{"id":22731,"date":"2026-01-20T20:14:42","date_gmt":"2026-01-20T19:14:42","guid":{"rendered":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2026\/01\/20\/a-gabes-le-dilemme-insoluble-de-la-pollution-ou-du-chomage-par-thierry-bresillon-le-monde-diplomatique-janvier-2026\/"},"modified":"2026-01-20T20:14:42","modified_gmt":"2026-01-20T19:14:42","slug":"a-gabes-le-dilemme-insoluble-de-la-pollution-ou-du-chomage-par-thierry-bresillon-le-monde-diplomatique-janvier-2026","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2026\/01\/20\/a-gabes-le-dilemme-insoluble-de-la-pollution-ou-du-chomage-par-thierry-bresillon-le-monde-diplomatique-janvier-2026\/","title":{"rendered":"\u00c0 Gab\u00e8s, le dilemme insoluble de la pollution ou du ch\u00f4mage, par Thierry Br\u00e9sillon (Le Monde diplomatique, janvier 2026)"},"content":{"rendered":"<p> <br \/>\n<\/p>\n<div couleurfade=\"eae7e6\" couleurclaire=\"e8e4e2\" couleurpale=\"e1c6b6\" couleurmi=\"736258\" couleurfoncee=\"6b432d\" couleursombre=\"1c1816\" couleurfond=\"554f4c\" couleurtexte=\"ffffff\">\n<figure class=\"spip_document_41616 spip_documents spip_documents_center xl\" style=\"width:890px;\">\n<div class=\"limage\">\n<p>\t\t\t<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/\/local\/cache-vignettes\/L890xH442\/crabedaesh-74b43.jpg?1768913500\" width=\"890\" height=\"442\" class=\"spip_logos\" alt=\"JPEG - 62.9\u00a0kio\"\/><\/p><\/div><figcaption>\n<p>Max Bondu. \u2014 \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Le Crabe de Daesh<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb, 2017<\/p>\n<p>Photo \u00a9 Matza\n<\/p>\n<\/figcaption><\/figure>\n<p><i><span class=\"mot-lettrine\"><span class=\"lettrine\"><span class=\"guillemet\">\u00ab<\/span>I<\/span>ci<\/span> chacun a deux r\u00eaves. Le premier, c\u2019est de recevoir une lettre d\u2019embauche du Groupe chimique tunisien. Le second, c\u2019est de se r\u00e9veiller un matin et de voir que ce cauchemar a disparu du paysage.<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<\/i> Nous sommes en 2019, et l\u2019auteur de ces mots est M.\u00a0Abdeljabbar Rguigui, alors repr\u00e9sentant r\u00e9gional de l\u2019Union g\u00e9n\u00e9rale tunisienne du travail (UGTT) et coordinateur local de la Ligue tunisienne des droits de l\u2019homme (LTDH). Lapidaire, son propos r\u00e9sume ainsi le dilemme dans lequel le golfe de Gab\u00e8s, aux portes du Sud tunisien, \u00e0 quatre cents kilom\u00e8tres de Tunis, est enferm\u00e9 depuis 1972\u00a0: le ch\u00f4mage ou la pollution. Gab\u00e8s est aujourd\u2019hui encore le si\u00e8ge du plus gros complexe d\u2019industries chimiques du pays, d\u00e9velopp\u00e9 autour d\u2019une entreprise publique, le Groupe chimique tunisien (GCT), con\u00e7u pour transformer le phosphate extrait dans le bassin minier de Gafsa en acide phosphorique et surtout en engrais, dont l\u2019agriculture intensive, notamment europ\u00e9enne, est gourmande. Export\u00e9s, ces d\u00e9riv\u00e9s du phosphate repr\u00e9sentent pour la Tunisie l\u2019une de ses principales ressources de devises et jusqu\u2019\u00e0 10<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>% des recettes de l\u2019\u00c9tat. Localement, les industries chimiques fournissent pr\u00e8s de quatre mille emplois directs et peut-\u00eatre jusqu\u2019\u00e0 vingt mille emplois indirects, dans un gouvernorat o\u00f9 le taux de ch\u00f4mage est parmi les plus \u00e9lev\u00e9s du pays (plus de 25<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>%).