comme une tentative maladroite, mais d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, de renverser la r\u00e9volution bolchevique de 1917.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9tendue g\u00e9ographique de l\u2019intervention est en elle-m\u00eame r\u00e9v\u00e9latrice, car elle contredit les affirmations occidentales ult\u00e9rieures selon lesquelles les craintes de la Russie n\u2019\u00e9taient que pure parano\u00efa. Les forces alli\u00e9es d\u00e9barqu\u00e8rent \u00e0 Arkhangelsk et \u00e0 Mourmansk pour mener des op\u00e9rations dans le nord de la Russie\u00a0; en Sib\u00e9rie, elles p\u00e9n\u00e9tr\u00e8rent par Vladivostok et le long des voies ferr\u00e9es\u00a0; les forces japonaises se d\u00e9ploy\u00e8rent massivement en Extr\u00eame-Orient\u00a0; et au sud, des d\u00e9barquements et des op\u00e9rations eurent lieu autour d\u2019Odessa et de S\u00e9bastopol. Un simple aper\u00e7u des dates et des th\u00e9\u00e2tres d\u2019op\u00e9rations de l\u2019intervention \u2013 de novembre 1917 au d\u00e9but des ann\u00e9es 1920 \u2013 d\u00e9montre la persistance de la pr\u00e9sence \u00e9trang\u00e8re et l\u2019ampleur de son action.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agissait pas simplement de \u00ab\u00a0conseils\u00a0\u00bb ou d\u2019une pr\u00e9sence symbolique. Les forces occidentales ont approvisionn\u00e9, arm\u00e9 et, dans certains cas, supervis\u00e9 de fait les formations blanches. Les puissances intervenantes se sont retrouv\u00e9es m\u00eal\u00e9es aux aspects moraux et politiques sordides de la politique blanche, notamment aux programmes r\u00e9actionnaires et aux atrocit\u00e9s les plus graves. Cette r\u00e9alit\u00e9 rend cet \u00e9pisode particuli\u00e8rement corrosif pour le discours moral occidental\u00a0: l\u2019Occident ne s\u2019est pas content\u00e9 de s\u2019opposer au bolchevisme\u00a0; il l\u2019a souvent fait en s\u2019alliant \u00e0 des forces dont la brutalit\u00e9 et les objectifs de guerre contrastaient fortement avec les pr\u00e9tentions occidentales ult\u00e9rieures \u00e0 la l\u00e9gitimit\u00e9 lib\u00e9rale.<\/p>\n<p>Du point de vue de Moscou, cette intervention confirmait l\u2019avertissement lanc\u00e9 par Pogodine des d\u00e9cennies auparavant\u00a0: l\u2019Europe et les \u00c9tats-Unis \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 recourir \u00e0 la force pour d\u00e9terminer si la Russie serait autoris\u00e9e \u00e0 exister en tant que puissance autonome. Cet \u00e9pisode est devenu fondamental dans la m\u00e9moire sovi\u00e9tique, renfor\u00e7ant la conviction que les puissances occidentales avaient tent\u00e9 d\u2019\u00e9touffer la r\u00e9volution dans l\u2019\u0153uf. Il a d\u00e9montr\u00e9 que la rh\u00e9torique morale occidentale sur la paix et l\u2019ordre pouvait parfaitement coexister avec des campagnes de coercition lorsque la souverainet\u00e9 russe \u00e9tait en jeu.<\/p>\n<p>L\u2019intervention a \u00e9galement engendr\u00e9 une cons\u00e9quence d\u00e9cisive de second ordre. En s\u2019engageant dans la guerre civile russe, l\u2019Occident a involontairement renforc\u00e9 la l\u00e9gitimit\u00e9 bolchevique sur le plan int\u00e9rieur. La pr\u00e9sence d\u2019arm\u00e9es \u00e9trang\u00e8res et de forces blanches soutenues par l\u2019\u00e9tranger a permis aux bolcheviks de pr\u00e9tendre d\u00e9fendre l\u2019ind\u00e9pendance russe contre l\u2019encerclement imp\u00e9rial. Les r\u00e9cits historiques soulignent unanimement avec quelle efficacit\u00e9 les bolcheviks ont exploit\u00e9 la pr\u00e9sence alli\u00e9e \u00e0 des fins de propagande et de l\u00e9gitimation. Autrement dit, la tentative de \u00ab\u00a0briser\u00a0\u00bb le bolchevisme a contribu\u00e9 \u00e0 consolider le r\u00e9gime m\u00eame qu\u2019elle cherchait \u00e0 d\u00e9truire.<\/p>\n<p>Cette dynamique r\u00e9v\u00e8le le cycle pr\u00e9cis de l\u2019histoire\u00a0: la russophobie se r\u00e9v\u00e8le strat\u00e9giquement contre-productive pour l\u2019Europe. Elle pousse les puissances occidentales \u00e0 adopter des politiques coercitives qui, loin de r\u00e9soudre le probl\u00e8me, l\u2019exacerbent. Elle engendre des griefs et des craintes s\u00e9curitaires en Russie, que les dirigeants occidentaux qualifieront plus tard de parano\u00efa irrationnelle. De plus, elle restreint la marge de man\u0153uvre diplomatique future en faisant comprendre \u00e0 la Russie \u2013 quel que soit son r\u00e9gime \u2013 que les promesses de r\u00e8glement occidentales peuvent \u00eatre illusoires.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1920, tandis que les forces \u00e9trang\u00e8res se retiraient et que l\u2019\u00c9tat sovi\u00e9tique se consolidait, l\u2019Europe avait d\u00e9j\u00e0 fait deux choix lourds de cons\u00e9quences qui allaient se faire sentir pendant le si\u00e8cle suivant. Premi\u00e8rement, elle avait contribu\u00e9 \u00e0 forger une culture politique qui transformait des conflits g\u00e9rables \u2013 comme la crise de Crim\u00e9e \u2013 en guerres majeures, en refusant de reconna\u00eetre la l\u00e9gitimit\u00e9 des int\u00e9r\u00eats russes. Deuxi\u00e8mement, elle avait d\u00e9montr\u00e9, par des interventions militaires, sa volont\u00e9 d\u2019utiliser la force non seulement pour contrer l\u2019expansion russe, mais aussi pour fa\u00e7onner la souverainet\u00e9 et le r\u00e9gime russes. Ces choix n\u2019ont pas stabilis\u00e9 l\u2019Europe\u00a0; au contraire, ils ont sem\u00e9 les germes de catastrophes ult\u00e9rieures\u00a0: l\u2019effondrement de la s\u00e9curit\u00e9 collective dans l\u2019entre-deux-guerres, la militarisation permanente de la Guerre froide et le retour \u00e0 l\u2019escalade des tensions aux fronti\u00e8res apr\u00e8s la Guerre froide.<\/p>\n<p><strong>S\u00e9curit\u00e9 collective et choix contre la Russie<\/strong><\/p>\n<p>Au milieu des ann\u00e9es 1920, l\u2019Europe se trouvait confront\u00e9e \u00e0 une Russie qui avait surv\u00e9cu \u00e0 toutes les tentatives d\u2019an\u00e9antissement\u00a0: r\u00e9volution, guerre civile, famine et intervention militaire \u00e9trang\u00e8re directe. L\u2019\u00c9tat sovi\u00e9tique qui \u00e9mergeait \u00e9tait pauvre, traumatis\u00e9 et profond\u00e9ment m\u00e9fiant, mais aussi incontestablement souverain. \u00c0 ce moment pr\u00e9cis, l\u2019Europe \u00e9tait confront\u00e9e \u00e0 un choix qui allait se r\u00e9p\u00e9ter\u00a0: traiter cette Russie comme un acteur l\u00e9gitime de la s\u00e9curit\u00e9, dont les int\u00e9r\u00eats devaient \u00eatre int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 l\u2019ordre europ\u00e9en, ou comme un \u00e9tranger permanent dont les pr\u00e9occupations pouvaient \u00eatre ignor\u00e9es, diff\u00e9r\u00e9es ou pass\u00e9es sous silence. L\u2019Europe choisit la seconde option, et le prix \u00e0 payer fut exorbitant.<\/p>\n<p>L\u2019h\u00e9ritage des interventions alli\u00e9es durant la guerre civile russe a durablement marqu\u00e9 la diplomatie ult\u00e9rieure. Du point de vue de Moscou, l\u2019Europe ne s\u2019\u00e9tait pas content\u00e9e de d\u00e9sapprouver l\u2019id\u00e9ologie bolchevique\u00a0; elle avait tent\u00e9 de d\u00e9cider par la force du destin politique int\u00e9rieur de la Russie. Cette exp\u00e9rience fut d\u00e9terminante. Elle a fa\u00e7onn\u00e9 la perception sovi\u00e9tique des intentions occidentales et a engendr\u00e9 un profond scepticisme \u00e0 l\u2019\u00e9gard des assurances occidentales. Au lieu de reconna\u00eetre ce pass\u00e9 et de rechercher la r\u00e9conciliation, la diplomatie europ\u00e9enne a souvent agi comme si la m\u00e9fiance sovi\u00e9tique \u00e9tait irrationnelle \u2013 une tendance qui allait perdurer durant la Guerre froide et au-del\u00e0.