{"id":23280,"date":"2026-01-31T01:08:54","date_gmt":"2026-01-31T00:08:54","guid":{"rendered":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2026\/01\/31\/guerrillero-du-temps-conversations-avec-le-leader-historique-de-la-revolution-cubaine-katiuska-blanco-castineira\/"},"modified":"2026-01-31T01:08:54","modified_gmt":"2026-01-31T00:08:54","slug":"guerrillero-du-temps-conversations-avec-le-leader-historique-de-la-revolution-cubaine-katiuska-blanco-castineira","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2026\/01\/31\/guerrillero-du-temps-conversations-avec-le-leader-historique-de-la-revolution-cubaine-katiuska-blanco-castineira\/","title":{"rendered":"Guerrillero du Temps &#8211; Conversations avec le leader historique de la R\u00e9volution cubaine, Katiuska Blanco Castineira"},"content":{"rendered":"<p> <br \/>\n<\/p>\n<div id=\"\">\n<p>FIDEL CASTRO RUZ, <i>Guerrillero du Temps. <\/i><i>Conversations avec le leader historique de la R\u00e9volution cubaine, <\/i>KATIUSKA BLANCO CASTI\u00d1EIRA, La Havane, 2011, Ediciones Abril, chapitre premier, pp. 1-67<\/p>\n<p><strong>Maison, parents, arbres, lumi\u00e8re de bougies et de becs de gaz, premiers souvenirs, mort insondable, fra\u00eecheur dans les combles (soupente, sous-sol), F\u00eate des rois, rem\u00e8des maison, Manacas, scieries, monter \u00e0 cru, libre dans les parages, coqs, amiti\u00e9, sans la franchise de Rousseau, venir au monde<\/strong><\/p>\n<p><strong>KATIUSKA BLANCO.<\/strong> Comandante<i>, Jos\u00e9 Mart\u00ed croyait qu\u2019on pouvait raconter l\u2019histoire de l\u2019homme \u00e0 travers ses maisons. Pour moi, la maison est abri, et m\u00eame dans la m\u00e9moire. Depuis que j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 la po\u00e9sie du P\u00e9ruvien C\u00e9sar Vallejo, un de ses po\u00e8mes sur une maison o\u00f9 ne vit plus personne ne cesse de m\u2019accompagner. Des vers \u00e9mouvants\u00a0:<\/i><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Quand quelqu\u2019un s\u2019en va, quelqu\u2019un reste. Le point par o\u00f9 un homme est pass\u00e9 n\u2019est plus seul. Ne reste seul, de solitude humaine, que l\u2019endroit o\u00f9 nul homme n\u2019est pass\u00e9. Les maisons nouvelles sont plus mortes que les maisons vieilles, parce que leurs murs sont de pierre ou d\u2019acier, mais pas d\u2019homme. Une maison d\u2019homme vient au monde, non quand on vient de l\u2019\u00e9difier, mais quand on commence \u00e0 l\u2019habiter.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><i>Je ne peux vous expliquer par quels d\u00e9tours de l\u2019\u00e2me ces vers me conduisent toujours \u00e0 la maison cach\u00e9e de mon enfance, mais aussi \u00e0 la v\u00f4tre, \u00e0 Bir\u00e1n. Vous y \u00eates retourn\u00e9s pour votre soixante-dixi\u00e8me anniversaire. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin de ce retour, et j\u2019attendais depuis l\u2019occasion de vous interroger sur les souvenirs que vous avez de la maison o\u00f9 vous \u00eates n\u00e9.<\/i><\/p>\n<p><strong>FIDEL CASTRO. <\/strong>Mon p\u00e8re l\u2019a construite avant notre naissance, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il avait des ressources \u00e9conomiques, des revenus relativement \u00e9lev\u00e9s. Les terres de mon p\u00e8re \u00e9taient entour\u00e9es de celles de diff\u00e9rentes grandes compagnies \u00e9tasuniennes qui se d\u00e9veloppaient dans la zone. Ainsi, l\u2019United Fruit Company poss\u00e9dait environ cent trente mille hectares, une plantation de canne \u00e0 sucre et une sucrerie dans le coin, ainsi que d\u2019autres sucreries plus proches, pour autant que je me souvienne, deux grandes sucreries autour de la baie de Nipe, et ses terres atteignaient les limites de celles de mon p\u00e8re qui avait d\u2019ailleurs travaill\u00e9 pour elle avant d\u2019acheter ses propres terres, au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but, mon p\u00e8re avait aussi constitu\u00e9 une petite entreprise form\u00e9e d\u2019une \u00e9quipe d\u2019hommes qui coupait le bois d0nt avait besoin la sucrerie et qui d\u00e9frichait des surfaces o\u00f9 y planter de la canne. Selon mon fr\u00e8re Ram\u00f3n, c\u2019\u00e9tait des ann\u00e9es o\u00f9 il y avait eu une forte immigration espagnole, surtout de Galice, ce qui avait favoris\u00e9 son travail comme entrepreneur\u00a0: il a commenc\u00e9 \u00e0 travailler avec ses hommes \u00e0 des ballasts de chemin de fer et au transport de troncs d\u2019arbre. Il a ouvert une auberge et il a en plus commenc\u00e9 \u00e0 planter de la canne. Il est parvenu \u00e0 avoir une exploitation sur des terres de l\u2019United, qu\u2019on appelait Dumoy, qu\u2019il a vendue ensuite quand il s\u2019est cass\u00e9 la jambe en tombant de cheval, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il y avait une grande prosp\u00e9rit\u00e9 dans l\u2019industrie sucri\u00e8re, avant la Danse des Millions.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re \u00e9tait un immigrant espagnol, quelqu\u2019un de tr\u00e8s actif qui est devenu un entrepreneur. C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019il a eu des revenus importants et qu\u2019il achet\u00e9 des terres. Disons qu\u2019il a pris son ind\u00e9pendance, qu\u2019il est devenu un agriculteur.<\/p>\n<p>La maison \u00e9tait en bois, construite sur des pilotis plus hauts qu\u2019un homme\u00a0; c\u2019\u00e9tait une maison pr\u00e9fabriqu\u00e9e, le genre de maison en bois que les \u00c9tatsuniens construisaient ou vendaient peut-\u00eatre ici. Je ne peux assurer que le bois soit venu de l\u00e0-bas ou qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9 ici. Il est probable qu\u2019elle soit m\u00eame venue des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p>J\u2019imagine que dans le projet original, elle \u00e9tait carr\u00e9e. Elle n\u2019avait qu\u2019un seul \u00e9tage, mais avec une grande pi\u00e8ce au-dessus, comme un deuxi\u00e8me \u00e9tage plus petit. Le premier \u00e9tage aurait d\u00fb se situer \u00e0 ras-de-terre, mais mon p\u00e8re, apparemment influenc\u00e9 par la Galice, son terroir d\u2019origine, o\u00f9 les paysans avaient des animaux dans la maison ou en dessous \u2013 des poules, du b\u00e9tail, et m\u00eame des cochons qui fournissaient des jambons \u2013 avait construit la maison sur des pilotis, bien que l\u2019endroit n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 bas. Comme le terrain \u00e9tait en pente, les pilotis n\u2019avaient pas la m\u00eame hauteur, ils \u00e9taient plus grands l\u00e0 o\u00f9 se trouvait la partie principale de la maison, vers la salle et les chambres.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s, la maison s\u2019est agrandie dans une seule direction, avec plusieurs installations\u00a0: un magasin, des WC, un cellier, la salle \u00e0 manger et, tout au bout, la cuisine. Ensuite, elle a \u00e9t\u00e9 \u00e9largie de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 par un bureau, si bien qu\u2019elle est devenue carr\u00e9e, avec un \u00e9tage au-dessus et un agrandissement vers l\u2019est, en direction des montagnes. Je me rappelle beaucoup le corridor de la maison, parce qu\u2019il en faisait tout le tour, sauf du c\u00f4t\u00e9 de la cuisine.<\/p>\n<p>Dessous, il y avait l\u2019\u00e9table. Mon p\u00e8re poss\u00e9dait un troupeau de trente \u00e0 trente-cinq vaches qui dormaient sous la maison. On les trayait au petit matin et on les l\u00e2chait dans des p\u00e2turages \u00e0 environ huit cents m\u00e8tres ou un kilom\u00e8tre de l\u00e0. On les faisait rentrer en fin d\u2019apr\u00e8s-midi. Et c\u2019\u00e9tait int\u00e9ressant, parce que certains animaux \u00e9taient un peu r\u00e9tifs, d\u2019autres \u00e9taient agressifs, surtout des vaches qui venaient de v\u00ealer. On avait une vache au pelage fauve qu\u2019on appelait Baleine\u00a0: elle donnait beaucoup de lait, mais elle \u00e9tait agressive. Nous, depuis le corridor, on gesticulait pour voir comment elle nous mena\u00e7ait. Je crois que cette vache avait un peu du taureau de combat\u00a0!<\/p>\n<p>Je me rappelle toutes ces sc\u00e8nes, comment \u00e9tait l\u2019ambiance dans la campagne, les animaux, les gens qui faisaient les travaux.<\/p>\n<p>Dans la maison, il y avait un escalier qui donnait \u00e0 l\u2019\u00e9tage par une porte situ\u00e9e dans la salle. Plusieurs portes donnaient sur les pi\u00e8ces. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une chambre, qui a \u00e9t\u00e9 ensuite celle des gar\u00e7ons, il y avait la petite salle \u00e0 manger et le bureau de mon p\u00e8re. \u00c0 cet \u00e9tage, il y avait aussi la salle de s\u00e9jour, d\u2019autres chambres, un couloir qui conduisait \u00e0 la salle \u00e0 manger et \u00e0 la salle de bain.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but, semble-t-il, il y avait une seule chambre avec la salle de bain, que je n\u2019ai pas connue. Apr\u00e8s, on a fait un couloir au bout duquel on a install\u00e9 une autre salle de bain, la rurale, comme on l\u2019appelait. Elle \u00e9tait en bois, construite sur une esp\u00e8ce de puits, et c\u2019est celle-l\u00e0 que j\u2019ai connue. C\u2019est l\u00e0 que se trouvaient les restes, un \u00e9vier. Il y avait une autre salle de bain \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la cuisine, celui qu\u2019on utilisait en fait pour prendre la douche, avec une grande baignoire.<\/p>\n<p>Il y avait une grande citerne pour emmagasiner l\u2019eau et une autre situ\u00e9e un peu plus haut, mais plus petite. On recueillait l\u2019eau de pluie qui venait du toit et qui aboutissait dans cette citerne, celle qu\u2019on utilisait normalement. L\u2019eau potable venait d\u2019une source situ\u00e9e \u00e0 environ quatre kilom\u00e8tres. Une source qui avait du prestige, qui venait d\u2019un ruisseau, le Sojo, dont l\u2019eau passait \u00e0 travers un filtre.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque, il n\u2019y avait pas d\u2019\u00e9lectricit\u00e9. On s\u2019\u00e9clairait \u00e0 la bougie et avec quelques becs de gaz. Il n\u2019y avait pas de frigo, juste une petite glaci\u00e8re en bois. On faisait venir la glace de la sucrerie Marcan\u00e9, \u00e0 environ quatre kilom\u00e8tres de distance, et on la conservait dans la glaci\u00e8re en bois avec de la sciure \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Je parle de l\u2019ambiance, \u00e0 partir du moment o\u00f9 je commence \u00e0 prendre conscience des choses. Je me rappelle la maison, les animaux, l\u2019endroit. Je me rappelle bien chaque d\u00e9tail.<\/p>\n<p>Je pense que mes plus vieux souvenirs remontent \u00e0 mes trois ans, encore tout petit. Je me rappelle tout\u00a0: la famille, les oncles qui \u00e9taient l\u00e0, une cousine de mon \u00e2ge\u2026<\/p>\n<p>L\u2019un de mes premiers souvenirs est la mort de ma tante paternelle Antonia, d\u00e9c\u00e9d\u00e9e apr\u00e8s avoir accouch\u00e9 d\u2019une fille, ce qui peut donner une id\u00e9e de l\u2019\u00e2ge que j\u2019avais alors \u2013 il faudrait le pr\u00e9ciser. Elle \u00e9tait mari\u00e9e \u00e0 un employ\u00e9 de mon p\u00e8re, lui aussi Espagnol. J\u2019\u00e9tais tout petit. \u00c0 la maison, l\u2019atmosph\u00e8re \u00e9tait \u00e0 la tristesse, aux pleurs, \u00e0 la trag\u00e9die. On m\u2019a conduit chez elle. Il y avait aussi mes grands-parents. Je me rappelle encore la chambre, les cierges allum\u00e9s\u2026 Je n\u2019\u00e9prouvais rien, j\u2019observais tout, tr\u00e8s admiratif, mais je ne savais pas ce que \u00e7a voulait dire. Je ne comprenais pas la mort, je n\u2019en avais aucune id\u00e9e, je sais seulement qu\u2019il y avait beaucoup de tristesse, des larmes, une atmosph\u00e8re de trag\u00e9die. Il se passait quelque chose de tr\u00e8s dur. Si je pouvais pr\u00e9ciser la date de la mort de cette tante, je saurais l\u2019\u00e2ge que j\u2019avais, car ce sont les images les plus lointaines que je conserve.