<\/p>\n<p>Mais un \u00e9cosyst\u00e8me unique au monde a \u00e9t\u00e9 sacrifi\u00e9 \u00e0 cette destin\u00e9e strat\u00e9gique pour l\u2019\u00e9conomie nationale\u00a0: une oasis maritime o\u00f9 cohabitaient deux univers, celui des palmeraies, de leurs cultures \u00e9tag\u00e9es de dattes, de l\u00e9gumes, de grenades et de bl\u00e9, et de leur m\u00e9ticuleuse gestion de l\u2019eau<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; et celui de la mer et de la p\u00eache, dans un golfe g\u00e9n\u00e9reux, o\u00f9, se souviennent les p\u00eacheurs, les filets se remplissaient \u00e0 quinze m\u00e8tres du bord et o\u00f9 les jeunes mari\u00e9es venaient rituellement chercher une promesse de fertilit\u00e9. Une g\u00e9ographie miraculeuse n\u00e9e de la rencontre entre une nappe phr\u00e9atique fossile d\u2019o\u00f9 jaillissaient pr\u00e8s de deux cents sources et un golfe qui assurait pr\u00e8s de 60<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>% de la reproduction des poissons en M\u00e9diterran\u00e9e.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">Un crime \u00e9cologique<\/h3>\n<p>Avec la cimenterie, install\u00e9e un peu l\u2019\u00e9cart de la ville, le groupe chimique puise pr\u00e8s de trois cents litres d\u2019eau par seconde, si bien que les sources ont commenc\u00e9 \u00e0 se tarir d\u00e8s les ann\u00e9es\u00a01980. Des oasis, irrigu\u00e9es d\u00e9sormais par de l\u2019eau de pompage rationn\u00e9e, mit\u00e9es par les constructions anarchiques cens\u00e9es absorber \u00e0 moindre prix la croissance d\u00e9mographique, asphyxi\u00e9es par les d\u00e9p\u00f4ts de poussi\u00e8re qui ralentissent la photosynth\u00e8se et les pluies charg\u00e9es d\u2019acide, il ne reste que des lambeaux st\u00e9riles, des palmiers gris au milieu de canaux encombr\u00e9s de d\u00e9chets. Le tourisme qu\u2019attirait l\u2019oasis a fui. Les muriers gr\u00e2ce auxquels Gab\u00e8s \u00e9tait r\u00e9put\u00e9 pour sa soie ont disparu.<\/p>\n<p>La plage qui longeait l\u2019oasis de Chott Salem, la plus proche du groupe chimique, o\u00f9 les p\u00eacheurs venaient accrocher leurs barques aux palmiers, d\u00e9gage aujourd\u2019hui un taux de radioactivit\u00e9 trois ou quatre fois sup\u00e9rieur aux normes de s\u00e9curit\u00e9 internationales. Elle \u00e9mane d\u2019une vaste couche de phosphogypse, une boue noire charg\u00e9e de m\u00e9taux lourds (uranium, strontium, radium, plomb, nickel\u2026) dont le groupe chimique rejette dans la mer jusqu\u2019\u00e0 15\u00a0000\u00a0tonnes par jour soit pr\u00e8s de 5\u00a0millions de tonnes par an depuis 1972. Ce r\u00e9sidu de la transformation du phosphate a obscurci la mer et ciment\u00e9 les fonds marins sur des kilom\u00e8tres au large de la c\u00f4te. Sur les 250\u00a0esp\u00e8ces marines observ\u00e9es en 1965, il n\u2019en reste plus qu\u2019une cinquantaine. Oblig\u00e9s de s\u2019\u00e9loigner de plus en plus pour trouver des poissons, concurrenc\u00e9s par la p\u00eache industrielle au chalut, les p\u00eacheurs de Gab\u00e8s ont vu prolif\u00e9rer dans leurs eaux depuis 2012 un nouveau fl\u00e9au, ironiquement baptis\u00e9 \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Daech<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb (l\u2019acronyme arabe de l\u2019Organisation de l\u2019\u00c9tat islamique)\u00a0: une vari\u00e9t\u00e9 de crabes arriv\u00e9e d\u2019Asie dans les eaux de ballast d\u2019un navire qui ravage les filets et extermine toute autre esp\u00e8ce vivante \u2014\u00a0son seul pr\u00e9dateur, le poulpe, ayant disparu du golfe.<\/p>\n<p>Les Gab\u00e9siens ont non seulement vu leur capital mat\u00e9riel et symbolique dilapid\u00e9, mais ils ont d\u00fb apprendre \u00e0 vivre avec les rejets de sulfure d\u2019hydrog\u00e8ne ou de fluorure d\u2019hydrog\u00e8ne, les fuites de dioxyde de soufre ou de dioxyde d\u2019azote et la proximit\u00e9 des stocks de cadmium, d\u2019ammoniac, de coke de p\u00e9trole (le combustible utilis\u00e9 par la cimenterie).