<\/p>\n<p>Tout au long des ann\u00e9es 1920, l\u2019Europe a oscill\u00e9 entre engagement tactique et exclusion strat\u00e9gique. Des trait\u00e9s comme celui de Rapallo (1922) ont d\u00e9montr\u00e9 que l\u2019Allemagne, elle-m\u00eame mise au ban apr\u00e8s Versailles, pouvait s\u2019engager pragmatiquement avec la Russie sovi\u00e9tique. Pourtant, pour la Grande-Bretagne et la France, l\u2019engagement avec Moscou est rest\u00e9 provisoire et opportuniste. L\u2019URSS \u00e9tait tol\u00e9r\u00e9e lorsqu\u2019elle servait les int\u00e9r\u00eats britanniques et fran\u00e7ais, et marginalis\u00e9e dans le cas contraire. Aucun effort s\u00e9rieux n\u2019a \u00e9t\u00e9 entrepris pour int\u00e9grer la Russie, sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9, \u00e0 une architecture de s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne durable.<\/p>\n<p>Cette ambivalence s\u2019est mu\u00e9e en une attitude bien plus dangereuse et autodestructrice dans les ann\u00e9es 1930. Alors que la mont\u00e9e d\u2019Hitler repr\u00e9sentait une menace existentielle pour l\u2019Europe, les principales puissances du continent ont syst\u00e9matiquement consid\u00e9r\u00e9 le bolchevisme comme le danger le plus grand. Il ne s\u2019agissait pas d\u2019une simple rh\u00e9torique\u00a0; cela a influenc\u00e9 des choix politiques concrets\u00a0: alliances rompues, garanties report\u00e9es et dissuasion compromise.<\/p>\n<p>Il est essentiel de souligner qu\u2019il ne s\u2019agissait pas simplement d\u2019un \u00e9chec anglo-am\u00e9ricain, ni d\u2019une histoire o\u00f9 l\u2019Europe aurait \u00e9t\u00e9 passivement emport\u00e9e par les courants id\u00e9ologiques. Les gouvernements europ\u00e9ens ont exerc\u00e9 leur pouvoir d\u2019action, et ce, de mani\u00e8re d\u00e9cisive \u2013 et d\u00e9sastreuse. La France, la Grande-Bretagne et la Pologne ont fait \u00e0 plusieurs reprises des choix strat\u00e9giques excluant l\u2019Union sovi\u00e9tique des dispositifs de s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9ens, m\u00eame lorsque sa participation aurait renforc\u00e9 la dissuasion face \u00e0 l\u2019Allemagne hitl\u00e9rienne. Les dirigeants fran\u00e7ais ont privil\u00e9gi\u00e9 un syst\u00e8me de garanties bilat\u00e9rales en Europe de l\u2019Est, pr\u00e9servant l\u2019influence fran\u00e7aise tout en \u00e9vitant une int\u00e9gration s\u00e9curitaire avec Moscou. La Pologne, avec le soutien tacite de Londres et de Paris, a refus\u00e9 le droit de transit aux forces sovi\u00e9tiques, m\u00eame pour la d\u00e9fense de la Tch\u00e9coslovaquie, privil\u00e9giant sa crainte de la pr\u00e9sence sovi\u00e9tique au danger imminent d\u2019une agression allemande. Ces d\u00e9cisions \u00e9taient loin d\u2019\u00eatre anodines. Elles refl\u00e9taient une pr\u00e9f\u00e9rence europ\u00e9enne pour la gestion du r\u00e9visionnisme hitl\u00e9rien plut\u00f4t que pour l\u2019int\u00e9gration de la puissance sovi\u00e9tique, et pour le risque d\u2019une expansion nazie plut\u00f4t que pour la l\u00e9gitimation de la Russie comme partenaire de s\u00e9curit\u00e9. En ce sens, l\u2019Europe n\u2019a pas seulement \u00e9chou\u00e9 \u00e0 construire une s\u00e9curit\u00e9 collective avec la Russie\u00a0; elle a activement opt\u00e9 pour une logique de s\u00e9curit\u00e9 alternative qui excluait la Russie et qui, finalement, s\u2019est effondr\u00e9e sous le poids de ses propres contradictions.<\/p>\n<p>\u00c0 cet \u00e9gard, le travail d\u2019archives de Michael Jabara Carley est d\u00e9terminant. Ses recherches d\u00e9montrent que l\u2019Union sovi\u00e9tique, et plus particuli\u00e8rement sous l\u2019\u00e9gide du commissaire aux Affaires \u00e9trang\u00e8res Maxim Litvinov, a d\u00e9ploy\u00e9 des efforts soutenus, explicites et bien document\u00e9s pour mettre en place un syst\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9 collective contre l\u2019Allemagne nazie. Il ne s\u2019agissait pas de vaines promesses. Ces efforts comprenaient des propositions de trait\u00e9s d\u2019assistance mutuelle, de coordination militaire et de garanties explicites pour des \u00c9tats comme la Tch\u00e9coslovaquie. Carley montre que l\u2019adh\u00e9sion de l\u2019Union sovi\u00e9tique \u00e0 la Soci\u00e9t\u00e9 des Nations en 1934 s\u2019est accompagn\u00e9e de v\u00e9ritables tentatives russes de rendre op\u00e9rationnelle la dissuasion collective, et non d\u2019une simple recherche de l\u00e9gitimit\u00e9.<\/p>\n<p>Cependant, ces efforts se heurt\u00e8rent \u00e0 une hi\u00e9rarchie id\u00e9ologique occidentale o\u00f9 l\u2019anticommunisme primait sur l\u2019antifascisme. \u00c0 Londres et \u00e0 Paris, les \u00e9lites politiques craignaient qu\u2019une alliance avec Moscou ne l\u00e9gitime le bolchevisme sur les plans national et international. Comme le d\u00e9montre Carley, les responsables politiques britanniques et fran\u00e7ais se pr\u00e9occupaient moins des menaces hitl\u00e9riennes que des cons\u00e9quences politiques d\u2019une coop\u00e9ration avec l\u2019URSS. L\u2019Union sovi\u00e9tique \u00e9tait per\u00e7ue non comme un partenaire indispensable face \u00e0 une menace commune, mais comme un fardeau dont l\u2019int\u00e9gration risquerait de \u00ab\u00a0contaminer\u00a0\u00bb la politique europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>Cette hi\u00e9rarchie eut de profondes cons\u00e9quences strat\u00e9giques. La politique d\u2019apaisement envers l\u2019Allemagne n\u2019\u00e9tait pas simplement une mauvaise interpr\u00e9tation d\u2019Hitler\u00a0; elle \u00e9tait le fruit d\u2019une vision du monde qui consid\u00e9rait le r\u00e9visionnisme nazi comme potentiellement g\u00e9rable, tout en percevant la puissance sovi\u00e9tique comme intrins\u00e8quement subversive. Le refus de la Pologne d\u2019accorder aux troupes sovi\u00e9tiques le droit de transit pour d\u00e9fendre la Tch\u00e9coslovaquie \u2013 refus maintenu avec le soutien tacite des Occidentaux \u2013 en est embl\u00e9matique. Les \u00c9tats europ\u00e9ens pr\u00e9f\u00e9raient le risque d\u2019une agression allemande \u00e0 la certitude d\u2019une intervention sovi\u00e9tique, m\u00eame lorsque cette derni\u00e8re \u00e9tait explicitement d\u00e9fensive.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9chec atteignit son paroxysme en 1939. Contrairement \u00e0 la l\u00e9gende qui s\u2019est r\u00e9pandue par la suite, les n\u00e9gociations franco-britanniques avec l\u2019Union sovi\u00e9tique \u00e0 Moscou ne furent pas sabot\u00e9es par la duplicit\u00e9 sovi\u00e9tique. Elles \u00e9chou\u00e8rent car la Grande-Bretagne et la France refus\u00e8rent de prendre des engagements contraignants ou de reconna\u00eetre l\u2019URSS comme un partenaire militaire \u00e9gal. La reconstitution de Carley montre que les d\u00e9l\u00e9gations occidentales se rendirent \u00e0 Moscou sans pouvoir de n\u00e9gociation, sans urgence et sans soutien politique pour conclure une v\u00e9ritable alliance. Lorsque les Sovi\u00e9tiques pos\u00e8rent \u00e0 plusieurs reprises la question essentielle de toute alliance \u2013 \u00cates-vous pr\u00eats \u00e0 agir\u00a0? \u2013, la r\u00e9ponse, dans les faits, fut n\u00e9gative.