<\/p>\n<p><strong>KATIUSKA BLANCO.<\/strong> <i>\u00c7a s\u2019est pass\u00e9 le 8 juin 1929, et le certificat de d\u00e9c\u00e8s dit qu\u2019elle est morte de fi\u00e8vre puerp\u00e9rale.<\/i><\/p>\n<p><strong>FIDEL CASTRO.<\/strong> Alors, mes premiers souvenirs remontent \u00e0 quand j\u2019avais deux ans et quelques, presque trois ans.<\/p>\n<p>Je sais qu\u2019une des cousines, qui devait avoir trois ou quatre ans, est venue vivre chez nous. Les autres fr\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9s par les grands-parents, ils \u00e9taient trois\u00a0: l\u2019a\u00een\u00e9e, la benjamine et un gar\u00e7on.<\/p>\n<p>Je me rappelle la chambre o\u00f9 on dormait, nous, les trois premiers enfants du second mariage de mon p\u00e8re, autrement dit\u00a0Angelita, Ram\u00f3n et moi\u00a0; Lidia et Pedro Emilio, les enfants du premier mariage, ne vivaient pas avec nous. Une petite chambre \u00e0 l\u2019\u00e9tage, avec des fen\u00eatres, la plus fra\u00eeche. On pourrait dire dans ce sens que les pilotis \u00e9taient pratiques, parce qu\u2019ils permettaient de mieux ventiler la maison, de mieux recevoir la brise puisque la partie principale \u00e9tait \u00e0 la hauteur d\u2019un \u00e9tage et la plus petite, o\u00f9 se trouvait la chambre, \u00e0 celle d\u2019un second.<\/p>\n<p>Je me rappelle m\u00eame le berceau o\u00f9 j\u2019ai dormi jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de deux ou trois ans sans doute\u00a0; apr\u00e8s, quand je devais avoir quatre ans, on m\u2019a mis dans un lit un petit peu plus long et plus large, au pied de celui de mon p\u00e8re\u00a0; venaient ensuite ceux de mes deux fr\u00e8res, et celui de ma m\u00e8re.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re dormait dans un lit et ma m\u00e8re dans un autre. Celui de mon p\u00e8re \u00e9tait sur un c\u00f4t\u00e9, avec une petite table et la lampe \u00e0 gaz dessus. Il lisait tous les soirs avant de s\u2019endormir.<\/p>\n<p><strong>KATIUSKA BLANCO.<\/strong> <i>Assur\u00e9ment, cet \u00e9tage est frais. Quand j\u2019y ai \u00e9t\u00e9, je me suis imagin\u00e9e comment le vent soufflerait dans les jours de calme ou de temp\u00eate. Je pense aussi que c\u2019\u00e9tait l\u2019endroit le plus salubre de la maison, loin des moustiques, \u00e0 l\u2019\u00e9cart des insectes de la campagne et aussi des bruits. Mais, \u00e0 un moment donn\u00e9, il n\u2019y a plus eu assez d\u2019espace pour tous les enfants\u2026<\/i><\/p>\n<p><strong>FIDEL CASTRO.<\/strong> Exact. Nous \u00e9tions les premiers, et c\u2019est pour \u00e7a que je crois que nos parents nous gardaient avec eux dans la m\u00eame chambre, parce que c\u2019\u00e9tait celle de tout en haut, la plus fra\u00eeche, un peu plus isol\u00e9e. De l\u00e0, on pouvait voir le toit de zinc de la maison. Ce n\u2019\u00e9tait pas un deuxi\u00e8me \u00e9tage, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t un deuxi\u00e8me niveau, une seule pi\u00e8ce tout en haut. On aurait dit un pigeonnier.<\/p>\n<p>Comme c\u2019\u00e9tait l\u2019endroit le plus frais, le plus s\u00fbr, c\u2019est peut-\u00eatre pour \u00e7a que quand Angelita est n\u00e9e, ils ne l\u2019ont pas laiss\u00e9e en bas, parce qu\u2019il fallait passer par de petits escaliers \u00e9troits et traverser le faux plafond. Quand le deuxi\u00e8me est arriv\u00e9, ils ont fait pareil, et quand le troisi\u00e8me est arriv\u00e9, moi, ils m\u2019ont pris l\u00e0-haut. Ils ont fait pareil pour les trois. Au moment de ma naissance, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 avec la famille dans une seule chambre. Il n\u2019y avait pas de salle de bain, elle \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9tage d\u2019en-dessous. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, on utilisait les crachoirs et les pots de chambre.<\/p>\n<p>La pi\u00e8ce \u00e9tait fra\u00eeche, les fen\u00eatres \u00e9taient couvertes d\u2019un treillis m\u00e9tallique pour emp\u00eacher les moustiques d\u2019entrer. En haut, on utilisait un insecticide tr\u00e8s connu, le <i>flit<\/i>, avec un petit tuyau.<\/p>\n<p>Chez moi, tout le monde \u00e9tait toujours tr\u00e8s correct. Bien que nous vivions dans une certaine promiscuit\u00e9, je n\u2019ai jamais remarqu\u00e9 de sc\u00e8nes \u00e9tranges, de sc\u00e8nes de rapports sexuels, rien de \u00e7a. C\u2019est \u00e7a l\u2019image que j\u2019avais de mes parents, bien que le couple ait eu trois enfants.<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9 longtemps dans cette chambre, peut-\u00eatre jusqu\u2019\u00e0 quatre ou cinq ans. Mais je n\u2019y ai pas toujours \u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Je me souviens m\u00eame de la f\u00eate des rois, le 6 janvier, quand je vivais encore en-haut, avant mes cinq ans donc, o\u00f9 les parents offraient des pommes, des raisins, des bonbons et quelques petits jouets simples. Je commen\u00e7ais \u00e0 me faire une id\u00e9e de la f\u00eate des rois. Ma s\u0153ur, on lui offrait une sorte de jeu comme les osselets, mais qui se jouait avec une petite balle\u00a0: on la lance et on doit attraper les osselets et la petite balle avant qu\u2019elle ne rebondisse une seconde fois. Ce sont des images que je garde de cet endroit-l\u00e0.<\/p>\n<p>Autre chose. Mon p\u00e8re avait l\u2019habitude de manger des oranges le matin. On pelait les oranges, on les mettait pendant la nuit sur le rebord de la fen\u00eatre ou sur le toit, on les saupoudrait d\u2019une esp\u00e8ce de poudre blanche, mais je ne sais pas ce que c\u2019\u00e9tait, comme quelque chose d\u2019hygi\u00e9nique, qui ressemblait un peu \u00e0 du glucose, sans que \u00e7a en soit pourtant, c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre du bicarbonate, et mon p\u00e8re les mangeait le matin. \u00c7a fait partie de mes souvenirs de la maison.<\/p>\n<p><strong>KATIUSKA BLANCO.<\/strong> <i>Vous le d\u00e9crivez, et j\u2019imagine les oranges tr\u00e8s froides et juteuses sous la ros\u00e9e. En Galice, il y a une vieille coutume \u00e0 la saint Jean\u00a0: votre grand-m\u00e8re de L\u00e1ncara, Antonia Argiz, laissait dehors une cuvette pleine d\u2019eau pour laver ses enfants \u00e0 minuit et les d\u00e9livrer du pouvoir mal\u00e9fique des sorci\u00e8res. Ces eaux miraculeuses servaient aussi contre les douleurs. Au petit matin, la ros\u00e9e est une eau merveilleuse qui b\u00e9nit les champs et la vie. D\u2019autres fois, c\u2019est un oiseau qui apporte les eaux magiques dans son bec et qui les d\u00e9pose dans la source du village o\u00f9 les habitants vont ensuite se baigner pour \u00e9pouvanter les sortil\u00e8ges. Votre p\u00e8re avait probablement tout \u00e7a en m\u00e9moire quand il faisait prendre la ros\u00e9e aux oranges, l\u00e0-bas \u00e0 Bir\u00e1n.<\/i><\/p>\n<p><strong>FIDEL CASTRO.<\/strong> Je me rappelle beaucoup de sc\u00e8nes. Mon p\u00e8re a toujours \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s affectueux. En g\u00e9n\u00e9ral, il avait son caract\u00e8re, il l\u2019avait parfois mauvais, il inspirait du respect. Il ne discutait pas beaucoup, il ne nous grondait pas non plus. Il \u00e9tait le symbole de l\u2019autorit\u00e9.<\/p>\n<p>En grandissant, j\u2019ai fini par avoir un certain respect pour mon p\u00e8re, mais \u00e0 cet \u00e2ge-l\u00e0, quatre ou cinq ans, il nous passait la main dans les cheveux, comme une esp\u00e8ce de caresse. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 un d\u00e9tail tr\u00e8s significatif compte tenu de son caract\u00e8re, car il avait toujours des pr\u00e9occupations, toujours \u00e0 travailler, bien souvent en train de protester, ou d\u2019autres fois de se disputer. Mais c\u2019\u00e9tait une des choses qu\u2019il faisait\u00a0: nous passer la main dans les cheveux.\u00a0<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait plut\u00f4t ma m\u00e8re qui s\u2019occupait de la discipline. \u00ab\u00a0Au lit\u00a0!\u00a0\u00bb, enjoignait-elle. Elle se chargeait de mettre de l\u2019ordre dans tout, elle s\u2019occupait de nous, nous bordait sous les couvertures, toutes ces choses-l\u00e0, surtout quand on tombait malades. C\u2019\u00e9tait ma m\u00e8re qui d\u00e9cidait quand nous devions prendre tel ou tel m\u00e9dicament si on avait mal \u00e0 l\u2019estomac \u2013 ce qui est tr\u00e8s fr\u00e9quent \u00e0 la campagne \u2013 ou quand on devait avaler la purge traditionnelle. On recourait fr\u00e9quemment au lavement en cas d\u2019indigestion.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait aussi ma m\u00e8re qui nous r\u00e9primandait, qui nous donnait des fess\u00e9es de temps \u00e0 autre, mais, \u00e0 vrai dire, pas aussi souvent qu\u2019on l\u2019aurait m\u00e9rit\u00e9. Il ne faut pas oublier qu\u2019\u00e0 cette \u00e9poque nous \u00e9tions libres.<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait aussi, comme elle sera ensuite, le m\u00e9decin de la famille\u00a0: les diff\u00e9rentes d\u00e9coctions, s\u2019il fallait prendre du th\u00e9, ou une herbe m\u00e9dicinale \u2013 le traitement aux simples \u00e9tait assez courant. Bref, elle \u00e9tait notre m\u00e9decin. Elle d\u00e9cidait quand il fallait avaler une purge \u00e0 l\u2019eau de Caraba\u00f1a, plus doux, mais plus efficace qu\u2019un autre pour laquelle il fallait te boucher le nez. On te bouchait le nez et on te disait\u00a0: hop, hop, hop\u00a0! Il fallait que tu avales tout entier le verre d\u2019eau de Caraba\u00f1a. Mais l\u2019huile de ricin \u00e9tait pire\u00a0! Apr\u00e8s, nous avons appris que l\u2019une des m\u00e9thodes qu\u2019utilisait la police de Batista, \u00e0 sa premi\u00e8re \u00e9tape, c\u2019\u00e9tait de faire boire de l\u2019eau de ricin aux opposants. Et \u00e0 la maison, moi qui ne faisais pas de politique, quand j\u2019avais des maux d\u2019estomac, on me donnait de l\u2019huile de ricin. Un truc \u00e9pais et tr\u00e8s d\u00e9sagr\u00e9able. On y ajoutait du malt d\u2019orge, du malt doux, sans alcool, \u00e0 l\u2019eau gazeuse, comme la bi\u00e8re. On m\u00e9langeait le lait malt\u00e9 avec l\u2019huile de ricin et hop, hop, hop\u00a0! Un vrai h\u00f4pital\u00a0!<\/p>\n<p>Bien entendu, il y avait un autre proc\u00e9d\u00e9 curatif \u00e0 la maison, tr\u00e8s paysan. Je ne sais pas s\u2019il y a une base scientifique, mais je soup\u00e7onne que non, parce qu\u2019on ne l\u2019utilise plus aujourd\u2019hui. Quand vous aviez une indigestion, ou mal \u00e0 l\u2019estomac, des gens arrivaient qui \u00e9taient cens\u00e9s s\u2019y conna\u00eetre un peu en m\u00e9decine, ils vous t\u00e2taient l\u2019estomac, ils vous diagnostiquaient un embarras gastrique, autrement dit une indigestion, et alors, avec de l\u2019huile de cuisine, ils vous faisaient des massages\u2026<\/p>\n<p><strong>KATIUSKA BLANCO.<\/strong> <i>Maintenant, c\u2019est contre-indiqu\u00e9, comme tant d\u2019autres m\u00e9dicaments et vieux proc\u00e9d\u00e9s. Ma m\u00e8re utilisait beaucoup la d\u00e9coction d\u2019anis \u00e9toil\u00e9 et les gouttes d\u2019Aball\u00ed\u2026 Mais aujourd\u2019hui, on ne peut plus\u2026 <\/i><\/p>\n<p><strong>FIDEL CASTRO.