<\/p>\n<p>Pourtant pr\u00e9visibles, les effets m\u00e9dicaux de ce voisinage toxique n\u2019ont jamais fait l\u2019objet d\u2019une \u00e9tude \u00e9pid\u00e9miologique. Les riverains \u00e9voquent la fr\u00e9quence des cancers, des maladies respiratoires, des cas de st\u00e9rilit\u00e9 ou d\u2019ost\u00e9o-fluorose (la fragilisation des os par l\u2019exc\u00e8s de fluor). Mais aucune donn\u00e9e ne permet d\u2019objectiver le probl\u00e8me, renvoy\u00e9 par les autorit\u00e9s \u00e0 une perception subjective. M\u00eame dans les cas de maladies, voire de d\u00e9c\u00e8s o\u00f9 la pollution semble directement en cause, les m\u00e9decins refusent de d\u00e9livrer des certificats m\u00e9dicaux. Dans la r\u00e9gion, les cliniques priv\u00e9es se multiplient. <i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Dans le ventre de sa m\u00e8re, le f\u0153tus est empoisonn\u00e9. La pollution coule d\u00e9j\u00e0 dans ses veines, et personne pour s\u2019en soucier. Et pour le crime et la victime, le coupable est toujours ignor\u00e9. C\u2019est insens\u00e9 que le Groupe soit ainsi prot\u00e9g\u00e9<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb,<\/i> d\u00e9non\u00e7ait le po\u00e8te gab\u00e9sien Rhouma Zrelli. Ces vers sont d\u2019ailleurs r\u00e9cit\u00e9s en ouverture du documentaire <i>Tout va bien Lella<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>?<\/i> (2018), de Rabeb Mbarki, qui traite de cette catastrophe \u00e9cologique.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">Une demande \u00e9norme<\/h3>\n<p>La promesse de prosp\u00e9rit\u00e9 a tourn\u00e9 au cauchemar, mais le GCT est longtemps rest\u00e9 intouchable. C\u2019\u00e9tait l\u2019un des joyaux de l\u2019industrialisation des ann\u00e9es\u00a01970, cens\u00e9 entra\u00eener l\u2019ensemble de l\u2019\u00e9conomie nationale dans la voie du progr\u00e8s social. En 1972, les Gab\u00e9siens avaient favorablement accueilli son installation, une promesse d\u2019emploi alors que la petite paysannerie \u00e9tait sortie \u00e9reint\u00e9e du fiasco des coop\u00e9ratives socialistes n\u00e9es de l\u2019exp\u00e9rience collectiviste tunisienne des ann\u00e9es\u00a01960. Cette industrie locale avait m\u00eame les faveurs d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 conservatrice qui voyait d\u2019un \u0153il suspicieux la mauvaise influence morale de l\u2019expansion du tourisme.<\/p>\n<p>Quand les oasis ont commenc\u00e9 \u00e0 souffrir, \u00e0 partir du milieu des ann\u00e9es\u00a01980, les premi\u00e8res mobilisations \u00e9cologistes ont d\u00e9but\u00e9. M.\u00a0Mabrouk Jabri en fut l\u2019un des pionniers. D\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es\u00a01990, il s\u2019est engag\u00e9 dans la sauvegarde de l\u2019oasis de Chenini, aujourd\u2019hui la mieux pr\u00e9serv\u00e9e. Mais parler d\u2019\u00e9cologie \u00e0 Gab\u00e8s revenait forc\u00e9ment \u00e0 \u00e9voquer les d\u00e9g\u00e2ts environnementaux du GCT\u00a0: une limite \u00e0 ne pas franchir. <i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Sous l\u2019ancien r\u00e9gime, il \u00e9tait interdit de parler des probl\u00e8mes de pollution<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb,<\/i> se rappelle notre interlocuteur.<\/p>\n<p>La r\u00e9volution de janvier\u00a02011 et la fuite du pr\u00e9sident Zine El-Abidine Ben\u00a0Ali mirent fin \u00e0 l\u2019omerta, et la mobilisation s\u2019organisa rapidement, avec le renfort d\u2019une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de militants. Le 16\u00a0avril 2011, une premi\u00e8re manifestation est organis\u00e9e \u00e0 Tunis contre la pollution. Le 5\u00a0juin 2012, \u00e0 l\u2019occasion de la Journ\u00e9e mondiale de l\u2019environnement, pr\u00e8s de deux mille personnes participent \u00e0 un sit-in sur la plage. Le succ\u00e8s du mouvement encourage la constitution d\u2019un collectif, Stop Pollution, d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 mettre fin \u00e0 cet \u00e9cocide. L\u2019un ses principaux animateurs, M.