<\/p>\n<p>Le pacte Molotov-Ribbentrop qui suivit a toujours servi de justification a posteriori \u00e0 la m\u00e9fiance de l\u2019Occident. L\u2019ouvrage de Carley renverse cette logique. Ce pacte ne fut pas la cause de l\u2019\u00e9chec de l\u2019Europe, mais sa cons\u00e9quence. Il \u00e9mergea apr\u00e8s des ann\u00e9es de refus de l\u2019Occident de construire une s\u00e9curit\u00e9 collective avec la Russie. Ce fut une d\u00e9cision brutale, cynique et tragique, prise toutefois dans un contexte o\u00f9 la Grande-Bretagne, la France et la Pologne avaient d\u00e9j\u00e0 rejet\u00e9 la paix avec la Russie sous la seule forme susceptible d\u2019arr\u00eater Hitler.<\/p>\n<p>Le r\u00e9sultat fut catastrophique. L\u2019Europe en paya le prix fort, non seulement en sang et en destruction, mais aussi en perdant toute autonomie. La guerre qu\u2019elle n\u2019a pu emp\u00eacher a an\u00e9anti sa puissance, \u00e9puis\u00e9 ses soci\u00e9t\u00e9s et r\u00e9duit le continent au principal champ de bataille de la rivalit\u00e9 des superpuissances. Une fois encore, le refus de la paix avec la Russie n\u2019a pas engendr\u00e9 la s\u00e9curit\u00e9\u00a0; il a provoqu\u00e9 une guerre bien plus terrible dans des conditions bien pires.<\/p>\n<p>On aurait pu s\u2019attendre \u00e0 ce que l\u2019ampleur m\u00eame de cette catastrophe oblige \u00e0 repenser l\u2019approche de l\u2019Europe vis-\u00e0-vis de la Russie apr\u00e8s 1945. Il n\u2019en fut rien.<\/p>\n<p><strong>De Potsdam \u00e0 l\u2019OTAN\u00a0: l\u2019architecture de l\u2019exclusion<\/strong><\/p>\n<p>Les ann\u00e9es d\u2019apr\u00e8s-guerre furent marqu\u00e9es par une transition rapide de l\u2019alliance \u00e0 la confrontation. Avant m\u00eame la capitulation de l\u2019Allemagne, Churchill donna l\u2019ordre, \u00e0 la surprise g\u00e9n\u00e9rale, aux strat\u00e8ges militaires britanniques d\u2019envisager un conflit imm\u00e9diat avec l\u2019Union sovi\u00e9tique. L\u2019\u00ab\u00a0Op\u00e9ration Impensable\u00a0\u00bb, \u00e9labor\u00e9e en 1945, pr\u00e9voyait d\u2019utiliser la puissance anglo-am\u00e9ricaine \u2013 et m\u00eame des unit\u00e9s allemandes r\u00e9arm\u00e9es \u2013 pour imposer la volont\u00e9 occidentale \u00e0 la Russie d\u00e8s 1945 ou peu apr\u00e8s. Bien que ce plan ait \u00e9t\u00e9 jug\u00e9 militairement irr\u00e9aliste et finalement abandonn\u00e9, son existence m\u00eame r\u00e9v\u00e8le \u00e0 quel point l\u2019id\u00e9e que la puissance russe \u00e9tait ill\u00e9gitime et devait \u00eatre contenue par la force, si n\u00e9cessaire, \u00e9tait profond\u00e9ment ancr\u00e9e.<\/p>\n<p>La diplomatie occidentale avec l\u2019Union sovi\u00e9tique a elle aussi \u00e9chou\u00e9. L\u2019Europe aurait d\u00fb reconna\u00eetre que l\u2019Union sovi\u00e9tique avait support\u00e9 le plus lourd tribut de la d\u00e9faite d\u2019Hitler \u2013 avec 27 millions de victimes \u2013 et que les pr\u00e9occupations s\u00e9curitaires de la Russie concernant le r\u00e9armement allemand \u00e9taient parfaitement l\u00e9gitimes. L\u2019Europe aurait d\u00fb tirer la le\u00e7on qu\u2019une paix durable exigeait la prise en compte explicite des principales pr\u00e9occupations s\u00e9curitaires de la Russie, et surtout la pr\u00e9vention d\u2019une Allemagne remilitaris\u00e9e susceptible de menacer \u00e0 nouveau les plaines orientales de l\u2019Europe.<\/p>\n<p>Sur le plan diplomatique, cette le\u00e7on fut d\u2019abord accept\u00e9e. \u00c0 Yalta et, de mani\u00e8re plus d\u00e9cisive, \u00e0 Potsdam durant l\u2019\u00e9t\u00e9 1945, les Alli\u00e9s victorieux parvinrent \u00e0 un consensus clair sur les principes fondamentaux r\u00e9gissant l\u2019Allemagne d\u2019apr\u00e8s-guerre\u00a0: d\u00e9militarisation, d\u00e9nazification, d\u00e9mocratisation, d\u00e9cartelisation et r\u00e9parations. L\u2019Allemagne devait \u00eatre trait\u00e9e comme une entit\u00e9 \u00e9conomique unique\u00a0; ses forces arm\u00e9es devaient \u00eatre d\u00e9mantel\u00e9es\u00a0; et son orientation politique future devait \u00eatre d\u00e9termin\u00e9e sans r\u00e9armement ni engagement d\u2019alliance.<\/p>\n<p>Pour l\u2019Union sovi\u00e9tique, ces principes n\u2019\u00e9taient pas abstraits\u00a0; ils \u00e9taient existentiels. \u00c0 deux reprises en trente ans, l\u2019Allemagne avait envahi la Russie, infligeant des ravages d\u2019une ampleur sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019histoire europ\u00e9enne. Les pertes sovi\u00e9tiques lors de la Seconde Guerre mondiale ont conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 Moscou une perspective s\u00e9curitaire qu\u2019il est impossible de comprendre sans prendre en compte ce traumatisme. La neutralit\u00e9 et la d\u00e9militarisation permanente de l\u2019Allemagne n\u2019\u00e9taient pas des monnaies d\u2019\u00e9change\u00a0; elles constituaient, du point de vue sovi\u00e9tique, les conditions minimales d\u2019un ordre d\u2019apr\u00e8s-guerre stable.<\/p>\n<p>Lors de la conf\u00e9rence de Potsdam en juillet 1945, ces pr\u00e9occupations furent officiellement reconnues. Les Alli\u00e9s convinrent que l\u2019Allemagne ne serait pas autoris\u00e9e \u00e0 reconstituer sa puissance militaire. Le texte de la conf\u00e9rence \u00e9tait clair\u00a0: l\u2019Allemagne devait \u00eatre emp\u00each\u00e9e de \u00ab\u00a0menacer \u00e0 nouveau ses voisins ou la paix du monde\u00a0\u00bb. L\u2019Union sovi\u00e9tique accepta la division temporaire de l\u2019Allemagne en zones d\u2019occupation pr\u00e9cis\u00e9ment parce que cette division \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9e comme une n\u00e9cessit\u00e9 administrative, et non comme un r\u00e8glement g\u00e9opolitique permanent.<\/p>\n<p>Pourtant, presque aussit\u00f4t, les puissances occidentales ont commenc\u00e9 \u00e0 r\u00e9interpr\u00e9ter \u2013 puis \u00e0 d\u00e9manteler discr\u00e8tement \u2013 \u200b\u200bces engagements. Ce changement s\u2019explique par l\u2019\u00e9volution des priorit\u00e9s strat\u00e9giques am\u00e9ricaines et britanniques. Comme le d\u00e9montre Melvyn Leffler dans *A Preponderance of Power* (1992), les planificateurs am\u00e9ricains ont rapidement consid\u00e9r\u00e9 le redressement \u00e9conomique de l\u2019Allemagne et son alignement politique sur l\u2019Occident comme plus importants que le maintien d\u2019une Allemagne d\u00e9militaris\u00e9e acceptable pour Moscou. L\u2019Union sovi\u00e9tique, jadis un alli\u00e9 indispensable, fut red\u00e9finie comme un adversaire potentiel dont il fallait contenir l\u2019influence en Europe.