<\/strong> Nous, on nous faisait des massages. \u00c0 la fin, on nous faisait mettre sur le ventre, on nous pin\u00e7ait la peau \u00e0 la hauteur de la colonne vert\u00e9brale, on la tirait vers le haut, et quand elle craquait, \u00e7a y est, on vous laissait tranquille, on vous disait que l\u2019indigestion \u00e9tait pass\u00e9e et que vous alliez bien. En fait, les principaux probl\u00e8mes \u00e0 la campagne \u00e9taient toujours intestinaux. On se dit qu\u2019avec de tels proc\u00e9d\u00e9s, on est vivant par miracle\u00a0! Mais j\u2019ai eu droit aux d\u00e9coctions, j\u2019ai aval\u00e9 des purges, on m\u2019a fait tous les rem\u00e8des paysans et les rem\u00e8des maison de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n<p>Je me rappelle autre chose\u00a0: on nous donnait des vitamines, de l\u2019huile de foie de morue. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s bon, m\u00eame si \u00e7a avait sa forte odeur \u00e0 morue\u2026 \u00c7a, \u00e7a se prenait \u00e0 la cuiller.<\/p>\n<p>On nous donnait de l\u2019\u00e9mulsion de Scott, faite aussi \u00e0 partir d\u2019huile de foie de morue. C\u2019\u00e9tait un liquide de couleur blanche, qui avait presque la densit\u00e9 du lait concentr\u00e9. Je ne sais pas de quoi on le fabriquait, mais elle contenait aussi un peu de sucre. On l\u2019achetait en pharmacie et sur l\u2019\u00e9tiquette \u2013 c\u2019\u00e9tait une marque des \u00c9tats-Unis \u2013 il y avait un homme portant une morue sur le dos. C\u2019\u00e9tait, pour ainsi dire, l\u2019embl\u00e8me, le symbole.<\/p>\n<p><strong>KATIUSKA BLANCO.<\/strong> <i>Ce m\u00e9dicament existe toujours, avec le m\u00eame embl\u00e8me, sauf que maintenant il est aromatis\u00e9, \u00e0 la fraise, \u00e0 l\u2019orange et au raisin. Le flacon n\u2019est plus en verre, mais en plastique, mais il est toujours couleur ambre et avec l\u2019image de l\u2019homme et de sa morue sur le dos.<\/i><\/p>\n<p><strong>FIDEL CASTRO.<\/strong> J\u2019ai aval\u00e9 pas mal d\u2019huile de foie de morue, de vitamine &#8211; A et d\u2019autres. C\u2019\u00e9tait les m\u00e9dicaments qu\u2019on nous donnait chez moi, de la m\u00e9decine familiale. Et c\u2019est ma m\u00e8re qui nous soignait, et qui soignait aussi mon p\u00e8re.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re avait parfois des probl\u00e8mes r\u00e9naux, et il prenait de la lampourde de Chine, une petite plante qu\u2019on disait bonne pour ces maux. Dans ces cas-l\u00e0, une s\u00e9rie de plantes \u00e9taient utiles pour diff\u00e9rents maux\u00a0: l\u2019estomac, le foie, la v\u00e9sicule biliaire ou alors les reins. Bref, il y avait des simples pour les probl\u00e8mes les plus divers.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re, elle avait appris tout \u00e7a par tradition paysanne et familiale. Je ne me rappelle pas qu\u2019un seul m\u00e9decin soit venu un jour chez nous, aucun. Si quelqu\u2019un se blessait, il allait \u00e0 la sucrerie Marcan\u00e9, \u00e0 quatre kilom\u00e8tres de l\u00e0, o\u00f9 il avait un m\u00e9decin. Mais, chez moi, non, aucun m\u00e9decin ne nous a jamais soign\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>KATIUSKA BLANCO.<\/strong> <i>Il existait aussi une tradition depuis l\u2019\u00e9poque de la guerre. Dans le maquis, les <\/i>mambis<i> connaissaient les herbes m\u00e9dicinales et les rem\u00e8des pour soigner les blessures <\/i><i>et les maladies. Lina a s\u00fbrement appris ces choses aupr\u00e8s de sa maman, Dominga, une Cubaine de tr\u00e8s vieille souche. Mais, m\u00eame ainsi, beaucoup de personnes mouraient faute de soins m\u00e9dicaux, entre autres votre tante Antonia.<\/i><\/p>\n<p><strong>FIDEL CASTRO.<\/strong> \u00c0 la maison, par exemple, nous sommes pass\u00e9s par toutes les \u00e9pid\u00e9mies\u00a0: varicelle, rougeole\u2026 Contre la rougeole, on nous faisait prendre une d\u00e9coction de duvet de ma\u00efs\u00a0; contre la varicelle, on nous donnait des bains. Nous n\u2019avons jamais \u00e9t\u00e9 vaccin\u00e9s contre le t\u00e9tanos, et nous \u00e9tions pourtant entour\u00e9s d\u2019animaux, de fils de fer et d\u2019objets m\u00e9talliques. Je pense avoir re\u00e7u une sorte d\u2019immunisation naturelle, peut-\u00eatre \u00e0 partir de petites blessures, car, avec tout ce qui m\u2019est arriv\u00e9\u00a0: des blessures avec du fil de fer, avec des clous, avec tout \u00e7a, j\u2019aurais d\u00fb avoir le t\u00e9tanos au moins dix fois\u00a0! Et pourtant, je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 vaccin\u00e9. Le seul vaccin dont je me souvienne, c\u2019est contre la variole. Il n\u2019existait pas encore de vaccin contre la polio et d\u2019autres maladies. Oui, le seul vaccin dont je me souvienne, c\u2019est contre la variole, \u00e0 la jambe droite, dont je porte toujours la trace, d\u2019ailleurs. Apr\u00e8s, une fois adulte, quand j\u2019ai voyag\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, on m\u2019a vaccin\u00e9 plusieurs fois, mais sans aucune cuti, parce que j\u2019avais \u00e9t\u00e9 immunis\u00e9 dans mon enfance.<\/p>\n<p>C\u2019est en me souvenant de tout \u00e7a que je dis que ma m\u00e8re \u00e9tait une femme tr\u00e8s active, qui avait du caract\u00e8re. M\u00eame si elle \u00e9tait bonne, affectueuse, douce, c\u2019est elle qui imposait l\u2019autorit\u00e9. Nous nous sentions plus en confiance en elle, alors pourtant que mon p\u00e8re ne nous grondait pas ni ne nous imposait la discipline. Mon p\u00e8re \u00e9tait entour\u00e9 d\u2019une aur\u00e9ole de respect, tandis que nous nous sentions beaucoup plus en confiance avec elle, que les rapports avec elle \u00e9taient plus naturels. Elle nous grondait, nous r\u00e9primandait et nous punissait aussi. Le genre de punition qu\u2019elle utilisait \u00e0 la maison \u2013 quand nous \u00e9tions d\u00e9j\u00e0 un peu plus \u00e2g\u00e9s\u00a0: six, sept ou huit ans \u2013 c\u2019\u00e9tait une ceinture dont elle nous mena\u00e7ait, une ceinture de cuir qui \u00e9tait accroch\u00e9e dans un des couloirs, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des chapeaux et d\u2019autres choses. Il y avait aussi un fouet, de ceux qu\u2019on utilise pour les chevaux, mais on ne l\u2019utilisait jamais contre nous\u00a0; juste la menace. Quand nous \u00e9tions un peu plus grands, il se pouvait qu\u2019on nous donne de la ceinture, si on nous attrapait\u2026<\/p>\n<p><strong>KATIUSKA BLANCO.<\/strong> <i>Angelita m\u2019a racont\u00e9 plusieurs anecdotes. Elle dit que vous \u00e9tiez tr\u00e8s intelligent\u00a0: quand vous couriez tous les trois \u00e0 la d\u00e9bandade, vous vous arr\u00eatiez tout d\u2019un coup et vous vous penchiez pour que votre maman puisse vous attraper, et alors elle se disait \u00e0 elle-m\u00eame\u00a0: \u00ab\u00a0Comme il est bon\u00a0! Comme il est honn\u00eate\u00a0! Non, ce n\u2019est pas sa faute, c\u2019est les plus grands\u00a0!\u00a0\u00bb Si bien qu\u2019elle ne vous frappait pas et qu\u2019elle partait \u00e0 la recherche des deux autres qui continuaient de courir pour qu\u2019on ne les attrape pas\u2026<\/i><\/p>\n<p><strong>FIDEL CASTRO.<\/strong> On \u00e9tait de vrais sprinters\u00a0! On sautait comme des cabris, on s\u2019enfuyait. Maman ne pouvait nous frapper avec la ceinture que par surprise, parce que quand on savait qu\u2019on avait fait une b\u00eatise qui m\u00e9ritait une punition, on ne se laissait pas surprendre si facilement\u00a0! En fait, ce n\u2019\u00e9tait pas une punition tr\u00e8s rigoureuse, ce n\u2019\u00e9tait pas une punition physique, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t moral. C\u2019\u00e9tait surtout la menace, tr\u00e8s habituelle chez les paysans. Parce qu\u2019en fait, notre maman ne nous attrapait presque jamais quand on pouvait s\u2019enfuir.<\/p>\n<p>Plus tard, je devais avoir six ans plus ou moins, on est devenus plus subtils, Ramon et moi \u2013 pas Angelita, qui n\u2019avait pas tant de probl\u00e8mes et dont je ne me rappelle pas qu\u2019on l\u2019ait punie. Comme Maman nous avertissait fr\u00e9quemment qu\u2019elle allait prendre des mesures contre nous, on a d\u00e9cid\u00e9, en guise de mesure pr\u00e9ventive, qu\u2019il ne devait y avoir aucune ceinture d\u2019accroch\u00e9e nulle part, rien qui puisse servir \u00e0 nous punir, on les a toutes cach\u00e9es\u00a0; n\u2019importe quel objet semblable, on le faisait dispara\u00eetre, dans les WC, dans le ruisseau, dans un puits, pour que les adultes ne puissent pas s\u2019en servir contre nous.<\/p>\n<p><strong>KATIUSKA BLANCO.<\/strong> <i>Le 23 septembre 2003, le jour o\u00f9 votre maman aurait eu cent ans, vous avez avou\u00e9 que plus vous sentiez profond\u00e9ment quelque chose, et plus vous le conserviez au-dedans. Vous avez dit qu\u2019il vous \u00e9tait difficile d\u2019ouvrir votre c\u0153ur, toujours ferm\u00e9 sur les sentiments les plus intimes. Vous avez expliqu\u00e9 aussi que votre p\u00e8re \u00e9tait quelqu\u2019un qui avait <\/i><i>beaucoup de sentiments, mais tr\u00e8s r\u00e9serv\u00e9. Et vous avez dit de votre m\u00e8re qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait toujours efforc\u00e9e au maximum pour vous faire faire des \u00e9tudes. Vous avez parl\u00e9 de leurs sentiments \u00e0 tous deux, caus\u00e9s en partie par vous-m\u00eame et par vos fr\u00e8res \u00e0 cause de vos luttes et des ann\u00e9es o\u00f9 vous avez \u00e9t\u00e9 en danger. Vous avez parl\u00e9 de vos parents avec une gratitude sp\u00e9ciale pour la droiture et la morale dans lesquelles ils vous avaient \u00e9lev\u00e9 et vous avez dit\u00a0: \u00ab\u00a0On doit tout \u00e0 ses parents. Ils vous donnent leur sang, ils partagent leur nature entre les deux, ils vous la donnent, et ils le font de telle mani\u00e8re qu\u2019aucun n\u2019est pareil, et le meilleur de ce que nous avons, m\u00eame du point de vue physique, nous l\u2019avons re\u00e7u d\u2019eux qui nous ont donn\u00e9 la vie.\u00a0\u00bb Ensuite, dans vos r\u00e9ponses au journaliste Ignacio Ramonet, on sent flotter dans votre conversation et vos souvenirs de la tendresse, du respect et de l\u2019admiration. Votre t\u00e9moignage sur votre m\u00e8re est vraiment \u00e9mouvant\u2026<\/i><\/p>\n<p><strong>FIDEL CASTRO.<\/strong> Elle \u00e9tait tr\u00e8s joviale, elle jouait beaucoup, elle blaguait. Elle passait son temps \u00e0 s\u2019occuper de nous, \u00e0 veiller sur nous quand on \u00e9tait malades, \u00e0 s\u2019inqui\u00e9ter pour n\u2019importe quoi. Elle n\u2019\u00e9tait pas si formelle\u00a0; ce n\u2019\u00e9tait pas quelqu\u2019un qui n\u2019arr\u00eatait pas d\u2019embrasser ses enfants, de les caresser. Non, elle s\u2019occupait de nous, elle s\u2019inqui\u00e9tait de tout, de tous les d\u00e9tails, des v\u00eatements, de la nourriture, de nos ennuis de sant\u00e9. En plus, on jouissait de beaucoup de libert\u00e9, parce que mon p\u00e8re et ma m\u00e8re avaient beaucoup de travail.