\u00a0Kheireddine Debaya, avait d\u00e9j\u00e0 un long pass\u00e9 militant derri\u00e8re lui, dans l\u2019opposition au r\u00e9gime de Ben\u00a0Ali puis au sein de la LTDH. Il est d\u2019ailleurs aussi l\u2019un des principaux animateurs de la mobilisation actuelle <i>(lire \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small><a target=\"_blank\" href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2026\/01\/YOUSFI\/69227\" class=\"spip_in\">En Tunisie, l\u2019extractivisme asphyxie la ville de Gab\u00e8s<\/a><small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb)<\/i>. <i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Nous sommes face \u00e0 une entreprise d\u2019\u00c9tat qui d\u00e9tient le monopole de l\u2019information, de l\u2019argent et de la d\u00e9cision. Mais nous avons d\u00e9cid\u00e9 d\u2019\u00eatre un groupe de pression,<\/i> explique-t-il, <i>nous laissons la n\u00e9gociation \u00e0 l\u2019UGTT et \u00e0 la LTDH. Face au crime de la pollution, il n\u2019y a pas de demi-mesure.<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Les \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>demi-mesures<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb, c\u2019est ce que le gouvernement va tenter dans un premier temps, en octobre\u00a02013, avec l\u2019annonce de la cr\u00e9ation d\u2019un site de stockage du phosphogypse pr\u00e8s d\u2019Oudhref, \u00e0 une trentaine de kilom\u00e8tres de Gab\u00e8s, pour mettre fin au rejet en mer. Cette promesse de cadeau empoisonn\u00e9 est \u00e9videmment mal re\u00e7ue sur place, et la population ne tarde pas \u00e0 s\u2019y opposer. Elle ne convainc pas davantage les activistes de Stop Pollution. <i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Pour r\u00e9soudre le probl\u00e8me du phosphogypse, <\/i>explique M.\u00a0Debaya, <i>il y a trois solutions\u00a0: le stockage, la valorisation des d\u00e9chets, et la seule qui supprime toutes les pollutions\u00a0: le d\u00e9mant\u00e8lement et la relocalisation des unit\u00e9s de production.<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<\/i> C\u2019est pourquoi la mobilisation n\u2019a jamais cess\u00e9. Marches des organisations de quartier, sit-in, manifestations \u00e0 Tunis\u2026 Le 5\u00a0juin 2013, quatre mille \u00e0 sept mille de personnes se rassemblent devant le GCT. Pour les pouvoirs publics, il n\u2019est plus possible d\u2019esquiver le probl\u00e8me.<\/p>\n<p>Les militants doivent aussi se battre sur un autre front\u00a0: celui du fatalisme de l\u2019opinion. <i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>M\u00eame si chacun sent la catastrophe dans sa chair et a bien conscience que l\u2019industrie chimique a d\u00e9truit l\u2019\u00e2me de Gab\u00e8s,<\/i> constate un militant, <i>les gens \u00e9taient r\u00e9sign\u00e9s \u00e0 vivre avec.<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<\/i> C\u2019est l\u2019alternative infernale dans laquelle l\u2019installation du Groupe chimique a enferm\u00e9 Gab\u00e8s\u00a0: d\u00e9truire l\u2019environnement ou perdre les emplois. <i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Ce dilemme est en grande partie \u00e0 l\u2019origine du statu\u00a0quo<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb,<\/i> estime M.\u00a0Rguigui. <i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>D\u2019ailleur<\/i>s, rel\u00e8ve M.