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9orientation a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 toute crise militaire formelle de la Guerre froide. Bien avant le blocus de Berlin, la politique occidentale a commenc\u00e9 \u00e0 consolider les zones occidentales sur les plans \u00e9conomique et politique. La cr\u00e9ation de la Bizone en 1947, suivie de celle de la Trizone, contredisait frontalement le principe de Potsdam selon lequel l\u2019Allemagne devait \u00eatre trait\u00e9e comme une seule entit\u00e9 \u00e9conomique. L\u2019introduction d\u2019une monnaie distincte dans les zones occidentales en 1948 n\u2019\u00e9tait pas un simple ajustement technique\u00a0; il s\u2019agissait d\u2019un acte politique d\u00e9cisif qui a rendu la division allemande de facto irr\u00e9versible. Du point de vue de Moscou, ces mesures constituaient des r\u00e9visions unilat\u00e9rales du r\u00e8glement d\u2019apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n<p>La riposte sovi\u00e9tique \u2013 le blocus de Berlin \u2013 a souvent \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e comme le premier acte d\u2019agression de la Guerre froide. Pourtant, replac\u00e9e dans son contexte, elle appara\u00eet moins comme une tentative de s\u2019emparer de Berlin-Ouest que comme une mesure coercitive visant \u00e0 imposer le retour \u00e0 une gouvernance \u00e0 quatre puissances et \u00e0 emp\u00eacher la consolidation d\u2019un \u00c9tat ouest-allemand ind\u00e9pendant. Que l\u2019on juge ou non la pertinence de ce blocus, sa logique reposait sur la crainte que l\u2019accord de Potsdam ne soit d\u00e9mantel\u00e9 par l\u2019Occident sans n\u00e9gociation. Si le pont a\u00e9rien a permis de r\u00e9soudre la crise imm\u00e9diate, il n\u2019a pas r\u00e9gl\u00e9 le probl\u00e8me de fond\u00a0: l\u2019abandon d\u2019une Allemagne unifi\u00e9e et d\u00e9militaris\u00e9e.<\/p>\n<p>La rupture d\u00e9cisive survint avec le d\u00e9clenchement de la guerre de Cor\u00e9e en 1950. \u00c0 Washington, le conflit fut interpr\u00e9t\u00e9 non comme une guerre r\u00e9gionale aux causes sp\u00e9cifiques, mais comme la preuve d\u2019une offensive communiste mondiale monolithique. Cette interpr\u00e9tation r\u00e9ductrice eut de profondes cons\u00e9quences pour l\u2019Europe. Elle fournit la justification politique implacable du r\u00e9armement de l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest \u2013 une option qui avait \u00e9t\u00e9 explicitement exclue quelques ann\u00e9es auparavant. La logique \u00e9tait d\u00e9sormais formul\u00e9e de mani\u00e8re implacable\u00a0: sans participation militaire allemande, l\u2019Europe occidentale ne pouvait \u00eatre d\u00e9fendue.<\/p>\n<p>Ce moment marqua un tournant d\u00e9cisif. La remilitarisation de l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest ne fut pas impos\u00e9e par l\u2019action sovi\u00e9tique en Europe\u00a0; il s\u2019agissait d\u2019un choix strat\u00e9gique des \u00c9tats-Unis et de leurs alli\u00e9s, en r\u00e9ponse au contexte mondialis\u00e9 de la Guerre froide mis en place par les \u00c9tats-Unis. La Grande-Bretagne et la France, malgr\u00e9 leurs profondes inqui\u00e9tudes historiques quant \u00e0 la puissance allemande, c\u00e9d\u00e8rent aux pressions am\u00e9ricaines. Lorsque le projet de Communaut\u00e9 europ\u00e9enne de d\u00e9fense \u2013 un moyen de contr\u00f4ler le r\u00e9armement allemand \u2013 s\u2019effondra, la solution adopt\u00e9e eut des cons\u00e9quences encore plus lourdes de cons\u00e9quences\u00a0: l\u2019adh\u00e9sion de l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest \u00e0 l\u2019OTAN en 1955.<\/p>\n<p>Du point de vue sovi\u00e9tique, cela repr\u00e9sentait l\u2019\u00e9chec d\u00e9finitif du trait\u00e9 de Potsdam. L\u2019Allemagne n\u2019\u00e9tait plus neutre. Elle n\u2019\u00e9tait plus d\u00e9militaris\u00e9e. Elle \u00e9tait d\u00e9sormais int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 une alliance militaire explicitement dirig\u00e9e contre l\u2019URSS. C\u2019\u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment le r\u00e9sultat que les dirigeants sovi\u00e9tiques avaient cherch\u00e9 \u00e0 emp\u00eacher depuis 1945, et que le trait\u00e9 de Potsdam visait \u00e0 pr\u00e9venir.<\/p>\n<p>Il est essentiel de souligner la chronologie des \u00e9v\u00e9nements, car elle est souvent mal comprise ou invers\u00e9e. La division et la remilitarisation de l\u2019Allemagne ne r\u00e9sultaient pas d\u2019actions russes. Lorsque Staline proposa en 1952 la r\u00e9unification allemande sous condition de neutralit\u00e9, les puissances occidentales avaient d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9 l\u2019Allemagne sur la voie de l\u2019int\u00e9gration \u00e0 l\u2019alliance et du r\u00e9armement. La note de Staline n\u2019\u00e9tait pas une tentative de faire d\u00e9railler une Allemagne neutre\u00a0; il s\u2019agissait d\u2019une tentative s\u00e9rieuse, document\u00e9e et finalement rejet\u00e9e, d\u2019inverser un processus d\u00e9j\u00e0 en cours.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, le r\u00e8glement initial de la Guerre froide appara\u00eet moins comme une r\u00e9ponse in\u00e9vitable \u00e0 l\u2019intransigeance sovi\u00e9tique que comme un nouvel exemple de la subordination des pr\u00e9occupations s\u00e9curitaires russes \u00e0 l\u2019architecture de l\u2019OTAN. La neutralit\u00e9 de l\u2019Allemagne n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9e parce qu\u2019elle \u00e9tait irr\u00e9alisable\u00a0; elle l\u2019a \u00e9t\u00e9 parce qu\u2019elle \u00e9tait incompatible avec une vision strat\u00e9gique occidentale qui privil\u00e9giait la coh\u00e9sion du bloc et le leadership am\u00e9ricain au d\u00e9triment d\u2019un ordre de s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9en inclusif.<\/p>\n<p>Le co\u00fbt de ce choix fut immense et durable. La division de l\u2019Allemagne devint la principale ligne de fracture de la Guerre froide. L\u2019Europe se militarisa durablement et des armes nucl\u00e9aires furent d\u00e9ploy\u00e9es sur tout le continent. La s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne fut externalis\u00e9e \u00e0 Washington, avec toute la d\u00e9pendance et la perte d\u2019autonomie strat\u00e9gique que cela impliquait. De plus, la conviction sovi\u00e9tique que l\u2019Occident r\u00e9interpr\u00e9terait les accords \u00e0 sa guise se trouva renforc\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce contexte est indispensable pour comprendre la note de Staline de 1952. Il ne s\u2019agissait ni d\u2019une d\u00e9cision prise de fa\u00e7on inattendue, ni d\u2019une man\u0153uvre cynique d\u00e9connect\u00e9e de l\u2019histoire. C\u2019\u00e9tait une r\u00e9ponse urgente \u00e0 un accord d\u2019apr\u00e8s-guerre d\u00e9j\u00e0 rompu \u2013 une nouvelle tentative, parmi tant d\u2019autres avant et apr\u00e8s, d\u2019instaurer la paix par la neutralit\u00e9, offre finalement rejet\u00e9e par l\u2019Occident.<\/p>\n<p><strong>1952\u00a0: Le rejet de la r\u00e9unification allemande<\/strong><\/p>\n<p>Il convient d\u2019examiner plus en d\u00e9tail la Note de Staline. L\u2019appel de Staline \u00e0 une Allemagne r\u00e9unifi\u00e9e et neutre n\u2019\u00e9tait ni ambigu, ni h\u00e9sitant, ni hypocrite. Comme Rolf Steininger l\u2019a d\u00e9montr\u00e9 de mani\u00e8re concluante dans *La Question allemande\u00a0: La Note de Staline de 1952 et le probl\u00e8me de la r\u00e9unification* (1990), Staline proposait la r\u00e9unification allemande sous r\u00e9serve d\u2019une neutralit\u00e9 permanente, d\u2019\u00e9lections libres, du retrait des forces d\u2019occupation et d\u2019un trait\u00e9 de paix garanti par les grandes puissances. Il ne s\u2019agissait pas d\u2019un geste de propagande, mais d\u2019une offre strat\u00e9gique fond\u00e9e sur une crainte sovi\u00e9tique r\u00e9elle du r\u00e9armement allemand et de l\u2019\u00e9largissement de l\u2019OTAN.