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re \u00e9tait la ma\u00eetresse de maison, mais elle ne faisait pas la cuisine, elle avait quelqu\u2019un pour \u00e7a\u00a0; elle ne lavait pas non plus, pour la m\u00eame raison. Elle nettoyait la maison. Je me rappelle que ma cousine qui \u00e9tait rest\u00e9e orpheline aidait aussi un peu\u00a0; elle vivait comme nous, mais son statut \u00e9tait en partie celui d\u2019un parent et en partie celui de quelqu\u2019un qui faisait des t\u00e2ches domestiques, bien que, si je me souviens bien, elle soit all\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole quand elle \u00e9tait petite. Apr\u00e8s, d\u2019autres fr\u00e8res sont arriv\u00e9s, et \u00e0 partir de l\u00e0 plus personne n\u2019a \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 de s\u2019occuper de nous\u00a0: seulement notre m\u00e8re, le temps qu\u2019elle pouvait nous consacrer. C\u2019est \u00e7a qui explique qu\u2019on b\u00e9n\u00e9ficiait d\u2019une tr\u00e8s grande libert\u00e9, qu\u2019on ait pouss\u00e9 un peu comme des sauvageons. Au milieu des animaux, des chevaux\u2026<\/p>\n<p>J\u2019ai appris tr\u00e8s t\u00f4t \u00e0 monter \u00e0 cheval. Mon cheval s\u2019appelait Careto. Si je fais un effort de m\u00e9moire, je crois qu\u2019on a d\u00fb me le donner quand j\u2019avais six ou sept ans, et je l\u2019ai gard\u00e9 longtemps, une dizaine d\u2019ann\u00e9es peut-\u00eatre. Je l\u2019aimais beaucoup. Il \u00e9tait petit, tr\u00e8s intelligent, r\u00e9tif, il aimait bien s\u2019\u00e9chapper\u00a0; sa robe \u00e9tait fauve, mais sa t\u00eate \u00e9tait blanche, d\u2019o\u00f9 son nom de Careto, qui veut dire justement \u00e7a. Il ressemblait \u00e0 un Hereford. Il \u00e9tait inquiet, tr\u00e8s vigoureux, tr\u00e8s rapide. Avant de l\u2019avoir, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 mont\u00e9 d\u2019autres chevaux. Entre autres, celui d\u2019Angelita. Celui de Ram\u00f3n, non, parce qu\u2019il \u00e9tait plus grand. Plus tard, on faisait des courses.<\/p>\n<p>Chacun avait le sien. Angelita en avant un. Celui de Ram\u00f3n avait la robe couleur cendres.<\/p>\n<p><strong>KATIUSKA BLANCO.<\/strong> <i>Un vieux proverbe indien affirme\u00a0: \u00ab\u00a0Raconte ton village et tu raconteras le monde.\u00a0\u00bb Ce qui revient \u00e0 nous retrouver pareils \u00e0 n\u2019importe quel endroit lointain de la plan\u00e8te. Dans votre cas, j\u2019ai toujours pens\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Raconte Bir\u00e1n et tu d\u00e9voileras l\u2019\u00e2me, l\u2019inspiration de Fidel.\u00a0\u00bb Je sens que votre sensibilit\u00e9 et votre passion pour les autres sont n\u00e9es dans ce hameau.<\/i><\/p>\n<p><i>Est-ce parce que c\u2019est l\u00e0 que se trouvent les clefs de votre vie que vous avez avou\u00e9 \u00e0 Gabriel Garc\u00eda M\u00e1rquez dans un murmure\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9cole a \u00e9t\u00e9 ma garderie et Bir\u00e1n mon Aracataca\u00a0\u00bb\u00a0? Comment vous rappelez-vous l\u2019endroit, les amis, la campagne, les arbres, les travailleurs du <\/i>batey<i>, les voisins\u2026\u00a0?<\/i><\/p>\n<p><strong>FIDEL CASTRO.<\/strong> On y \u00e9tait m\u00eal\u00e9s aux gens, aux travailleurs, dans une ambiance naturelle, avec les animaux et tout le reste. Tout petits d\u00e9j\u00e0, on avait vraiment un tr\u00e8s grand contact avec la nature, on \u00e9tait libre presque tout le temps, parce qu\u2019il n\u2019y avait personne pour s\u2019occuper sp\u00e9cialement des enfants. Quelqu\u2019un faisait la cuisine, et mes parents se chargeaient de tout le reste. Si bien que \u2013 je ne sais pas comment c\u2019\u00e9tait pour Angelita ou pour Ram\u00f3n, je ne peux parler que pour moi \u2013 personne ne s\u2019occupait en particulier des enfants. On \u00e9tait libres, avec comme seule obligation d\u2019arriver \u00e0 temps \u00e0 l\u2019heure des repas.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re s\u2019occupait de l\u2019administration, et ma m\u00e8re l\u2019aidait, parce qu\u2019ils poss\u00e9daient une \u00e9picerie, un magasin de v\u00eatements, une quincaillerie, un entrep\u00f4t, une boulangerie, une cr\u00e9merie, une boucherie, et m\u00eame une pharmacie\u00a0! Il y avait de tout. Ma m\u00e8re g\u00e9rait ces commerces, et mon p\u00e8re s\u2019occupait de toutes les choses en g\u00e9n\u00e9ral. Elle y passait beaucoup de temps, parce que jusqu\u2019au gallodrome, lou\u00e9 \u00e0 quelqu\u2019un, appartenait \u00e0 la famille.<\/p>\n<p>Le domaine poss\u00e9dait environ huit cents hectares en propri\u00e9t\u00e9 et environ dix mille sept cent vingt hectares \u00e0 bail. Mes parents administraient donc plus de onze mille hectares, d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre. Les terres en m\u00e9tayage appartenaient \u00e0 Carlos Hevia et Demetrio Castillo Duany, anciens combattants de la guerre d\u2019Ind\u00e9pendance, qui s\u2019\u00e9taient enrichis apr\u00e8s l\u2019intervention des \u00c9tats-Unis. Ils les avaient achet\u00e9s pour une bouch\u00e9e de pain, \u00e0 moins d\u2019un dollar l\u2019hectare. Comme ils vivaient \u00e0 La Havane et n\u2019exploitaient pas ces terres, mon p\u00e8re avait sign\u00e9 un contrat avec eux pour y planter de la canne \u00e0 sucre.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re venait d\u2019une famille tr\u00e8s humble, de paysans de Galice\u00a0; ma m\u00e8re venait de Pinar del R\u00edo, d\u2019origine aussi tr\u00e8s modeste, et ils n\u2019avaient pas une culture de propri\u00e9taires terriens. Ils \u00e9taient arriv\u00e9s \u00e0 amasser une petite richesse, des terres et tout le reste, mais ils n\u2019avaient pas une culture de propri\u00e9taires terriens, de bourgeois. Mon p\u00e8re et ma m\u00e8re \u00e9taient autodidactes, ils avaient appris \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire tout seuls avec beaucoup de mal. L\u2019une des choses dont je me souviens de ma m\u00e8re, c\u2019\u00e9tait qu\u2019elle lisait lentement et qu\u2019elle avait du mal \u00e0 \u00e9crire. Elle lisait, elle \u00e9tudiait presque tous les jours\u00a0; tandis que mon p\u00e8re essayait de lire le journal ou d\u2019autres choses, ma m\u00e8re \u00e9tudiait, et je me souviens que pratiquement elle \u00e2nonnait.<\/p>\n<p>Il y avait une \u00e9cole. Les deux seuls b\u00e2timents qui n\u2019appartenaient pas \u00e0 ma famille, c\u2019\u00e9tait la poste et cette \u00e9cole. Comme il n\u2019y avait pas de garderie, d\u00e8s que j\u2019ai su marcher, o\u00f9 est-ce qu\u2019on m\u2019envoyait pendant la journ\u00e9e\u00a0? \u00c0 l\u2019\u00e9cole, tout simplement. J\u2019y allais avec Angelita et Ram\u00f3n.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9cole publique \u00e9tait en bois, mont\u00e9e elle aussi sur pilotis, mais plus petits, car le terrain \u00e9tait en pente. On me faisait asseoir au premier rang. Il me fallait \u00e9couter toutes les classes, dans une seule salle pour vingt-cinq \u00e0 trente \u00e9l\u00e8ves, toutes les ann\u00e9es m\u00e9lang\u00e9es. Je me souviens de la date au tableau\u00a0: tel jour de novembre de telle ann\u00e9e. Je crois m\u2019en souvenir depuis 1930, ou peut-\u00eatre m\u00eame avant. J\u2019ai appris tr\u00e8s t\u00f4t \u00e0 calculer, \u00e0 lire, presque sans m\u2019en rendre compte, parce que je voyais ce que faisait tout le monde. Bien entendu, on m\u2019a aussi appris l\u2019hymne national et des vers de Mart\u00ed qu\u2019on r\u00e9citait par c\u0153ur, et quelques po\u00e9sies tr\u00e8s simples.<\/p>\n<p>J\u2019ai l\u2019impression d\u2019avoir toujours su lire et \u00e9crire, parce que je ne me rappelle pas ne l\u2019avoir pas su. Autrement dit, je ne sais quand j\u2019ai appris, parce que, d\u00e8s que je suis all\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole, je savais lire le tableau. Je ne sais pas quelle m\u00e9thode p\u00e9dagogique on a utilis\u00e9e avec moi, mais je sais en tout cas que, comme il n\u2019y avait pas d\u2019autre endroit o\u00f9 aller, on m\u2019a envoy\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole avec mes fr\u00e8res a\u00een\u00e9s, matin et soir.<\/p>\n<p>Je garde en m\u00e9moire la boulangerie, le magasin, la poste, presque tout ce qu\u2019il y avait l\u00e0\u00a0; les arbres devant le magasin, devant la boulangerie, l\u2019\u00e9cole, les gens qui vivaient en face de l\u2019\u00e9cole, l\u2019endroit o\u00f9 les coqs se combattaient, d\u2019autres maisons. Il semble qu\u2019\u00e0 une \u00e9poque on offrait de meilleurs logements. On n\u2019a jamais donn\u00e9 un usage \u00e0 cette maison qui est toujours l\u00e0, occup\u00e9e par plusieurs personnes. Derri\u00e8re le magasin, on a b\u00e2ti une autre maison de deux \u00e9tages au sol de ciment qui doit avoir exist\u00e9 avant m\u00eame ma naissance\u00a0; une boulangerie et une auberge o\u00f9 les travailleurs se restauraient, et d\u2019autres logements.<\/p>\n<p>Et l\u00e0, je m\u2019\u00e9battais, je marchais. J\u2019ai cet endroit en m\u00e9moire, exactement comme si je l\u2019avais sous les yeux.<\/p>\n<p>Pas tr\u00e8s loin, il y avait le gallodrome. J\u2019ai assist\u00e9 aussi aux combats. Quel spectacle\u00a0! \u00c0 Biran, il n\u2019y avait pas de cin\u00e9ma, il n\u2019y avait rien, il y avait les maisons et les chaumi\u00e8res aux toits de branches de palmier des travailleurs ha\u00eftiens et les baraquements o\u00f9 ils vivaient. Des gens tr\u00e8s d\u00e9vou\u00e9s, tr\u00e8s souffrants, tr\u00e8s travailleurs, qui vivaient de trois fois rien, beaucoup d\u2019eux isol\u00e9s, c\u00e9libataires. Il n\u2019y avait presque pas de femmes\u00a0; une femme \u00e9tait partag\u00e9e par plusieurs hommes\u00a0; c\u2019\u00e9tait une esp\u00e8ce de polyandrie, et elle, ce n\u2019\u00e9tait pas une prostitu\u00e9e. Il s\u2019agissait en fait d\u2019esp\u00e8ces de ghetto. C\u2019\u00e9taient des immigrants en provenance d\u2019Ha\u00efti. Comme il y avait sans doute beaucoup de pauvret\u00e9 dans leur pays, les soci\u00e9t\u00e9s \u00e9tasuniennes ont entrepris de les faire venir, parce que la main-d\u2019\u0153uvre manquait, dans les premi\u00e8res ann\u00e9es de la R\u00e9publique, quand elles ont commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9tendre en grand la culture de la canne \u00e0 sucre \u00e0 Cuba.<\/p>\n<p>L\u2019esclavage n\u2019existait plus \u00e0 Cuba, c\u2019\u00e9taient cens\u00e9ment des ouvriers libres. En fait, pour les soci\u00e9t\u00e9s \u00e9tasuniennes et pour les propri\u00e9taires terriens, ces travailleurs ha\u00eftiens \u00e9taient bien plus \u00e9conomiques que les esclaves. Le ma\u00eetre d\u2019esclaves devait les loger, les nourrir, veiller sur leur sant\u00e9 s\u2019il ne voulait pas perdre son bien. Mais les ouvriers immigrants vivaient tr\u00e8s mal, livr\u00e9s \u00e0 leur sort. Quand ils travaillaient, ils touchaient un salaire tr\u00e8s bas. En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, personne ne s\u2019occupait des chaussures qu\u2019ils portaient, de leurs v\u00eatements, de leur alimentation, de leurs m\u00e9dicaments. S\u2019ils mouraient, le propri\u00e9taire de la terre n\u2019y perdait rien.<\/p>\n<p>J\u2019ai connu \u2013 et je peux raisonner beaucoup sur tout \u00e7a \u2013 un syst\u00e8me d\u2019exploitation bien plus avantageux, mais, si jeune, \u00e0 six ou sept ans, je ne pouvais me rendre compte de rien. Tout \u00e7a me semblait aussi naturel que la pluie, le soleil, la lune, les arbres, les animaux. C\u2019\u00e9tait en quelque sorte l\u20190rdre naturel des choses\u00a0: le t\u00e9l\u00e9graphiste \u00e9tait t\u00e9l\u00e9graphiste\u00a0; la ma\u00eetresse \u00e9tait ma\u00eetresse, elle faisait classe\u00a0; le vacher s\u2019occupait des animaux et montait \u00e0 cheval\u00a0; le boucher abattait des animaux\u00a0; le cuisinier faisait la cuisine\u00a0; le teneur de livre faisait des comptes\u00a0; mes parents commandaient \u00e0 la maison, administraient tout\u00a0: ils \u00e9taient les ma\u00eetres.