\u00a0Habib Louichi, ancien secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du syndicat UGTT du groupe chimique, <i>les gens ont utilis\u00e9 une fuite de dioxyde de soufre sur Bouchamma<\/i> [qui avait provoqu\u00e9 des malaises dans une \u00e9cole primaire en mai\u00a02017] <i>pour r\u00e9clamer des embauches.<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<\/i><\/p>\n<p><i>Entre<\/i>-temps, les pouvoirs publics tentent d\u2019absorber la col\u00e8re en promettant d\u2019investir dans la r\u00e9duction de la pollution, de construire une station de dessalement d\u2019eau de mer pour ne plus avoir \u00e0 pomper dans la nappe phr\u00e9atique. Dans les cercles dirigeants, le consensus s\u2019installe \u00e0 propos du stockage \u00e0 distance et des projets de valorisation du phosphogypse. Apr\u00e8s les ann\u00e9es d\u2019effervescence politique et sociale qu\u2019a connues la Tunisie entre 2011 et 2013, la tension retombe en 2014, les \u00e9nergies se d\u00e9mobilisent, les associations se divisent sur les diff\u00e9rents sc\u00e9narios. <i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>C\u2019est tr\u00e8s complexe de traiter le probl\u00e8me de la pollution de mani\u00e8re responsable,<\/i> reconna\u00eet M.\u00a0Rguigui. <i>Chacun a sa vision, confort\u00e9e par ses int\u00e9r\u00eats, son id\u00e9ologie, son lieu de vie, son exp\u00e9rience, sa profession\u2026 C\u2019est un tourbillon d\u2019int\u00e9r\u00eats.<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<\/i><\/p>\n<p>En 2015, avec le soutien de l\u2019Union europ\u00e9enne, la coop\u00e9ration fran\u00e7aise et les autorit\u00e9s tunisiennes lancent le projet d\u2019appui \u00e0 la gouvernance environnementale de l\u2019activit\u00e9 industrielle \u00e0 Gab\u00e8s, le PGE\u00a0: 5\u00a0millions d\u2019euros, soit plus de 15\u00a0millions de dinars cens\u00e9s impliquer institutions et soci\u00e9t\u00e9 civile dans une d\u00e9marche \u00e9cologique. <i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>C\u2019est beaucoup d\u2019argent pour un tissu associatif local fragile,<\/i> pointe M.\u00a0Debaya. <i>En r\u00e9alit\u00e9, plus de la moiti\u00e9 est parti en colloques et honoraires pour des experts internationaux<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; les associations qui jou\u00e9 le jeu ont consacr\u00e9 leur \u00e9nergie \u00e0 r\u00e9diger des projets \u00e0 l\u2019impact limit\u00e9. Une soci\u00e9t\u00e9 civile professionnalis\u00e9e oublie son r\u00f4le politique de contre-pouvoir. C\u2019\u00e9tait probablement un objectif cach\u00e9 du programme.<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Durant cette p\u00e9riode de doute les militants de Stop Pollution ne d\u00e9sarment pas, m\u00e9diatisent l\u2019enjeu au niveau national et tissent des liens internationaux. Ils deviennent des interlocuteurs incontournables pour les pouvoirs publics. Ils s\u2019efforcent aussi de diffuser de nouveaux \u00e9l\u00e9ments de langage dans le d\u00e9bat local. <i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Jusqu\u2019en 2015, il \u00e9tait impossible d\u2019\u00e9voquer le d\u00e9mant\u00e8lement des unit\u00e9s de production,<\/i> se souvient M.\u00a0Debaya, <i>mais nous avons r\u00e9ussi \u00e0 montrer que, m\u00eame si le Groupe chimique avait apport\u00e9 des emplois, il avait d\u00e9truit l\u2019agriculture, la p\u00eache et le tourisme, que sans la pollution Gab\u00e8s pourrait \u00e0 nouveau valoriser ces ressources. Par ailleurs, il \u00e9tait devenu \u00e9vident que le sc\u00e9nario du stockage \u00e0 Oudhref ne passait pas aupr\u00e8s de la population et que m\u00eame la valorisation du phosphogypse \u00e9tait une solution partielle. Finalement, le maintien de notre pression a fini par convaincre, d\u00e9but\u00a02017, les autorit\u00e9s de prendre en compte le sc\u00e9nario du d\u00e9mant\u00e8lement.