<\/p>\n<p>Les recherches archivistiques de Steininger sont accablantes pour le r\u00e9cit occidental officiel. Le m\u00e9morandum secret de 1955 de Sir Ivone Kirkpatrick est particuli\u00e8rement d\u00e9cisif\u00a0: il y rapporte l\u2019aveu de l\u2019ambassadeur allemand selon lequel le chancelier Adenauer savait que la note de Staline \u00e9tait authentique. Adenauer l\u2019a n\u00e9anmoins rejet\u00e9e. Il ne craignait pas la mauvaise foi sovi\u00e9tique, mais la d\u00e9mocratie allemande. Il redoutait qu\u2019un futur gouvernement allemand choisisse la neutralit\u00e9 et la r\u00e9conciliation avec Moscou, compromettant ainsi l\u2019int\u00e9gration de l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest au bloc occidental.<\/p>\n<p>En substance, la paix et la r\u00e9unification ont \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9es par l\u2019Occident non pas parce qu\u2019elles \u00e9taient impossibles, mais parce qu\u2019elles \u00e9taient politiquement g\u00eanantes pour le syst\u00e8me d\u2019alliances occidental. La neutralit\u00e9, mena\u00e7ant l\u2019architecture naissante de l\u2019OTAN, a d\u00fb \u00eatre \u00e9cart\u00e9e comme un \u00ab\u00a0pi\u00e8ge\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les \u00e9lites europ\u00e9ennes n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 contraintes de s\u2019aligner sur l\u2019Atlantique\u00a0; elles l\u2019ont activement adopt\u00e9. Le rejet de la neutralit\u00e9 allemande par le chancelier Adenauer n\u2019\u00e9tait pas un acte isol\u00e9 de d\u00e9f\u00e9rence envers Washington, mais refl\u00e9tait un consensus plus large parmi les \u00e9lites d\u2019Europe occidentale, qui pr\u00e9f\u00e9raient la tutelle am\u00e9ricaine \u00e0 l\u2019autonomie strat\u00e9gique et \u00e0 une Europe unie. La neutralit\u00e9 mena\u00e7ait non seulement l\u2019architecture de l\u2019OTAN, mais aussi l\u2019ordre politique d\u2019apr\u00e8s-guerre dans lequel ces \u00e9lites tiraient s\u00e9curit\u00e9, l\u00e9gitimit\u00e9 et reconstruction \u00e9conomique du leadership am\u00e9ricain. Une Allemagne neutre aurait contraint les \u00c9tats europ\u00e9ens \u00e0 n\u00e9gocier directement avec Moscou sur un pied d\u2019\u00e9galit\u00e9, au lieu d\u2019op\u00e9rer dans un cadre dirig\u00e9 par les \u00c9tats-Unis qui les prot\u00e9geait de tout engagement. En ce sens, le rejet de la neutralit\u00e9 par l\u2019Europe \u00e9tait aussi un rejet de ses responsabilit\u00e9s\u00a0: l\u2019atlantisme offrait la s\u00e9curit\u00e9 sans les contraintes de la coexistence diplomatique avec la Russie, m\u00eame au prix d\u2019une division permanente de l\u2019Europe et d\u2019une militarisation du continent.<\/p>\n<p>En mars 1954, l\u2019Union sovi\u00e9tique a demand\u00e9 son adh\u00e9sion \u00e0 l\u2019OTAN, arguant que l\u2019OTAN deviendrait ainsi une institution pour la s\u00e9curit\u00e9 collective europ\u00e9enne. Les \u00c9tats-Unis et leurs alli\u00e9s ont imm\u00e9diatement rejet\u00e9 la demande, estimant qu\u2019elle affaiblirait l\u2019alliance et emp\u00eacherait l\u2019adh\u00e9sion de l\u2019Allemagne \u00e0 l\u2019OTAN. Les \u00c9tats-Unis et leurs alli\u00e9s, y compris l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest elle-m\u00eame, ont une fois de plus rejet\u00e9 l\u2019id\u00e9e d\u2019une Allemagne neutre et d\u00e9militaris\u00e9e et d\u2019un syst\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9en fond\u00e9 sur la s\u00e9curit\u00e9 collective plut\u00f4t que sur des blocs militaires.<\/p>\n<p>Le trait\u00e9 d\u2019\u00c9tat autrichien de 1955 a une fois de plus mis en lumi\u00e8re le cynisme de cette logique. L\u2019Autriche a accept\u00e9 la neutralit\u00e9, les troupes sovi\u00e9tiques se sont retir\u00e9es et le pays a connu stabilit\u00e9 et prosp\u00e9rit\u00e9. L\u2019effet domino g\u00e9opolitique pr\u00e9dit ne s\u2019est pas produit. Le mod\u00e8le autrichien d\u00e9montre que ce qui a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 en Autriche aurait pu l\u2019\u00eatre en Allemagne, mettant potentiellement fin \u00e0 la Guerre froide des d\u00e9cennies plus t\u00f4t. La diff\u00e9rence entre l\u2019Autriche et l\u2019Allemagne ne r\u00e9sidait pas dans la faisabilit\u00e9, mais dans une pr\u00e9f\u00e9rence strat\u00e9gique. L\u2019Europe a accept\u00e9 la neutralit\u00e9 en Autriche, o\u00f9 elle ne mena\u00e7ait pas l\u2019ordre h\u00e9g\u00e9monique domin\u00e9 par les \u00c9tats-Unis, mais l\u2019a rejet\u00e9e en Allemagne, o\u00f9 elle le faisait.<\/p>\n<p>Les cons\u00e9quences de ces d\u00e9cisions furent immenses et durables. L\u2019Allemagne demeura divis\u00e9e pendant pr\u00e8s de quarante ans. Le continent se militarisa le long d\u2019une ligne de fracture qui le traversait en son centre, et des armes nucl\u00e9aires furent d\u00e9ploy\u00e9es sur le sol europ\u00e9en. La s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne devint d\u00e9pendante de la puissance am\u00e9ricaine et des priorit\u00e9s strat\u00e9giques des \u00c9tats-Unis, faisant du continent, une fois de plus, le principal th\u00e9\u00e2tre d\u2019affrontements entre grandes puissances.<\/p>\n<p>En 1955, ce sch\u00e9ma \u00e9tait fermement \u00e9tabli. L\u2019Europe n\u2019accepterait la paix avec la Russie que si celle-ci s\u2019inscrivait parfaitement dans l\u2019architecture strat\u00e9gique occidentale men\u00e9e par les \u00c9tats-Unis. D\u00e8s lors que la paix exigeait une v\u00e9ritable prise en compte des int\u00e9r\u00eats s\u00e9curitaires russes \u2013 neutralit\u00e9 allemande, non-alignement, d\u00e9militarisation ou garanties partag\u00e9es \u2013 elle \u00e9tait syst\u00e9matiquement rejet\u00e9e. Les cons\u00e9quences de ce refus se feraient sentir au cours des d\u00e9cennies suivantes.<\/p>\n<p><strong>Le refus des pr\u00e9occupations s\u00e9curitaires russes pendant 30 ans<\/strong><\/p>\n<p>S\u2019il y a jamais eu un moment o\u00f9 l\u2019Europe aurait pu rompre d\u00e9finitivement avec sa longue tradition de refus de la paix avec la Russie, c\u2019\u00e9tait bien la fin de la Guerre froide. Contrairement \u00e0 1815, 1919 ou 1945, ce moment n\u2019\u00e9tait pas impos\u00e9 par la seule d\u00e9faite militaire\u00a0; il \u00e9tait le fruit d\u2019un choix. L\u2019Union sovi\u00e9tique ne s\u2019est pas effondr\u00e9e sous un d\u00e9luge de feu d\u2019artillerie\u00a0; elle s\u2019est retir\u00e9e et a d\u00e9sarm\u00e9 unilat\u00e9ralement. Sous Mikha\u00efl Gorbatchev, l\u2019Union sovi\u00e9tique a renonc\u00e9 \u00e0 la force comme principe organisateur de l\u2019ordre europ\u00e9en. Tant l\u2019Union sovi\u00e9tique que la Russie de Boris Eltsine ont accept\u00e9 la perte de leur contr\u00f4le militaire sur l\u2019Europe centrale et orientale et ont propos\u00e9 un nouveau cadre de s\u00e9curit\u00e9 fond\u00e9 sur l\u2019inclusion plut\u00f4t que sur la comp\u00e9tition entre blocs. Ce qui a suivi n\u2019\u00e9tait pas un manque d\u2019imagination de la Russie, mais l\u2019incapacit\u00e9 de l\u2019Europe et du syst\u00e8me atlantique, sous l\u2019\u00e9gide des \u00c9tats-Unis, \u00e0 prendre cette proposition au s\u00e9rieux.