<\/p>\n<p>Mais tr\u00e8s t\u00f4t j\u2019ai pu aussi percevoir une situation relativement diff\u00e9rente\u00a0: je n\u2019avais pas de besoins mat\u00e9riels, je n\u2019avais pas faim, tout abondait, je ne manquais de rien.<\/p>\n<p>Chez moi, il n\u2019y avait pas l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 ni de transport automobile\u00a0; tout se faisait \u00e0 cheval, alors pourtant que de nombreuses familles, moins fortun\u00e9es que la n\u00f4tre, avaient d\u00e9j\u00e0 l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, la r\u00e9frig\u00e9ration et un v\u00e9hicule de transport.<\/p>\n<p>Bien avant, il y avait eu \u00e0 la maison une voiture \u00e0 manivelle, comme on en voit dans les films des ann\u00e9es 20. C\u2019\u00e9tait ma m\u00e8re qui la conduisait, et elle nous racontait qu\u2019elle n\u2019avait pas de vitesses, juste des p\u00e9dales. Ensuite, pendant une longue p\u00e9riode, il n\u2019y en avait plus eu. C\u2019est quand j\u2019avais dix ou onze ans que mes parents ont achet\u00e9 de nouveau une voiture, un pick-up. Les jeeps n\u2019existaient pas encore\u00a0; il n\u2019y avait pas de routes\u00a0; comme les chemins \u00e9taient de terre, quand il pleuvait, on ne pouvait plus passer \u00e0 cause de la boue. C\u2019est sur des chars \u00e0 b\u0153uf qu\u2019on ramenait les marchandises qu\u2019on allait chercher \u00e0 la gare du chemin de fer national, \u00e0 quatre kilom\u00e8tres de l\u00e0, ou au chemin de fer qui transportait la canne \u00e0 sucre, \u00e0 un kilom\u00e8tre de chez nous, et dans ce cas-l\u00e0, on utilisait une draisine \u00e0 moteur que ma famille poss\u00e9dait \u00e0 son nom.<\/p>\n<p>Il n\u2019y avait pas de confort chez nous, pas de lumi\u00e8re \u00e9lectrique, aucun de ces avantages modernes. Pas de poste de radio non plus\u00a0; quand le premier est entr\u00e9 \u00e0 la maison, je devais avoir neuf ou dix ans. En revanche, les journaux nous arrivaient.<\/p>\n<p>Tout ce que je voyais l\u00e0 \u00e9tait pour moi dans la nature des choses. Bien entendu, les gens nous traitaient avec respect, sans familiarit\u00e9, parce que nous \u00e9tions la famille du propri\u00e9taire. Les travailleurs \u00e9taient toujours aimables avec nous, et ils nous tol\u00e9raient sans doute des choses.<\/p>\n<p>En fait, quand j\u2019ai pu me rendre compte de ce qu\u2019il se passait autour de moi, j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Il faudrait voir quand j\u2019ai appris \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire. \u00c7a ne m\u2019\u00e9tonnerait pas que ce soit autour de mes quatre ans. Et puis aussi un gar\u00e7on qui est libre, vivant dans la nature, qui conna\u00eet d\u2019autres gens, s\u2019adapte plus vite aux r\u00e9alit\u00e9s, il voit des choses nouvelles, il observe et apprend beaucoup.<\/p>\n<p><strong>KATIUSKA BLANCO.<\/strong> <i>Votre p\u00e8re a travaill\u00e9 d\u2019abord sur contrat avec l\u2019United Fruit Company\u00a0; ensuite, en 1924, il a sign\u00e9 un accord comme colon avec la sucrerie Miranda, propri\u00e9t\u00e9 d\u2019une compagnie \u00e9tasunienne. Ses terres \u00e9taient compl\u00e8tement entour\u00e9es de celles de soci\u00e9t\u00e9s \u00e9tasuniennes. \u00c1ngel avait-il de bonnes relations avec les \u00c9tasuniens\u00a0? Vous vous en souvenez\u00a0? Certains visitaient-ils votre maison\u00a0?<\/i><\/p>\n<p><strong>FIDEL CASTRO.<\/strong> La sucrerie Miranda appartenait \u00e0 la Miranda Sugar Company, qui poss\u00e9dait plusieurs sucreries et aussi plus de cent cinquante mille, voire deux cents mille hectares de terres. Sa cha\u00eene de sucreries s\u2019\u00e9tendait jusqu\u2019\u00e0 la c\u00f4te sud de l\u2019\u00eele. Je crois que mon p\u00e8re envoyait autour de trente-cinq mille tonnes de canne \u00e0 la sucrerie, entre trente et quarante mille, pendant une campagne sucri\u00e8re, et la sucrerie qui se trouvait \u00e0 quelque vingt-sept kilom\u00e8tres de chez nous les broyait.<\/p>\n<p>Notre domaine produisait aussi des petites quantit\u00e9s de l\u00e9gumes, de tubercules et d\u2019agrumes \u00e0 l\u2019usage de la famille.<\/p>\n<p>La principale culture commerciale de mon p\u00e8re, c\u2019\u00e9tait donc la canne \u00e0 sucre, dont la production d\u00e9pendait plus ou moins de la demande sur le march\u00e9 mondial. Avant ma naissance, il y avait eu des p\u00e9riodes aux cours tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9s, par exemple, selon ce qu\u2019on m\u2019a dit, apr\u00e8s la premi\u00e8re guerre mondiale. On l\u2019avait appel\u00e9e la Danse des millions, et tout le monde parlait de ces cours \u00e9lev\u00e9s et des gros revenus qui en d\u00e9coulaient. Quand j\u2019ai eu en gros l\u2019\u00e2ge de raison, les cours \u00e9taient plus d\u00e9prim\u00e9s \u00e0 cause de la demande\u00a0: une \u00e9tape de crise et de famine \u00e9tait en train de d\u00e9marrer \u00e0 Cuba.<\/p>\n<p>Quoi qu\u2019il en soit, pour produire une telle quantit\u00e9 de canne, il devait avoir environ six cents hectares en plantation\u00a0; en fait, la production d\u00e9pendait des quotas que la sucrerie fixait aux diff\u00e9rents planteurs, ce qui engendrait beaucoup de discussions car c\u2019\u00e9tait une question tr\u00e8s importante.<\/p>\n<p>On mentionnait beaucoup \u00e0 la maison la sucrerie \u00e9tasunienne, l\u2019United Fruit \u00e9tasunienne et son g\u00e9rant qui s\u2019appelait, je crois, <i>mister<\/i> Morey. J\u2019entendais parler de certains <i>misters\u00a0<\/i>\u00a0: le <i>mister<\/i> de la sucrerie Preston, de l\u2019United Fruit Company, de <i>mister<\/i> Machin et de <i>mister <\/i>Chouette, toujours tr\u00e8s importants, et aussi de certains \u00c9tasuniens qui vivaient dans la sucrerie Miranda\u00a0; du g\u00e9rant, un personnage tr\u00e8s important, et l\u2019autre qui g\u00e9rait la sucrerie de Marcan\u00e9. C\u2019\u00e9taient des personnages importants car ils g\u00e9raient la propri\u00e9t\u00e9 la plus notable de la r\u00e9gion, la sucrerie, et ils \u00e9taient \u00c9tasuniens. C\u2019est eux, bien entendu, qui avaient b\u00e2ti ces industries, qui avaient investi, qui avaient \u00e9tabli de grandes sucreries, des sucreries efficaces, \u00e0 partir de m\u00e9thodes de gestion tr\u00e8s rigoureuses, tandis que les p\u00e9ons vivaient vraiment dans une grande pauvret\u00e9.<\/p>\n<p>C\u2019est eux qui installaient les sucreries, les voies ferr\u00e9es, et qui nommaient leurs fonctionnaires, leurs employ\u00e9s. Les plus hauts employ\u00e9s \u00e9taient \u00c9tasuniens\u00a0; ceux d\u2019en dessous, c\u2019\u00e9taient des Cubains. Par exemple, celui qui g\u00e9rait une plantation de canne, c\u2019\u00e9tait en g\u00e9n\u00e9ral un Cubain, bien que les plantations principales soient parfois g\u00e9r\u00e9es aussi par des \u00e9trangers. Autrement dit, la sucrerie et les plantations les plus importantes, c\u2019\u00e9taient eux qui les g\u00e9raient.<\/p>\n<p>Leurs employ\u00e9s, qu\u2019ils choisissaient eux-m\u00eames, vivaient avec leurs familles dans la sucrerie, dans des maisons en bois en g\u00e9n\u00e9ral, dans des quartiers sp\u00e9ciaux, exclusifs, avec de jolies villas typiques, des espaces verts, des grillages m\u00e9talliques, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, la r\u00e9frig\u00e9ration, de beaux meubles, une bonne alimentation et de beaux magasins o\u00f9 ils achetaient des produits import\u00e9s des \u00c9tats-Unis. Ils disposaient de tout le confort.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 que vivaient les principaux fonctionnaires \u00e9tasuniens et les plus hauts employ\u00e9s cubains, par exemple celui qui dirigeait le chemin de fer, le transport\u2026 Le m\u00e9decin de la sucrerie vivait l\u00e0 aussi, d\u2019ordinaire. Ils formaient tous une petite soci\u00e9t\u00e9 locale et ils jouissaient de tous les services \u00e0 leur disposition. Ils n\u2019avaient pas de soucis, ils vivaient bien, tranquillement, tr\u00e8s respect\u00e9s par les employ\u00e9s et les subalternes qui d\u00e9pendaient d\u2019eux, parce que c\u2019est le g\u00e9rant \u00e9tasunien qui d\u00e9cidait qui travaillait l\u00e0 ou non.<\/p>\n<p>Les employ\u00e9s de confiance, il s\u2019effor\u00e7ait de les entourer d\u2019un certain bien-\u00eatre, de s\u00e9curit\u00e9, d\u2019\u00e9gards, parce qu\u2019ils \u00e9taient le noyau sur lequel reposait la gestion et la direction de la sucrerie. En dessous, il y avait, selon diff\u00e9rents bar\u00e8mes salariaux, les ouvriers des sucreries qui travaillaient trois mois et demi ou quatre mois par an, et enfin les ouvriers agricoles, les plus mal plac\u00e9s, qui travaillaient aussi trois ou quatre mois par an \u00e0 certains travaux isol\u00e9s, intermittents, dans les plantations.<\/p>\n<p>Ils cultivaient le moins possible, parce qu\u2019ils \u00e9taient vraiment efficaces, dans le cadre d\u2019une \u00e9conomie impitoyable pour toute cette masses de travailleurs industriels et de travailleurs agricoles, d\u2019immigrants ha\u00eftiens, qui vivaient en fait tr\u00e8s mal, qui avaient faim et souffraient beaucoup, se nourrissant de taro, de ma\u00efs grill\u00e9, de grains et de tubercules, sans quasiment jamais manger de la viande ou boire du lait\u00a0; ils mangeaient parfois de la morue sal\u00e9e, qui venait de Norv\u00e8ge dans des barils. Bref, ils vivaient dans des conditions terribles.<\/p>\n<p>J\u2019entendais donc parler de <i>mister <\/i>Machin ou de <i>mister <\/i>Chouette, du g\u00e9rant, tout un personnage dans la sucrerie, mais jamais des propri\u00e9taires, car c\u2019\u00e9taient des soci\u00e9t\u00e9s anonymes. Les propri\u00e9taires, eux, vivaient \u00e0 New York, aux Etats-Unis, et ils touchaient les dividendes de leurs actions \u00e0 titre d\u2019actionnaires. Mais les g\u00e9rants \u00e9taient puissants. Je n\u2019ai jamais entendu dire qu\u2019ils aient \u00e9t\u00e9 cruels, despotiques, non, pas du tout. Bien entendu, je ne pouvais pas savoir qui c\u2019\u00e9taient, ni pourquoi tout ceci faisait partie de l\u2019ordre naturel des choses. En tout cas, c\u2019\u00e9taient des personnages avec lesquels vous entriez en contact d\u00e8s que vous veniez au monde.<\/p>\n<p>Il existait beaucoup d\u2019ignorance, de r\u00e9signation et de sentiment d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 dans ce milieu de campagne et de travailleurs. Tout le monde regardait ces personnages comme des gens au-dessus de vous, tr\u00e8s au-dessus de vous, des privil\u00e9gi\u00e9s. Et les gens \u00e9taient r\u00e9sign\u00e9s, sans s\u2019expliquer pourquoi ils vivaient avec tant de besoins, sans s\u2019en expliquer les causes. Tout \u00e7a semblait un ordre naturel. Et les travailleurs vivaient dans des chaumi\u00e8res, au bord d\u2019un chemin, avec une flop\u00e9e d\u2019enfants, dont une partie mourait tous les ans d\u2019\u00e9pid\u00e9mies de gastro-ent\u00e9rite, de maladies de toutes sortes, ou parfois d\u2019\u00e9pid\u00e9mies de typhus ou d\u2019autres maladies. Oui, ils \u00e9taient r\u00e9sign\u00e9s, souffrant la mis\u00e8re, la faim, sans aucune organisation ouvri\u00e8re, syndicale. Mais les ouvriers agricoles n\u2019\u00e9taient pas non plus organis\u00e9s, ils n\u2019avaient pas de syndicats. Le climat r\u00e9gnant emp\u00eachait les gens de s\u2019organiser.