<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<\/i><\/p>\n<p>En mai 2017, un grand colloque r\u00e9uni l\u2019initiative du GCT doit discuter des meilleures techniques de valorisation. M.\u00a0Debaya et d\u2019autres militants sont l\u00e0\u00a0: \u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small><i>Une discussion scientifique n\u2019avait pas de sens, et nous avons r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9largir le d\u00e9bat au niveau strat\u00e9gique.<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<\/i> Parall\u00e8lement, les militants anti-pollution r\u00e9unis dans le collectif Saker Msab (\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>Fermez le tuyau<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb) prennent au mot la promesse faite le 6\u00a0octobre\u00a02016 par le ministre de l\u2019environnement d\u2019arr\u00eater une solution d\u00e9finitive en juin\u00a02017. Le 30\u00a0juin 2017, une marche de plusieurs milliers de personnes s\u2019ach\u00e8ve par la tentative d\u2019obstruer la canalisation par laquelle se d\u00e9verse le phosphogypse.<\/p>\n<p>L\u2019op\u00e9ration est \u00e9videmment symbolique. Elle souligne l\u2019impasse dans laquelle se trouve le gouvernement. Le m\u00eame jour, il annonce qu\u2019il proc\u00e9dera dans un d\u00e9lai de huit ans au d\u00e9mant\u00e8lement des trois unit\u00e9s de production du GCT, de toute fa\u00e7on arriv\u00e9es au terme de leur dur\u00e9e de vie apr\u00e8s plus de quarante ans d\u2019exploitation. La strat\u00e9gie de la petite \u00e9quipe de jeunes bien enracin\u00e9s dans leur milieu, prot\u00e9g\u00e9s par les grandes organisations nationales que sont l\u2019UGTT et la LTDH, bien ins\u00e9r\u00e9s dans les r\u00e9seaux internationaux, a fini par s\u2019imposer.<\/p>\n<h3 class=\"spip\">Un nouveau mod\u00e8le<\/h3>\n<p>La promesse du d\u00e9mant\u00e8lement n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 tenue. Au-del\u00e0 de la volont\u00e9 politique, trois obstacles devaient \u00eatre surmont\u00e9s, et non des moindres\u00a0: trouver un nouveau site, financer le projet et g\u00e9rer l\u2019impact social de la d\u00e9localisation.<\/p>\n<p>Concernant le choix du site, c\u2019est, officieusement, une cuvette \u00e0 une trentaine de kilom\u00e8tres de Gab\u00e8s, Zemla El-Be\u00efda, qui avait \u00e9t\u00e9 retenue. Une autre option fut aussi envisag\u00e9e, \u00e0 quatre-vingts kilom\u00e8tres de Gab\u00e8s, ce qui la rendait bien plus co\u00fbteuse. En 2019, M.\u00a0Mongi Thameur, alors gouverneur de Gab\u00e8s, admettait la n\u00e9cessit\u00e9 de <i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>travailler sur l\u2019acceptabilit\u00e9 du projet par la population<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb.<\/i> Craignant les retomb\u00e9es sur les terres agricoles et sur la nappe phr\u00e9atique, les habitants concern\u00e9s se sont dit qu\u2019ils allaient recevoir les poubelles de Gab\u00e8s<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>; d\u2019autres, en revanche, ont commenc\u00e9 \u00e0 entrevoir de juteuses op\u00e9rations fonci\u00e8res pour \u00e9tablir le nouveau site. De quoi r\u00e9veiller d\u2019anciennes rivalit\u00e9s et tensions tribales.