<\/p>\n<p>Le concept de \u00ab\u00a0Maison commune europ\u00e9enne\u00a0\u00bb de Mikha\u00efl Gorbatchev n\u2019\u00e9tait pas une simple figure de style. Il s\u2019agissait d\u2019une doctrine strat\u00e9gique fond\u00e9e sur le constat que les armes nucl\u00e9aires avaient rendu suicidaire la politique traditionnelle d\u2019\u00e9quilibre des puissances. Gorbatchev envisageait une Europe o\u00f9 la s\u00e9curit\u00e9 serait indivisible, o\u00f9 aucun \u00c9tat ne renforcerait sa s\u00e9curit\u00e9 au d\u00e9triment d\u2019un autre, et o\u00f9 les structures d\u2019alliances de la Guerre froide c\u00e9deraient progressivement la place \u00e0 un cadre paneurop\u00e9en. Son discours de 1989 au Conseil de l\u2019Europe \u00e0 Strasbourg a explicit\u00e9 cette vision, insistant sur la coop\u00e9ration, les garanties mutuelles de s\u00e9curit\u00e9 et l\u2019abandon de la force comme instrument politique. La Charte de Paris pour une Europe nouvelle, sign\u00e9e en novembre 1990, a codifi\u00e9 ces principes, engageant l\u2019Europe en faveur de la d\u00e9mocratie, des droits de l\u2019homme et d\u2019une nouvelle \u00e8re de s\u00e9curit\u00e9 coop\u00e9rative.<\/p>\n<p>\u00c0 ce stade, l\u2019Europe \u00e9tait confront\u00e9e \u00e0 un choix fondamental. Elle pouvait prendre ces engagements au s\u00e9rieux et b\u00e2tir une architecture de s\u00e9curit\u00e9 centr\u00e9e sur l\u2019OSCE, au sein de laquelle la Russie aurait \u00e9t\u00e9 un participant \u00e0 part enti\u00e8re \u2013 garante de la paix plut\u00f4t qu\u2019un objet de confinement. Ou bien, elle pouvait pr\u00e9server la hi\u00e9rarchie institutionnelle de la Guerre froide tout en embrassant, du point de vue du discours, les id\u00e9aux de l\u2019apr\u00e8s-Guerre froide. L\u2019Europe a choisi la seconde option.<\/p>\n<p>L\u2019OTAN ne s\u2019est pas dissoute, ne s\u2019est pas transform\u00e9e en forum politique et ne s\u2019est pas subordonn\u00e9e \u00e0 une institution de s\u00e9curit\u00e9 paneurop\u00e9enne. Au contraire, elle s\u2019est \u00e9largie. La justification avanc\u00e9e publiquement \u00e9tait d\u00e9fensive\u00a0: l\u2019\u00e9largissement de l\u2019OTAN stabiliserait l\u2019Europe de l\u2019Est, consoliderait la d\u00e9mocratie et pr\u00e9viendrait un vide s\u00e9curitaire. Pourtant, cette explication occultait un fait crucial que la Russie a maintes fois soulign\u00e9 et que les responsables politiques occidentaux ont reconnu en priv\u00e9\u00a0: l\u2019\u00e9largissement de l\u2019OTAN touchait directement aux principales pr\u00e9occupations s\u00e9curitaires de la Russie \u2013 non pas de mani\u00e8re abstraite, mais sur les plans g\u00e9ographique, historique et psychologique.<\/p>\n<p>La controverse autour des assurances donn\u00e9es par les \u00c9tats-Unis et l\u2019Allemagne lors des n\u00e9gociations sur la r\u00e9unification allemande illustre un probl\u00e8me plus profond. Les dirigeants occidentaux ont par la suite insist\u00e9 sur le fait qu\u2019aucun engagement juridiquement contraignant n\u2019avait \u00e9t\u00e9 pris concernant l\u2019\u00e9largissement de l\u2019OTAN, faute d\u2019accord \u00e9crit. Or, la diplomatie ne se limite pas aux trait\u00e9s sign\u00e9s\u00a0; elle repose aussi sur les attentes, les accords et la bonne foi. Des documents d\u00e9classifi\u00e9s et des t\u00e9moignages de l\u2019\u00e9poque confirment que les dirigeants sovi\u00e9tiques ont \u00e9t\u00e9 assur\u00e9s \u00e0 plusieurs reprises que l\u2019OTAN ne s\u2019\u00e9tendrait pas au-del\u00e0 de l\u2019Allemagne. Ces assurances ont conditionn\u00e9 l\u2019acquiescement sovi\u00e9tique \u00e0 la r\u00e9unification allemande \u2013 une concession d\u2019une importance strat\u00e9gique capitale. Lorsque l\u2019OTAN s\u2019est \u00e9largie malgr\u00e9 tout, initialement \u00e0 la demande des \u00c9tats-Unis, la Russie a per\u00e7u cela non comme un simple ajustement juridique, mais comme une profonde trahison de l\u2019accord qui avait permis la r\u00e9unification allemande.<\/p>\n<p>Au fil du temps, les gouvernements europ\u00e9ens ont de plus en plus int\u00e9gr\u00e9 l\u2019\u00e9largissement de l\u2019OTAN comme un projet europ\u00e9en, et non plus seulement am\u00e9ricain. La r\u00e9unification allemande au sein de l\u2019OTAN est devenue la norme plut\u00f4t que l\u2019exception. L\u2019\u00e9largissement de l\u2019UE et celui de l\u2019OTAN se sont d\u00e9roul\u00e9s de concert, se renfor\u00e7ant mutuellement et rel\u00e9guant au second plan d\u2019autres solutions de s\u00e9curit\u00e9 telles que la neutralit\u00e9 ou le non-alignement. M\u00eame l\u2019Allemagne, forte de sa tradition d\u2019Ostpolitik et de ses liens \u00e9conomiques croissants avec la Russie, a progressivement subordonn\u00e9 ses politiques d\u2019accommodement \u00e0 la logique de l\u2019Alliance. Les dirigeants europ\u00e9ens ont pr\u00e9sent\u00e9 l\u2019\u00e9largissement comme un imp\u00e9ratif moral plut\u00f4t que comme un choix strat\u00e9gique, le soustrayant ainsi \u00e0 tout examen critique et rendant ill\u00e9gitimes les objections russes. Ce faisant, l\u2019Europe a renonc\u00e9 \u00e0 une grande partie de sa capacit\u00e9 \u00e0 agir comme un acteur de s\u00e9curit\u00e9 ind\u00e9pendant, liant toujours plus \u00e9troitement son destin \u00e0 une strat\u00e9gie atlantique qui privil\u00e9giait l\u2019expansion \u00e0 la stabilit\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 que l\u2019\u00e9chec de l\u2019Europe appara\u00eet le plus flagrant. Au lieu de reconna\u00eetre que l\u2019\u00e9largissement de l\u2019OTAN contredisait la logique de s\u00e9curit\u00e9 indivisible \u00e9nonc\u00e9e dans la Charte de Paris, les dirigeants europ\u00e9ens ont trait\u00e9 les objections russes comme ill\u00e9gitimes, les consid\u00e9rant comme des vestiges d\u2019une nostalgie imp\u00e9riale plut\u00f4t que comme l\u2019expression d\u2019une v\u00e9ritable inqui\u00e9tude s\u00e9curitaire. La Russie a \u00e9t\u00e9 invit\u00e9e \u00e0 consulter, mais non \u00e0 d\u00e9cider. L\u2019Acte fondateur OTAN-Russie de 1997 a institutionnalis\u00e9 cette asym\u00e9trie\u00a0: un dialogue sans droit de veto russe, un partenariat sans parit\u00e9 avec la Russie. L\u2019architecture de la s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne se construisait autour de la Russie, et malgr\u00e9 la Russie, et non avec elle.<\/p>\n<p>L\u2019avertissement lanc\u00e9 par George Kennan en 1997, selon lequel l\u2019\u00e9largissement de l\u2019OTAN serait une \u00ab\u00a0erreur fatale\u00a0\u00bb, a mis en lumi\u00e8re le risque strat\u00e9gique avec une remarquable clart\u00e9. Kennan ne pr\u00e9tendait pas que la Russie f\u00fbt vertueuse\u00a0; il affirmait qu\u2019humilier et marginaliser une grande puissance \u00e0 un moment de faiblesse engendrerait ressentiment, esprit de revanche et militarisation. Son avertissement fut d\u2019abord rejet\u00e9 comme un r\u00e9alisme d\u00e9pass\u00e9, mais l\u2019histoire ult\u00e9rieure a confirm\u00e9 sa logique presque point par point.