<\/p>\n<p>L\u2019autorit\u00e9, l\u00e0, c\u2019\u00e9tait la Garde rurale, qui vivait dans une petite caserne, dans la sucrerie m\u00eame. Car il y avait un groupe de soldats dans chaque sucrerie, dix, douze ou quinze, avec un sergent, ou un lieutenant ou un caporal \u00e0 leur t\u00eate. Et ils faisaient la tourn\u00e9e deux par deux. Cette Garde rurale, ce sont les \u00c9tats-Unis qui l\u2019avaient organis\u00e9e au d\u00e9but de la r\u00e9publique \u00e0 leur mani\u00e8re \u00e0 eux, avec des armes \u00e9tasuniennes, un r\u00e8glement \u00e9tasunien, un uniforme \u00e9tasunien, un chapeau dans le style \u00e9tasunien, de castor, je crois. Chacune de ces casernes de la Garde rurale \u00e9tait subordonn\u00e9e inconditionnellement \u00e0 la sucrerie. Elles n\u2019\u00e9taient pas tr\u00e8s nombreuses. Et dans notre coin, elles d\u00e9pendaient d\u2019un capitaine install\u00e9 dans la commune de Mayar\u00ed \u2013 nous, nous vivions \u00e0 Bir\u00e1n \u2013 et responsable de toutes les sucreries de toute la zone\u00a0; c\u2019\u00e9tait une caserne plus grande.<\/p>\n<p>Ces autorit\u00e9s locales \u00e9taient absolument au service de l\u2019administration de la sucrerie et des propri\u00e9taires terriens. En plus de leur solde, elles avaient certains privil\u00e8ges, elles en recevaient des cadeaux, diff\u00e9rentes choses. Elles avaient un niveau de vie sup\u00e9rieur \u00e0 celui des travailleurs. Ces gardes ruraux \u00e9taient des inconditionnels, de vrais chiens de garde, qui d\u00e9fendaient la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. En cas de gr\u00e8ves, ils arr\u00eataient les gr\u00e9vistes, ou les dispersaient en utilisant leurs fusils, leurs machettes ou leurs chevaux. Car c\u2019\u00e9tait bel et bien une Garde rurale mont\u00e9e, avec de grands chevaux qu\u2019on faisait venir sp\u00e9cialement des \u00c9tats-Unis, du Texas pour la plupart, qu\u2019on appelait des chevaux de six quarts ou de sept quarts, des chevaux bien aliment\u00e9s \u00e0 l\u2019avoine, aux c\u00e9r\u00e9ales, qui \u00e9taient \u00e0 leur tour tout un symbole d\u2019autorit\u00e9.<\/p>\n<p>Ces soldats avec leurs fusils, leurs machettes, leurs grands chevaux imposaient une autorit\u00e9 totale face \u00e0 laquelle tout le monde se sentait impuissant, sauf les propri\u00e9taires. Tandis que les travailleurs et les petites gens consid\u00e9raient cette autorit\u00e9 avec beaucoup de respect et de crainte, les propri\u00e9taires terriens, les g\u00e9rants des sucreries, les hauts fonctionnaires voyaient leurs serviteurs perch\u00e9s sur leurs chevaux.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 quel \u00e9tait le climat. Mais moi, \u00e0 cette \u00e9poque, je ne le savais pas. Quand je me rappelle tout \u00e7a, je me rends compte maintenant comment fonctionnait cette soci\u00e9t\u00e9, ce syst\u00e8me, un peu comme une horlogerie, dans une grande stabilit\u00e9.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re se plaignait parfois de certains fonctionnaires publics, d\u2019inspecteurs qui visitaient les magasins, les \u00e9tablissements commerciaux, les d\u00e9bits de boisson, les boucheries, les centres de production, pour v\u00e9rifier le paiement des imp\u00f4ts, le respect des normes sanitaires et des diff\u00e9rentes lois\u00a0: des inspecteurs sanitaires, des inspecteurs agricoles, des inspecteurs de commerce, des inspecteurs du travail.\u00a0\u00c7a pouvait \u00eatre des inspecteurs nationaux ou municipaux. Mais ces gens-l\u00e0, absolument corrompus, vivaient en fait de pr\u00e9bendes. Ils ne contr\u00f4laient ni les livres ni les imp\u00f4ts. Peu leur importait que les choses aillent bien ou mal, de toute fa\u00e7on il fallait leur verser des pots-de-vin. M\u00eame s\u2019ils touchaient un salaire, leurs plus gros revenus provenaient de ce qu\u2019ils tiraient de l\u2019agriculture, des bureaux, des magasins, des boucheries. Ils n\u2019exigeaient rien en fonction des normes, ils exigeaient de l\u2019argent. Bien entendu, cette mani\u00e8re de faire \u00e9tait bien loin de stimuler le respect des lois et des r\u00e8glements. Et j\u2019entendais mon p\u00e8re protester contre ces gens-l\u00e0.<\/p>\n<p>Il se plaignait du gouvernement de temps \u00e0 autre\u00a0: si les choses allaient bien, si les choses allaient mal\u2026 Il se plaignait surtout quand il y avait une crise \u00e9conomique, quand les cours du sucre baissaient.<\/p>\n<p>En revanche, je ne l\u2019ai jamais entendu se plaindre des \u00c9tasuniens. Il les traitait plut\u00f4t amicalement, respectueusement. Il se pouvait aussi qu\u2019il ait eu de l\u2019admiration pour leur capacit\u00e9 d\u2019organisation, leur efficacit\u00e9 administrative, le bon fonctionnement de la sucrerie, d\u2019autant qu\u2019il avait des rapports \u00e9conomiques avec eux. Mais en g\u00e9n\u00e9ral il parlait toujours d\u2019eux avec respect. Je me rappelle qu\u2019ils \u00e9taient normalement s\u00e9rieux dans le respect des accords. S\u2019ils te disaient\u00a0: \u00ab\u00a0Je te dois 50 p. 100\u00a0\u00bb, ils te donnaient 50 p. 100. Sur ce point, ils \u00e9taient tr\u00e8s corrects.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re consid\u00e9rait sans doute l\u2019\u00c9tat comme un mal n\u00e9cessaire et in\u00e9vitable parce qu\u2019il se faisait une tr\u00e8s mauvaise image de tous les politiciens\u00a0: des fonctionnaires corrompus qui r\u00e9clamaient de l\u2019argent, qui en exigeaient, qui volaient. Beaucoup d\u2019hommes d\u2019affaires, d\u2019agriculteurs, de propri\u00e9taires de plantations attribuaient les probl\u00e8mes \u00e0 la mauvaise administration, \u00e0 la corruption, au vol, \u00e0 cet \u00e9tat de choses en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas une critique tr\u00e8s dure, tr\u00e8s am\u00e8re\u00a0; c\u2019\u00e9tait quelque chose de plus ou moins normal, parce qu\u2019il traitait les autorit\u00e9s, l\u2019\u00c9tat, les dirigeants, le gouvernement, les hommes politiques avec beaucoup de respect. M\u00eame s\u2019il n\u2019en avait pas une bonne opinion, il les consid\u00e9rait comme des gens qui occupaient une hi\u00e9rarchie, qui avaient un r\u00f4le \u00e0 jouer et qu\u2019il fallait traiter avec les \u00e9gards qu\u2019ils m\u00e9ritaient. Ainsi, le maire \u00e9tait un personnage qu\u2019il fallait respecter, de m\u00eame qu\u2019un d\u00e9put\u00e9, un s\u00e9nateur et d\u2019autres personnes ayant une hi\u00e9rarchie.<\/p>\n<p>Quant au syst\u00e8me en soi, non, je ne l\u2019ai jamais entendu parler de ce genre de chose.<\/p>\n<p>M\u00eame si mon p\u00e8re \u00e9tait d\u2019origine paysanne, il aimait lire les journaux, des livres d\u2019histoire\u00a0; l\u2019histoire, les personnages historiques l\u2019int\u00e9ressaient beaucoup, et je l\u2019ai entendu plus d\u2019une fois parler de certains d\u2019entre eux. Quand nous avons eu la radio, il \u00e9coutait les nouvelles. Bien entendu, ses id\u00e9es correspondaient \u00e0 celles de quelqu\u2019un de plut\u00f4t conservateur, d\u2019un propri\u00e9taire terrien ayant des int\u00e9r\u00eats cr\u00e9\u00e9s, de quelqu\u2019un d\u2019\u00e9tabli. \u00c7a, c\u2019\u00e9tait du point de vue politique et social, parce que sur le plan humain c\u2019\u00e9tait quelqu\u2019un de tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9reux, de tr\u00e8s solidaire avec les autres.<\/p>\n<p>Chez moi, \u00e0 Bir\u00e1n, ce qu\u2019il y avait de caract\u00e9ristique, c\u2019\u00e9tait que le domaine \u00e9tait entour\u00e9 de grandes sucreries, de soci\u00e9t\u00e9s sucri\u00e8res \u00e9tasuniennes dirig\u00e9es par des g\u00e9rants, dont les propri\u00e9taires vivaient aux \u00c9tats-Unis, \u00e0 New York, et qui \u00e9taient r\u00e9gies selon un budget de d\u00e9penses rigoureux\u00a0: par exemple, tant pour d\u00e9sherber les plantations une fois par mois. Et tout se faisait en argent liquide\u00a0; pas question de cr\u00e9dit dans les magasins de ces entreprises. Elles versaient en liquide la paie correspondante, et quand il n\u2019y avait pas de travail, des milliers de gens ne savaient pas o\u00f9 aller pour obtenir un centime, pour qu\u2019on leur fasse cr\u00e9dit. Ceux qui pouvaient d\u00e9cider d\u2019un cr\u00e9dit, c\u2019\u00e9taient ceux de New York\u00a0; le g\u00e9rant local n\u2019avait m\u00eame pas cette libert\u00e9.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re \u00e9tait propri\u00e9taire ou m\u00e9tayer de ces hectares de canne \u00e0 sucre, mais il faisait aussi de l\u2019\u00e9levage et de la sylviculture parce qu\u2019il y avait des bois, et il pouvait donc d\u00e9cider pour son compte. \u00c0 la morte-saison, celle de pires p\u00e9nuries pour les gens, beaucoup de gens de l\u2019endroit allaient voir mon p\u00e8re pour lui demander de l\u2019aide ou un travail, et il le faisait.<\/p>\n<p>Les plantations de canne les mieux d\u00e9sherb\u00e9es de Cuba, c\u2019\u00e9taient les siennes, parce que mon p\u00e8re donnait du travail aux gens pour qu\u2019ils le fassent. Il ne suivait pas dans ce cas un crit\u00e8re \u00e9conomique \u2013 je dois d\u00e9penser tant et pas plus, comme le faisaient les \u00c9tasuniens sur leurs latifundios \u2013 et beaucoup de gens lui demandaient de leur faire cr\u00e9dit dans les magasins et de pouvoir payer plus tard, et il acceptait. Il \u00e9tait en contact direct avec les gens, il \u00e9tait accessible, il parcourait l\u2019exploitation \u00e0 cheval, les gens l\u2019abordaient sur le chemin, l\u2019appelaient, lui expliquaient leurs probl\u00e8mes, lui demandaient quelque chose\u2026<\/p>\n<p>Beaucoup de ceux qui venaient d\u2019autres latifundios en qu\u00eate de travail, il leur c\u00e9dait toujours un endroit o\u00f9 s\u2019installer avec leurs familles, si bien que la population de Bir\u00e1n grandissait. C\u2019\u00e9tait une de ses caract\u00e9ristiques\u00a0: aider les gens, les prot\u00e9ger. Il ne savait pas dire non, il avait toujours piti\u00e9 d\u2019eux d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre, un cr\u00e9dit pour le magasin, un emploi, une aide de ce genre.<\/p>\n<p><strong>KATIUSKA BLANCO.<\/strong> <i>Votre fr\u00e8re Ram\u00f3n d\u00e9finit votre papa comme un ermite \u2013 il n\u2019abandonnait Bir\u00e1n que pour aller chez le m\u00e9decin \u2013 comme un communiste sans le savoir par sa mani\u00e8re de faire, parce que, sur son exploitation, personne ne se couchait la faim au ventre. Il raconte aussi qu\u2019\u00e0 la saison s\u00e8che, quand il n\u2019y avait pas de travail, les paysans apportaient de l\u2019eau de la rivi\u00e8re dans des seaux pour semer la canne, parce qu\u2019\u00c1ngel voulait toujours que les ouvriers travaillent. Il \u00e9tait pr\u00eat invariablement \u00e0 offrir un emploi m\u00eame s\u2019il n\u2019avait pas besoin d\u2019un travailleur. Ram\u00f3n assure qu\u2019il poss\u00e9dait des plantations de canne \u00e0 sucre vieilles de trente-cinq ans sans jamais avoir re\u00e7u de fertilisants, parfaitement d\u00e9sherb\u00e9es, parce que le vieux employait des gens toute l\u2019ann\u00e9e. Il raconte aussi que votre p\u00e8re tuait un b\u0153uf, une vache, et votre maman le d\u00e9bitait puis le demandait\u00a0: \u00ab\u00a0Combien tu as tir\u00e9 du b\u0153uf\u00a0? Combien tu as vendu\u00a0?\u00a0\u00bb Il r\u00e9pondait\u00a0: \u00ab\u00a0Deux cents pesos\u00a0\u00bb, mais il avait tout vendu \u00e0 cr\u00e9dit, pas un peso en liquide\u2026<\/i><\/p>\n<p><strong>FIDEL CASTRO.<\/strong> Oui, il \u00e9tait g\u00e9n\u00e9reux, pas du tout avare ou \u00e9go\u00efste. L\u2019argent, les \u00e9conomies, le gain ne l\u2019int\u00e9ressaient pas beaucoup\u00a0; il \u00e9tait plut\u00f4t prodigue avec l\u2019argent. Et ma m\u00e8re le critiquait pour \u00e7a, parce qu\u2019elle a toujours \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s rigoureuse et g\u00e9rait toujours l\u2019argent avec un certain instinct maternel. Elle \u00e9tait toujours plus difficile \u00e0 ce sujet\u00a0; mon p\u00e8re, lui, \u00e9tait toujours plus g\u00e9n\u00e9reux.