<\/p>\n<p>Incapable d\u2019imposer une d\u00e9cision par la force, comme ce fut le cas jusqu\u2019en 2011, l\u2019\u00c9tat tunisien a tergivers\u00e9. En h\u00e9sitant entre concertation et client\u00e9lisme, il a ouvert la voie \u00e0 une multiplication des exigences de la part des populations concern\u00e9es. \u00c0 cela s\u2019est ajout\u00e9 le d\u00e9fi du financement du transfert du site \u2014\u00a0\u00e9valu\u00e9 \u00e0 1,5\u00a0milliard d\u2019euros\u00a0\u2014, dans un contexte o\u00f9, mis sous pression par les institutions financi\u00e8res internationales dont le Fonds mon\u00e9taire international, Tunis ne pouvaient plus se passer des recettes en devises g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par les exportations de phosphates, alors m\u00eame que la production avait \u00e9t\u00e9 divis\u00e9e par deux depuis la r\u00e9volution.<\/p>\n<p>Paradoxale \u00e9quation. Pour financer le transfert et mettre fin aux d\u00e9g\u00e2ts environnementaux, il faudrait\u2026 produire plus. Et, pour y parvenir, il faudrait notamment mettre fin aux multiples protestations qui bloquent les sites d\u2019extraction et les lignes de chemin de fer, au b\u00e9n\u00e9fice d\u2019une <i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>mafia<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<\/i> du transport par camions, cinq fois plus co\u00fbteux que le train, d\u00e9nonc\u00e9e par les syndicalistes. <i>\u00ab<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>C\u2019est vrai que le mod\u00e8le extractiviste h\u00e9rit\u00e9 de la colonisation est us\u00e9,<\/i> nous expliquait M.\u00a0Louichi, <i>mais, pour en sortir, il faut financer des solutions et donc produire plus. Si le bassin minier ne reprend pas le travail, nous allons tout perdre.<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Des milliers de familles vivent plus ou moins directement du Groupe chimique, l\u2019impact social du d\u00e9mant\u00e8lement des unit\u00e9s les plus polluantes de Gab\u00e8s est difficile \u00e0 \u00e9valuer, mais, d\u2019apr\u00e8s les estimations de l\u2019UGTT \u00e9tablies en 2019, environ six cents travailleurs devaient directement \u00eatre touch\u00e9s. Retirer le Groupe chimique et parier sur les emplois cr\u00e9\u00e9s par la d\u00e9pollution ne suffira pas. Pour relancer la vie \u00e9conomique de Gab\u00e8s, il faudra s\u2019attaquer \u00e0 des probl\u00e8mes structurels\u00a0: le morcellement foncier des oasis, la gestion de l\u2019eau\u2026 Et qui seront les investisseurs<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>? Les profits d\u2019un regain de tourisme ou d\u2019une exploitation agricole r\u00e9nov\u00e9e resteront-ils sur place<small class=\"fine\">\u00a0<\/small>?<\/p>\n<p>Nombre de militants estiment que d\u00e9placer le GCT est une solution partielle, car le projet devrait s\u2019inscrire dans une strat\u00e9gie \u00e9conomique nationale. Une strat\u00e9gie qui mette fin \u00e0 l\u2019\u00e9change in\u00e9gal avec le Nord mais qui tienne aussi compte des r\u00e9gions. Malgr\u00e9 la r\u00e9volution, la Tunisie persiste dans un mod\u00e8le fond\u00e9 sur le soutien \u00e0 l\u2019exportation qui renforce sa d\u00e9pendance ext\u00e9rieure, maintient au plus bas ses standards sociaux dans une recherche de comp\u00e9titivit\u00e9 et entretient sa fracture territoriale. L\u2019exp\u00e9rience acquise par une poign\u00e9e de militants \u00e9cologistes d\u00e9termin\u00e9s et visionnaires pourrait devenir ainsi le levier d\u2019une transformation \u00e9conomique et sociale.<\/p>\n<\/p><\/div>\n<p><br \/>\n<br \/><a href=\"https:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2026\/01\/BRESILLON\/69226\" target=\"_blank\"\">Source link <\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Max Bondu. \u2014 \u00ab\u00a0Le Crabe de Daesh\u00a0\u00bb, 2017 Photo \u00a9 Matza \u00abIci chacun a deux r\u00eaves. Le premier, c\u2019est de recevoir une lettre d\u2019embauche du Groupe chimique tunisien. 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