<\/p>\n<p>Le fondement id\u00e9ologique de ce rejet se trouve explicitement dans les \u00e9crits de Zbigniew Brzezinski. Dans *Le Grand \u00c9chiquier* (1997) et dans son essai paru dans *Foreign Affairs*, intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Une g\u00e9ostrat\u00e9gie pour l\u2019Eurasie\u00a0\u00bb (1997), Brzezinski a expos\u00e9 une vision de la primaut\u00e9 am\u00e9ricaine fond\u00e9e sur le contr\u00f4le de l\u2019Eurasie. Il affirmait que l\u2019Eurasie \u00e9tait le \u00ab\u00a0supercontinent axial\u00a0\u00bb et que la domination mondiale des \u00c9tats-Unis d\u00e9pendait de leur capacit\u00e9 \u00e0 emp\u00eacher l\u2019\u00e9mergence de toute puissance capable de la dominer. Dans ce cadre, l\u2019Ukraine n\u2019\u00e9tait pas simplement un \u00c9tat souverain avec sa propre trajectoire\u00a0; elle constituait un pivot g\u00e9opolitique. \u00ab\u00a0Sans l\u2019Ukraine\u00a0\u00bb, \u00e9crivait Brzezinski, \u00ab\u00a0la Russie cesse d\u2019\u00eatre un empire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agissait pas d\u2019une digression acad\u00e9mique, mais d\u2019une d\u00e9claration programmatique de la grande strat\u00e9gie imp\u00e9riale am\u00e9ricaine. Dans cette perspective, les pr\u00e9occupations s\u00e9curitaires de la Russie ne constituent pas des int\u00e9r\u00eats l\u00e9gitimes \u00e0 prendre en compte au nom de la paix, mais des obstacles \u00e0 surmonter au nom de la primaut\u00e9 am\u00e9ricaine. L\u2019Europe, profond\u00e9ment ancr\u00e9e dans le syst\u00e8me atlantique et d\u00e9pendante des garanties de s\u00e9curit\u00e9 am\u00e9ricaines, a int\u00e9rioris\u00e9 cette logique, souvent sans en saisir toutes les implications. Il en a r\u00e9sult\u00e9 une politique de s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne qui a syst\u00e9matiquement privil\u00e9gi\u00e9 l\u2019expansion des alliances \u00e0 la stabilit\u00e9, et les d\u00e9clarations morales \u00e0 un r\u00e8glement durable.<\/p>\n<p>Les cons\u00e9quences sont devenues ind\u00e9niables en 2008. Lors du sommet de l\u2019OTAN \u00e0 Bucarest, l\u2019alliance a d\u00e9clar\u00e9 que l\u2019Ukraine et la G\u00e9orgie \u00ab\u00a0deviendront membres de l\u2019OTAN\u00a0\u00bb. Cette d\u00e9claration n\u2019\u00e9tait accompagn\u00e9e d\u2019aucun calendrier pr\u00e9cis, mais sa port\u00e9e politique \u00e9tait sans \u00e9quivoque. Elle franchissait ce que les responsables russes, toutes tendances politiques confondues, consid\u00e9raient depuis longtemps comme une ligne rouge. Que cela ait \u00e9t\u00e9 compris d\u2019avance est incontestable. William Burns, alors ambassadeur des \u00c9tats-Unis \u00e0 Moscou, a rapport\u00e9 dans un t\u00e9l\u00e9gramme intitul\u00e9 \u00ab\u00a0NYET MEANS NYET\u00a0\u00bb que l\u2019adh\u00e9sion de l\u2019Ukraine \u00e0 l\u2019OTAN \u00e9tait per\u00e7ue en Russie comme une menace existentielle, unissant lib\u00e9raux, nationalistes et conservateurs. L\u2019avertissement \u00e9tait clair. Il a \u00e9t\u00e9 ignor\u00e9.<\/p>\n<p>Du point de vue russe, le sch\u00e9ma \u00e9tait d\u00e9sormais sans \u00e9quivoque. L\u2019Europe et les \u00c9tats-Unis invoquaient le langage des r\u00e8gles et de la souverainet\u00e9 \u00e0 leur avantage, mais rejetaient les principales pr\u00e9occupations s\u00e9curitaires de la Russie, les jugeant ill\u00e9gitimes. La Russie en tirait la m\u00eame le\u00e7on qu\u2019apr\u00e8s la guerre de Crim\u00e9e, apr\u00e8s les interventions alli\u00e9es, apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec de la s\u00e9curit\u00e9 collective et apr\u00e8s le rejet de la note Staline\u00a0: la paix ne serait offerte qu\u2019\u00e0 des conditions pr\u00e9servant la domination strat\u00e9gique occidentale.<\/p>\n<p>La crise qui a \u00e9clat\u00e9 en Ukraine en 2014 n\u2019\u00e9tait donc pas une aberration, mais bien l\u2019aboutissement d\u2019un processus complexe. Le soul\u00e8vement de Ma\u00efdan, la chute du gouvernement Ianoukovitch, l\u2019annexion de la Crim\u00e9e par la Russie et la guerre du Donbass se sont d\u00e9roul\u00e9s dans un contexte s\u00e9curitaire d\u00e9j\u00e0 fragilis\u00e9. Les \u00c9tats-Unis ont activement encourag\u00e9 le coup d\u2019\u00c9tat qui a renvers\u00e9 Ianoukovitch, allant jusqu\u2019\u00e0 man\u0153uvrer en coulisses pour influencer la composition du nouveau gouvernement. Lorsque le Donbass s\u2019est soulev\u00e9 contre le coup d\u2019\u00c9tat de Ma\u00efdan, l\u2019Europe a r\u00e9agi par des sanctions et une condamnation diplomatique, r\u00e9duisant le conflit \u00e0 une simple querelle de valeurs. Pourtant, m\u00eame \u00e0 ce stade, un r\u00e8glement n\u00e9goci\u00e9 \u00e9tait envisageable. Les accords de Minsk, et notamment Minsk II en 2015, ont permis une d\u00e9sescalade du conflit, l\u2019octroi d\u2019une autonomie au Donbass et la r\u00e9int\u00e9gration de l\u2019Ukraine et de la Russie au sein d\u2019un ordre \u00e9conomique europ\u00e9en \u00e9largi.<\/p>\n<p>Minsk II reconnaissait, m\u00eame \u00e0 contrec\u0153ur, que la paix exigeait des compromis et que la stabilit\u00e9 de l\u2019Ukraine d\u00e9pendait de la prise en compte des divisions internes et des pr\u00e9occupations s\u00e9curitaires ext\u00e9rieures. Ce qui a finalement sonn\u00e9 le glas de Minsk II, c\u2019est la r\u00e9sistance occidentale. Lorsque les dirigeants occidentaux ont par la suite sugg\u00e9r\u00e9 que Minsk II avait surtout servi \u00e0 \u00ab\u00a0gagner du temps\u00a0\u00bb pour permettre \u00e0 l\u2019Ukraine de se renforcer militairement, le pr\u00e9judice strat\u00e9gique a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9rable. Du point de vue de Moscou, cela a confirm\u00e9 les soup\u00e7ons selon lesquels la diplomatie occidentale \u00e9tait cynique et instrumentale plut\u00f4t que sinc\u00e8re\u00a0; que les accords n\u2019\u00e9taient pas destin\u00e9s \u00e0 \u00eatre appliqu\u00e9s, mais seulement \u00e0 soigner l\u2019image.<\/p>\n<p>En 2021, l\u2019architecture de s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne \u00e9tait devenue intenable. La Russie a pr\u00e9sent\u00e9 des projets de propositions appelant \u00e0 des n\u00e9gociations sur l\u2019\u00e9largissement de l\u2019OTAN, le d\u00e9ploiement de missiles et les exercices militaires \u2013 pr\u00e9cis\u00e9ment les sujets qu\u2019elle d\u00e9non\u00e7ait depuis des d\u00e9cennies. Ces propositions ont \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9es d\u2019embl\u00e9e par les \u00c9tats-Unis et l\u2019OTAN. L\u2019\u00e9largissement de l\u2019OTAN a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9 non n\u00e9gociable. Une fois de plus, l\u2019Europe et les \u00c9tats-Unis ont refus\u00e9 de consid\u00e9rer les principales pr\u00e9occupations s\u00e9curitaires de la Russie comme des sujets de n\u00e9gociation l\u00e9gitimes. La guerre a \u00e9clat\u00e9.<\/p>\n<p>Lorsque les forces russes sont entr\u00e9es en Ukraine en f\u00e9vrier 2022, l\u2019Europe a qualifi\u00e9 l\u2019invasion d\u2019\u00ab\u00a0injustifi\u00e9e\u00a0\u00bb. Si cette description absurde peut servir un discours de propagande, elle occulte totalement l\u2019histoire. L\u2019action russe n\u2019est pas apparue ex nihilo. Elle est le fruit d\u2019un ordre s\u00e9curitaire qui a syst\u00e9matiquement refus\u00e9 de prendre en compte les pr\u00e9occupations de la Russie et d\u2019un processus diplomatique qui a exclu toute n\u00e9gociation sur les questions les plus cruciales pour elle.<\/p>\n<p>M\u00eame alors, la paix n\u2019\u00e9tait pas impossible. En mars et avril 2022, la Russie et l\u2019Ukraine ont men\u00e9 des n\u00e9gociations \u00e0 Istanbul qui ont abouti \u00e0 un projet d\u2019accord-cadre d\u00e9taill\u00e9. L\u2019Ukraine a propos\u00e9 une neutralit\u00e9 permanente assortie de garanties de s\u00e9curit\u00e9 internationale\u00a0; la Russie a accept\u00e9 ce principe. Cet accord-cadre abordait la limitation du recours \u00e0 l\u2019armement, les garanties et un processus plus long pour le r\u00e8glement des questions territoriales. Il ne s\u2019agissait pas de documents utopiques, mais de projets s\u00e9rieux refl\u00e9tant les r\u00e9alit\u00e9s du terrain et les contraintes g\u00e9ographiques structurelles.