<\/p>\n<p>Il n\u2019avait pas la culture qu\u2019aurait pu avoir un fils ou un petit-fils de propri\u00e9taire terrien, dont la vie aurait \u00e9t\u00e9 plus sophistiqu\u00e9e. Il d\u00e9butait sa journ\u00e9e tr\u00e8s t\u00f4t, il vivait avec les gens, il restait un paysan, m\u00eame s\u2019il avait atteint une position sup\u00e9rieure, s\u2019il g\u00e9rait une richesse personnelle, s\u2019il poss\u00e9dait des biens et d\u2019autres installations. Il ne vivait pas coup\u00e9 des gens, il \u00e9tait en tout cas accessible, \u00e0 la diff\u00e9rence des propri\u00e9taires des grands latifundios situ\u00e9s autour de Bir\u00e1n qui \u00e9taient inaccessibles, qui \u00e9taient d\u2019ailleurs les seuls \u00e0 pouvoir d\u00e9cider de pr\u00eater un centime ou de faire cr\u00e9dit \u00e0 quelqu\u2019un pour des achats, et dont les m\u00e9thodes \u00e9taient rigoureuses. Si bien que les travailleurs ne savaient pas vers qui se tourner en cas de besoin, parce que les employ\u00e9s disaient\u00a0: \u00ab\u00a0On ne peut pas\u00a0\u00bb, et le g\u00e9rant disait\u00a0: \u00ab\u00a0Non.\u00a0\u00bb Le g\u00e9rant, au contact avec les gens, ne pouvait prendre aucune d\u00e9cision dans ce sens, il n\u2019avait m\u00eame pas le droit de pr\u00eater un dollar pour sauver une vie, par exemple. Alors qu\u2019en revanche, beaucoup de gens allaient voir mon p\u00e8re quand ils tombaient malades eux-m\u00eames ou alors leurs enfants, ou quand ils \u00e9taient dans le besoin.<\/p>\n<p><strong>KATIUSKA BLANCO.<\/strong> <i>Dans son testament, votre p\u00e8re a l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 chacun de ses enfants une part de son argent, mais ce n\u2019est pas une somme \u00e9norme. D\u2019apr\u00e8s ce que vous me d\u00eetes, les gens allaient le voir non seulement \u00e0 cause de sa richesse, mais parce que c\u2019\u00e9tait quelqu\u2019un de proche, d\u2019incapable de tourner le dos aux gens\u2026<\/i><\/p>\n<p><strong>FIDEL CASTRO.<\/strong> Je n\u2019ai jamais su que mon p\u00e8re ait fait son testament. \u00c7a se peut bien. Je me suis \u00e9loign\u00e9 de lui \u00e0 partir du moment o\u00f9 je suis entr\u00e9 \u00e0 l\u2019universit\u00e9 \u2013 j\u2019avais dix-huit ans \u2013 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ann\u00e9e de sa mort, en 1956. Avant l\u2019universit\u00e9, oui, je passais toutes les grandes vacances \u00e0 Bir\u00e1n, mais ensuite, je n\u2019y allais que rarement, juste quelques jours, en vacances.<\/p>\n<p>Je ne sais pas, j\u2019aurais d\u00fb interroger Ram\u00f3n, Angelita et les autres \u00e0 ce sujet de ce testament, mais je ne l\u2019ai jamais fait. Je ne me suis jamais demand\u00e9 si j\u2019avais h\u00e9rit\u00e9 quelque chose de mon p\u00e8re\u00a0! \u00c0 sa mort, j\u2019\u00e9tais en pleine lutte r\u00e9volutionnaire, au Mexique. De mon p\u00e8re, j\u2019ai re\u00e7u la vie, la possibilit\u00e9 de faire des \u00e9tudes, le privil\u00e8ge, parmi tant de gens et d\u2019enfants pauvres de l\u2019endroit, d\u2019acqu\u00e9rir une \u00e9ducation, une instruction, et ce sont justement ces circonstances-l\u00e0 qui m\u2019ont m\u00eame permis de me faire une culture politique et r\u00e9volutionnaire. \u00c7a me suffit largement\u00a0; je n\u2019avais besoin de rien de plus de mon p\u00e8re. Je lui suis reconnaissant de tout ce que j\u2019en ai re\u00e7u.<\/p>\n<p>Il n\u2019\u00e9tait pas aussi grand que moi, m\u00eame s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas petit. Il n\u2019\u00e9tait pas de grande taille, donc, mais il \u00e9tait fort. Ma m\u00e8re, elle, oui elle \u00e9tait grande, ainsi que des parents \u00e0 eux en Espagne, dont un neveu \u00e0 lui.<\/p>\n<p><strong>KATIUSKA BLANCO.<\/strong> <i>Votre p\u00e8re a test\u00e9 devant un notaire de La Havane le 21 ao\u00fbt 1956, deux mois, donc, avant sa mort.<\/i><\/p>\n<p><strong>FIDEL CASTRO.<\/strong> Mon p\u00e8re avait des propri\u00e9t\u00e9s, des investissements, des revenus importants tous les ans, mais on ne peut pas dire qu\u2019il avait de grosses sommes d\u2019argent d\u00e9pos\u00e9es \u00e0 la banque. En g\u00e9n\u00e9ral, il investissait tout dans l\u2019agriculture, dans l\u2019\u00e9levage, dans les installations, dans tout \u00e7a. Si mon p\u00e8re avait suivi les m\u00e9thodes des compagnies \u00e9tasuniennes, alors l\u00e0 oui il aurait pu entasser beaucoup d\u2019argent, le d\u00e9poser \u00e0 la banque, accumuler d\u2019autres richesses. En g\u00e9rant les plantations \u00e0 la mani\u00e8re \u00e9tasunienne, il aurait pu faire des profits bien sup\u00e9rieurs chaque ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Il avait pour ainsi dire une \u00e9conomie \u00e9quilibr\u00e9e. \u00c0 partir d\u2019un moment donn\u00e9, quand les conditions sociales se sont aggrav\u00e9es, ses entr\u00e9es et ses d\u00e9penses se sont \u00e9quilibr\u00e9es, pour ainsi dire. Son exploitation est devenue une sorte d\u2019institution publique, d\u2019assistance sociale, comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit. Il investissait une bonne part de sa fortune \u00e0 aider les gens, \u00e0 aider cette masse croissante de travailleurs qui venait se r\u00e9fugier \u00e9ventuellement \u00e0 Bir\u00e1n. En tout cas, c\u2019est tr\u00e8s clair dans mes souvenirs. En fait, \u00e0 un moment donn\u00e9, \u00e0 mon adolescence, je m\u2019en suis rendu compte personnellement en voyant comme travaillaient mon p\u00e8re et ma m\u00e8re.<\/p>\n<p>Quand j\u2019y allais en vacances, ils me faisaient travailler au magasin, au bureau, et je m\u2019occupais des comptes\u00a0; je constatais qu\u2019ils faisaient cr\u00e9dit, je voyais ce qu\u2019ils donnaient \u00e0 tout le monde. J\u2019ai pu me rendre compte assez vite que les profits que procuraient les plantations restaient sur place \u00e0 Bir\u00e1n, o\u00f9 la situation sociale \u00e9tait difficile. Dans les premi\u00e8res ann\u00e9es, au d\u00e9but de ces plantations \u2013 quand il \u00e9tait jeune, mon p\u00e8re avait des centaines de travailleurs \u00e0 ses ordres \u2013 il est possible qu\u2019il ait accumul\u00e9 beaucoup d\u2019argent, parce qu\u2019il fallait une forte main-d\u2019\u0153uvre et que les investissements \u00e9taient \u00e9lev\u00e9s. Sa richesse s\u2019est donc accrue durant une certaine p\u00e9riode, mais \u00e0 un moment donn\u00e9, quand la situation sociale a provoqu\u00e9 une sorte d\u2019\u00e9quilibre, elle s\u2019est mise \u00e0 stagner. C\u2019est du moins ce que je pense.<\/p>\n<p>\u00c0 un moment donn\u00e9 aussi, mon p\u00e8re a travaill\u00e9 le bois. J\u2019ai parl\u00e9 de la canne \u00e0 sucre, j\u2019ai parl\u00e9 du b\u00e9tail, mais il exploitait aussi de grandes for\u00eats toutes proches, surtout sur les terres qu\u2019il avait en m\u00e9tayage, sur un vaste haut plateau couvert de grandes pin\u00e8des vierges. Et la vente de ce bois constituait un des revenus importants de la maison, en m\u00eame temps que la canne et le b\u00e9tail. Le bois coup\u00e9 lui appartenait, mais il le vendait \u00e0 deux scieries priv\u00e9es qu\u2019il n\u2019a jamais cherch\u00e9 \u00e0 acheter\u00a0: il se contentait de le leur vendre, au point qu\u2019il avait fini par avoir dix-sept camions consacr\u00e9s \u00e0 la coupe et au transport du bois.<\/p>\n<p>La plupart de ces pin\u00e8des appartenait \u00e0 mon p\u00e8re, et le reste d\u00e9pendait d\u2019une autre entreprise, qu\u2019on appelait Bahamas. Non, maintenant, je ne suis plus si s\u00fbr\u2026 Je me souviens de certains des g\u00e9rants de cette entreprise, il se peut bien que \u00e7a ait \u00e9t\u00e9 des \u00c9tasuniens, comme dans le cas des sucreries. Oui, peut-\u00eatre que certains l\u2019\u00e9taient\u2026 En tout cas, je me rappelle que c\u2019\u00e9taient eux qui distribuaient le bois. Comme ils avaient des scieries, ils achetaient le bois, ils le vendaient. Ils \u00e9taient associ\u00e9s \u00e0 cette activit\u00e9, mais je ne peux pas l\u2019assurer. Et puis, ce n\u2019\u00e9tait pas une grosse entreprise. Quoi qu\u2019il en soit, c\u2019est mon p\u00e8re qui tirait les plus gros profits de ces pin\u00e8des, et je suis convaincu qu\u2019ils restaient \u00e0 Bir\u00e1n, qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas d\u00e9pos\u00e9s \u00e0 la banque et qu\u2019ils ne servaient pas \u00e0 acheter des propri\u00e9t\u00e9s fonci\u00e8res en ville ou des usines.<\/p>\n<p>Comme je l\u2019ai dit, la situation sociale a fini par devenir si difficile que Bir\u00e1n s\u2019est converti en quelque sorte en une institution d\u2019assistance sociale. Et je crois que c\u2019est d\u00fb tout simplement au caract\u00e8re de mon p\u00e8re, \u00e0 sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, \u00e0 sa bont\u00e9. Car il \u00e9tait en contact avec les gens qui vivaient l\u00e0, il avait des relations, mettons, tr\u00e8s paternalistes avec tout le monde. Je me rappelle que quand il allait \u00e0 Pinares de Mayar\u00ed, il dormait parfois l\u00e0-bas, il mangeait avec les travailleurs et se r\u00e9unissait avec eux. Il \u00e9tait tr\u00e8s expressif, tr\u00e8s communicatif, il aimait bavarder avec eux.<\/p>\n<p>Il ne faut pas oublier le cheminement de mon p\u00e8re dans la vie. Il a \u00e9t\u00e9 recrut\u00e9 comme soldat pour lutter \u00e0 Cuba pendant la guerre d\u2019Ind\u00e9pendance, et il a \u00e9t\u00e9 cantonn\u00e9 sur la ligne Jucaro-Mor\u00f3n car je l\u2019ai entendu en parler quelques fois. \u00c0 la fin de la guerre, on le rapatrie en Espagne, en Galice, d\u2019o\u00f9 il y avait, comme dans tout le reste du pays, une grande \u00e9migration par exc\u00e8s de population. Mais il repart \u00e0 Cuba. Par ailleurs, un fr\u00e8re part en Argentine, et une s\u0153ur reste en Galice, o\u00f9 elle avait un lopin de terre qu\u2019elle a travaill\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ses quatre-vingts ans, tr\u00e8s pauvre\u00a0; je n\u2019ai jamais connu cette tante espagnole, mais j\u2019en avais des nouvelles.<\/p>\n<p>Il arrive comme immigrant, sans un sou en poche, sans rien. Je crois qu\u2019il a d\u00e9but\u00e9\u2026 Je n\u2019ai pas pu, h\u00e9las, bavarder avec lui, lui demander de me raconter tout\u00a0: qu\u2019est-ce qu\u2019il avait fait durant la guerre\u00a0? Comment il vivait\u00a0? De quoi se souvenait-il\u00a0? Comment \u00e9tait-il arriv\u00e9 \u00e0 Cuba\u00a0? Qu\u2019est-ce qu\u2019il a fait \u00e0 son arriv\u00e9e\u00a0? Quand est-ce qu\u2019il a commenc\u00e9 \u00e0 travailler\u00a0? Comment a-t-il fait tout ce qu\u2019il a fait\u00a0? Je n\u2019ai entendu que certaines petites choses, telle ou telle anecdote qu\u2019il racontait. Pour moi, \u00e7\u2019aurait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s int\u00e9ressant, merveilleux de bavarder avec lui. Ma s\u0153ur Angelita et Ram\u00f3n en ont toujours su davantage. De mon c\u00f4t\u00e9, je sais ce que j\u2019entendais commenter dans ma famille quand j\u2019\u00e9tais un gar\u00e7on.<\/p>\n<p>Je l\u2019ai \u00e9cout\u00e9 parfois raconter des histoires de l\u2019\u00e9poque o\u00f9 il travaillait, de ses jeunes ann\u00e9es. Il a d\u00fb s\u00fbrement d\u00e9buter comme ouvrier quand les compagnies \u00e9tasuniennes ont commenc\u00e9 \u00e0 construire des sucreries dans la province d\u2019Oriente. \u00c0 cette \u00e9poque, il n\u2019y avait pas de bouteurs, et on abattait de surfaces de for\u00eat \u00e9normes. Je sais qu\u2019on coupait m\u00eame des essences pr\u00e9cieuses pour alimenter les chaudi\u00e8res de la sucrerie. On faisait ce genre de choses quand les sucreries ont \u00e9t\u00e9 b\u00e2ties\u00a0!