<\/p>\n<p>Pourtant, les pourparlers d\u2019Istanbul ont \u00e9chou\u00e9 lorsque les \u00c9tats-Unis et le Royaume-Uni sont intervenus et ont demand\u00e9 \u00e0 l\u2019Ukraine de ne pas signer. Comme Boris Johnson l\u2019a expliqu\u00e9 plus tard, c\u2019\u00e9tait ni plus ni moins que l\u2019h\u00e9g\u00e9monie occidentale qui \u00e9tait en jeu. L\u2019\u00e9chec du processus d\u2019Istanbul d\u00e9montre concr\u00e8tement que la paix en Ukraine \u00e9tait possible peu apr\u00e8s le d\u00e9but de l\u2019op\u00e9ration militaire sp\u00e9ciale russe. L\u2019accord \u00e9tait r\u00e9dig\u00e9 et presque finalis\u00e9, avant d\u2019\u00eatre abandonn\u00e9 \u00e0 la demande des \u00c9tats-Unis et du Royaume-Uni.<\/p>\n<p>En 2025, l\u2019ironie tragique est apparue au grand jour. Le m\u00eame cadre d\u2019Istanbul est r\u00e9apparu comme point de r\u00e9f\u00e9rence dans les efforts diplomatiques renouvel\u00e9s. Apr\u00e8s d\u2019immenses effusions de sang, la diplomatie s\u2019est recentr\u00e9e sur un compromis plausible. Ce sch\u00e9ma est r\u00e9current dans les guerres fa\u00e7onn\u00e9es par des dilemmes s\u00e9curitaires\u00a0: les premiers accords, jug\u00e9s pr\u00e9matur\u00e9s, se r\u00e9v\u00e8lent par la suite \u00eatre de tragiques n\u00e9cessit\u00e9s. Pourtant, m\u00eame aujourd\u2019hui, l\u2019Europe refuse une paix n\u00e9goci\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour l\u2019Europe, le co\u00fbt de ce long refus de prendre au s\u00e9rieux les pr\u00e9occupations s\u00e9curitaires de la Russie est d\u00e9sormais in\u00e9vitable et consid\u00e9rable. L\u2019Europe a subi de lourdes pertes \u00e9conomiques dues aux perturbations \u00e9nerg\u00e9tiques et aux pressions de la d\u00e9sindustrialisation. Elle s\u2019est engag\u00e9e dans un r\u00e9armement \u00e0 long terme aux profondes cons\u00e9quences fiscales, sociales et politiques. La coh\u00e9sion politique au sein des soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes est fortement mise \u00e0 mal par l\u2019inflation, les pressions migratoires, la lassitude de la guerre et les divergences de vues entre les gouvernements europ\u00e9ens. L\u2019autonomie strat\u00e9gique de l\u2019Europe s\u2019est amoindrie, l\u2019Europe redevenant le principal th\u00e9\u00e2tre d\u2019affrontements entre grandes puissances plut\u00f4t qu\u2019un p\u00f4le d\u2019ind\u00e9pendance.<\/p>\n<p>Plus inqui\u00e9tant encore, le risque nucl\u00e9aire est redevenu un enjeu central des calculs s\u00e9curitaires europ\u00e9ens. Pour la premi\u00e8re fois depuis la Guerre froide, les populations europ\u00e9ennes vivent \u00e0 nouveau sous la menace d\u2019une escalade entre puissances nucl\u00e9aires. Cette situation n\u2019est pas uniquement le fruit d\u2019une d\u00e9faillance morale. Elle r\u00e9sulte du refus structurel de l\u2019Occident, qui remonte \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Pogodine, de reconna\u00eetre que la paix en Europe ne peut se construire en niant les pr\u00e9occupations s\u00e9curitaires de la Russie. Seule la n\u00e9gociation permet de construire la paix.<\/p>\n<p>Le drame du d\u00e9ni, par l\u2019Europe, des pr\u00e9occupations s\u00e9curitaires de la Russie r\u00e9side dans son auto-renforcement. Lorsque ces pr\u00e9occupations sont jug\u00e9es ill\u00e9gitimes, les dirigeants russes sont moins incit\u00e9s \u00e0 privil\u00e9gier la voie diplomatique et davantage enclins \u00e0 modifier la situation sur le terrain. Les d\u00e9cideurs europ\u00e9ens interpr\u00e8tent alors ces actions comme une confirmation de leurs soup\u00e7ons initiaux, plut\u00f4t que comme l\u2019issue parfaitement pr\u00e9visible d\u2019un dilemme s\u00e9curitaire qu\u2019ils ont eux-m\u00eames cr\u00e9\u00e9 et ni\u00e9. Avec le temps, cette dynamique restreint l\u2019espace diplomatique, jusqu\u2019\u00e0 ce que la guerre apparaisse \u00e0 beaucoup non comme un choix, mais comme une fatalit\u00e9. Or, cette fatalit\u00e9 est une construction sociale. Elle ne d\u00e9coule pas d\u2019une hostilit\u00e9 immuable, mais du refus persistant de l\u2019Europe de reconna\u00eetre qu\u2019une paix durable exige de prendre en compte la r\u00e9alit\u00e9 des craintes de l\u2019autre partie, m\u00eame lorsqu\u2019elles sont g\u00eanantes.<\/p>\n<p>Le drame, c\u2019est que l\u2019Europe a pay\u00e9 \u00e0 maintes reprises le prix fort de ce refus. Elle l\u2019a pay\u00e9 lors de la guerre de Crim\u00e9e et de ses suites, lors des catastrophes de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle et pendant des d\u00e9cennies de divisions li\u00e9es \u00e0 la Guerre froide. Et elle le paie encore aujourd\u2019hui. La russophobie n\u2019a pas rendu l\u2019Europe plus s\u00fbre. Elle l\u2019a appauvrie, divis\u00e9e, militaris\u00e9e et rendue plus d\u00e9pendante des puissances \u00e9trang\u00e8res.<\/p>\n<p>L\u2019ironie est d\u2019autant plus grande que, si cette russophobie structurelle n\u2019a pas affaibli la Russie \u00e0 long terme, elle a, en revanche, fragilis\u00e9 l\u2019Europe \u00e0 maintes reprises. En refusant de consid\u00e9rer la Russie comme un acteur de s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 part enti\u00e8re, l\u2019Europe a contribu\u00e9 \u00e0 engendrer l\u2019instabilit\u00e9 m\u00eame qu\u2019elle redoute, tout en subissant des pertes humaines, financi\u00e8res, d\u2019autonomie et de coh\u00e9sion croissantes. Chaque cycle se termine de la m\u00eame mani\u00e8re\u00a0: par la reconnaissance tardive, une fois les d\u00e9g\u00e2ts consid\u00e9rables d\u00e9j\u00e0 caus\u00e9s, que la paix exige des n\u00e9gociations. L\u2019Europe n\u2019a pas encore compris que reconna\u00eetre les pr\u00e9occupations s\u00e9curitaires de la Russie n\u2019est pas une concession \u00e0 la puissance, mais une condition sine qua non pour emp\u00eacher qu\u2019elle ne les instrumentalise de mani\u00e8re destructrice.<\/p>\n<p>La le\u00e7on, \u00e9crite dans le sang depuis deux si\u00e8cles, n\u2019est pas que la Russie, ni aucun autre pays, soit digne de confiance en toutes circonstances. C\u2019est que la Russie et ses int\u00e9r\u00eats s\u00e9curitaires doivent \u00eatre pris au s\u00e9rieux. L\u2019Europe a maintes fois rejet\u00e9 la paix avec la Russie, non pas parce qu\u2019elle \u00e9tait impossible, mais parce que la reconnaissance des pr\u00e9occupations s\u00e9curitaires de la Russie \u00e9tait, \u00e0 tort, consid\u00e9r\u00e9e comme ill\u00e9gitime. Tant que l\u2019Europe persistera dans cette attitude, elle restera prisonni\u00e8re d\u2019un cycle de confrontation contre-productif\u00a0: refuser la paix quand elle est possible et en subir les cons\u00e9quences longtemps apr\u00e8s.<\/p>\n<\/div>\n<p><br \/>\n<br \/><a href=\"https:\/\/www.legrandsoir.info\/la-russophobie-europeenne-et-le-rejet-de-la-paix-par-l-europe-un-echec-de-deux-siecles.html\" target=\"_blank\"\">Source link <\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019Europe a maintes fois refus\u00e9 la paix avec la Russie alors qu\u2019un r\u00e8glement n\u00e9goci\u00e9 \u00e9tait possible, et ces refus se sont av\u00e9r\u00e9s profond\u00e9ment contre-productifs. 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