<\/p>\n<p>Comme, de toute \u00e9vidence, c\u2019\u00e9tait un paysan madr\u00e9, d\u00e9gourdi, il s\u2019est sans doute distingu\u00e9. Les compagnies offraient de l\u2019avancement \u00e0 ceux qui se distinguaient, leur faisait signer des contrats pour couper et livrer du bois. C\u2019est dans ces conditions-l\u00e0, dans cette ambiance et cet esprit \u00e9tasuniens que mon p\u00e8re est devenu un entrepreneur, un chef qui signait des contrats de travail et d\u2019approvisionnement avec l\u2019entreprise \u00e9tasunienne, et qui \u00e0 son tour embauchait des ouvriers.<\/p>\n<p>Il a achet\u00e9 au d\u00e9part, en propri\u00e9t\u00e9, huit cents hectares d\u2019excellentes terres. De fait, c\u2019\u00e9tait un tr\u00e8s bon terrain, l\u00e0 o\u00f9 les montagnes finissent et o\u00f9 commencent les ondulations et les vall\u00e9es par o\u00f9 coulaient trois cours d\u2019eau, une rivi\u00e8re et deux ruisseaux, avec un r\u00e9gime pluvial magnifique et une couche v\u00e9g\u00e9tale fertile o\u00f9 poussaient des cannes \u00e0 sucre insurpassables. C\u2019est donc comme \u00e7a qu\u2019il est devenu entrepreneur, qu\u2019il a obtenu de la plus-value et qu\u2019il a commenc\u00e9 \u00e0 amasser une quantit\u00e9 d\u2019argent sans doute consid\u00e9rable, parce que j\u2019ai entendu dire qu\u2019il avait aid\u00e9 des amis ruin\u00e9s, qu\u2019il les avait sauv\u00e9s, et peut-\u00eatre m\u00eame sans se faire rembourser. Oui, il a d\u00fb manipuler des quantit\u00e9s importantes d\u2019argent liquide.<\/p>\n<p>Quand je suis n\u00e9 en 1926, je ne sais pas depuis combien de temps mon p\u00e8re poss\u00e9dait ces terres, mais \u00e7a devait remonter, je pense, \u00e0 une dizaine ou quinzaine d\u2019ann\u00e9es. Mais, en plus de ces terres directement \u00e0 lui, il en avait en m\u00e9tayage, environ onze mille sept cents hectares de diff\u00e9rents types\u00a0: des p\u00e2turages naturels, des p\u00e2turages artificiels, des plantations de canne \u00e0 sucre, des for\u00eats intactes tr\u00e8s riches en bois. Et tout \u00e7a en ayant d\u00e9but\u00e9 sans rien, parce que personne ne lui a jamais pr\u00eat\u00e9 un centime. Il se peut bien que les \u00c9tasuniens pr\u00e9sents dans le nord de la province d\u2019Oriente lui aient transmis leur esprit d\u2019entreprise. Oui, ce sont sans doute les \u00c9tatsuniens qui ont transform\u00e9 mon p\u00e8re en un entrepreneur, d\u2019abord en signant des contrats avec lui, puis en le poussant sur la voie des affaires et des entreprises.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait donc un paysan galicien qui a d\u00fb avoir re\u00e7u l\u2019influence de l\u2019esprit entreprenant \u00e9tasunien\u00a0: il a appris \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire tout seul, en autodidacte, il n\u2019a pas pu faire d\u2019\u00e9tudes. Pareil que ma m\u00e8re. Tous deux ont appris seuls, sans jamais aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole. En tout cas, je n\u2019ai absolument pas souvenance d\u2019avoir entendu dire que mon p\u00e8re et ma m\u00e8re \u00e9taient all\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Ce sont donc les \u00c9tasuniens qui ont fait de lui un entrepreneur quand ils sont arriv\u00e9s \u00e0 Cuba au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. C\u2019est la pure v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re, donc, avait \u00e9t\u00e9 un paysan tr\u00e8s pauvre,\u00a0vraiment tr\u00e8s pauvre, sans le moindre lopin de terre en Galice\u00a0! On peut le constater sur les photos de la maison o\u00f9 il est n\u00e9, une b\u00e2tisse paysanne d\u2019une seule pi\u00e8ce faite en pierres typiques de la r\u00e9gion. N\u2019emp\u00eache que ses id\u00e9es politiques et ses positions sur toutes ces questions \u00e9taient fa\u00e7onn\u00e9es par sa nouvelle condition de propri\u00e9taire terrien. Il avait, pour ainsi dire, une conscience de classe, une id\u00e9ologie qui r\u00e9pondait \u00e0 sa classe de propri\u00e9taire foncier.<\/p>\n<p>Je dois donc s\u00e9parer chez mon p\u00e8re son attitude comme homme, comme \u00eatre humain, son attitude envers les autres, son attitude face aux probl\u00e8mes des autres, sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, de ses propres id\u00e9es politiques, de ses id\u00e9es conservatrices, de ses id\u00e9es qu\u2019on pourrait qualifier de droite. Il n\u2019aimait pas les syndicats, et pas question de simplement mentionner le mot \u00ab\u00a0communisme\u00a0\u00bb \u00e0 la maison\u00a0: c\u2019\u00e9tait la pire chose qui soit\u00a0! Toutes les l\u00e9gendes \u00e0 propos du communisme avaient cours \u00e0 la maison. Pour mon p\u00e8re et pour ma m\u00e8re, le communisme \u00e9tait quelque chose d\u2019abominable. Ils ne voulaient rien savoir des syndicats, qui \u00e9taient quelque chose de tr\u00e8s mauvais, qui provoquait le chaos, le d\u00e9sordre. De toute fa\u00e7on, il n\u2019y avait jamais eu de syndicat dans le coin. C\u2019est \u00e0 la fin des ann\u00e9es 30 que quelques syndicats s\u2019organisent, car les gens commencent par prendre conscience. Et on voit appara\u00eetre quelques communistes parmi les ouvriers agricoles, attir\u00e9s par ces id\u00e9es-l\u00e0.<\/p>\n<p>Naturellement, il y avait l\u00e0 aussi, avec mon p\u00e8re, une dizaine ou une douzaine d\u2019Espagnols tr\u00e8s modestes. Pendant la Guerre civile espagnole, ils \u00e9taient divis\u00e9s en deux groupes\u00a0: ceux qui \u00e9taient avec la R\u00e9publique et ceux qui \u00e9taient contre. Pour mon p\u00e8re, ceux qui \u00e9taient pour la R\u00e9publique \u00e9taient des communistes. Quatre ou cinq Espagnols jouaient aux dominos avec mon p\u00e8re presque tous les soirs ou les dimanches, et les discussions n\u2019en finissaient plus\u2026<\/p>\n<p>Les premiers pr\u00e9tendus communistes que j\u2019ai connus ont \u00e9t\u00e9 un Cubain, le t\u00e9l\u00e9graphiste, et deux Espagnols\u00a0: Nono et le cuisinier [Manuel] Garc\u00eda. En tout cas, pour mon p\u00e8re ils l\u2019\u00e9taient puisqu\u2019ils \u00e9taient pour la R\u00e9publique\u00a0! Il se peut qu\u2019ils n\u2019aient jamais lu le <i>Manifeste communiste<\/i>, mais pour mon p\u00e8re c\u2019\u00e9taient des communistes. De toute fa\u00e7on, ils s\u2019entendaient bien entre eux, ils discutaient, mais sans animosit\u00e9. Des discussions interminables. Donc, chez moi, il y avait des pr\u00e9jug\u00e9s au sujet du socialisme, du communisme, les pires mots qu\u2019on pouvait prononcer \u00e0 Bir\u00e1n. C\u2019\u00e9tait contradictoire, paradoxal.<\/p>\n<p>J\u2019ai rarement r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 tout \u00e7a, mais il me semble paradoxal que mon p\u00e8re, influenc\u00e9 par les \u00c9tatsuniens et form\u00e9 dans le syst\u00e8me capitaliste, ait attendu de moi que je veille sur ses int\u00e9r\u00eats et que, moi, je n\u2019aie pas h\u00e9rit\u00e9 sa tradition \u00e0 lui, son esprit \u00e0 lui. Si les \u00c9tatsuniens y \u00e9taient arriv\u00e9s, on aurait pu penser, avec un petit peu d\u2019humour, qu\u2019il se serait agi de leur part d\u2019une tentative pour freiner l\u2019avanc\u00e9e du socialisme \u00e0 Cuba\u00a0! Oui, c\u2019est paradoxal\u00a0: j\u2019aurais d\u00fb h\u00e9riter cette culture, cet esprit d\u2019entreprise. Bien que, tout compte fait, je l\u2019aie, cet esprit d\u2019entreprise, mais d\u2019entreprise socialiste\u2026 J\u2019aime l\u2019activit\u00e9 qui tend \u00e0 d\u00e9velopper l\u2019agriculture, l\u2019industrie, les investissements, mais pas selon la conception d\u2019un propri\u00e9taire priv\u00e9. Je crois donc avoir h\u00e9rit\u00e9 quelque chose de l\u2019esprit d\u2019entreprise de mon p\u00e8re, mais pas selon la conception que lui ont inculqu\u00e9e les \u00c9tasuniens\u00a0: selon celle que m\u2019ont inculqu\u00e9e, \u00e0 moi, les fondateurs du socialisme.<\/p>\n<p><strong>KATIUSKA BLANCO.<\/strong> <i>Vous vous rappelez avoir mont\u00e9 \u00e0 cheval tr\u00e8s t\u00f4t. Mais quelles autres distractions y avait-il pour les enfants de votre \u00e2ge \u00e0 Bir\u00e1n\u00a0?<\/i><\/p>\n<p><strong>FIDEL CASTRO.<\/strong> Eh bien, presque toutes avaient \u00e0 voir avec ce milieu-l\u00e0. J\u2019aimais monter \u00e0 cheval. Je crois que c\u2019\u00e9tait quelque chose de naturel, comme \u00e7a l\u2019\u00e9tait pour les Indiens \u00e9tasuniens, pour les nomades, pour des gens comme \u00e7a\u00a0; moi j\u2019avais \u00e7a sous les yeux\u00a0; et puis \u00e7a plaisait \u00e0 tous les gar\u00e7ons de l\u2019endroit. Je montais avec une selle ou \u00e0 cru, tr\u00e8s t\u00f4t. Je m\u2019accrochais \u00e0 la crini\u00e8re\u00a0; parfois m\u00eame, je ne lui passais pas de frein, juste une corde. Bien entendu, \u00e7a d\u00e9pendait du cheval. Certains \u00e9taient r\u00e9tifs. J\u2019ai d\u00fb chuter plus d\u2019une fois.<\/p>\n<p>J\u2019aimais les cours d\u2019eau. Je ne me rappelle pas un moment pr\u00e9cis o\u00f9 j\u2019aurais appris \u00e0 nager. J\u2019ai \u00e0 l\u2019id\u00e9e que la premi\u00e8re fois que je suis entr\u00e9 dans l\u2019eau, j\u2019ai fait comme les petits chiens et les chatons, j\u2019ai nag\u00e9 par instinct.<\/p>\n<p>J\u2019aimais aussi faire des choses habituelles \u00e0 tous les gamins\u00a0: polissonner, utiliser le lance-pierre\u2026 Ma premi\u00e8re arme a \u00e9t\u00e9 un lance-pierre. Ce sont les autres petits paysans qui m\u2019ont appris \u00e0 le fabriquer\u00a0: les \u00e9lastiques \u00e0 partir de chambres \u00e0 air, la petite fourche avec du bois de goyavier qui est plus dur, et la petite pochette pour pouvoir lancer la pierre. J\u2019ai appris tr\u00e8s t\u00f4t \u00e0 les fabriquer.<\/p>\n<p>En fait, je vivais une vie de sauvageon, libre, quand je n\u2019\u00e9tais pas \u00e0 l\u2019\u00e9cole ou quand je n\u2019\u00e9tais pas \u00e0 Bir\u00e1n\u2026 Parce qu\u2019\u00e0 un moment donn\u00e9, je ne vis plus \u00e0 Bir\u00e1n mais \u00e7a, c\u2019est une autre histoire. Je parle de l\u2019\u00e9poque o\u00f9 j\u2019avais cinq, six ou sept ans. En fait, je ne sais pas si \u00e0 quatre ans, on me laissait aller seul \u00e0 la rivi\u00e8re ou monter \u00e0 cheval. Oui, je devais avoir cinq ou six ans. Et c\u2019est \u00e0 cet \u00e2ge-l\u00e0 que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 me porter en adulte. Je ne peux pas raconter grand-chose de mon enfance, jusqu\u2019\u00e0 cinq ans, mais je sais que j\u2019\u00e9tais libre, sans contr\u00f4le. En vacances, en tout cas, je l\u2019ai \u00e9t\u00e9 absolument. J\u2019\u00e9tais constamment en pleine nature. Oui, les distractions, les amusements, c\u2019\u00e9tait bien \u00e7a. C\u2019est une \u00e9poque dont je me souviens avec un grand plaisir.<\/p>\n<p>Ram\u00f3n \u00e9tait toujours avec moi. En fait, on \u00e9tait toujours ensemble, comme si on n\u2019\u00e9tait pas des jumeaux, m\u00eame s\u2019il \u00e9tait un tout petit peu plus \u00e2g\u00e9 que Jacques-Fran\u00e7ois Bonaldi2021-11-22T15:07:00JFB1 a\u00f1o y 8 meses. Naci\u00f3 el 14 de octubre de 1924.<\/p>\n<p>moi. On faisait des diableries \u00e0 l\u2019\u00e9cole et ailleurs, toujours ensemble pour le meilleur ou pour le pire\u00a0!<\/p>\n<p>On ne commettait des forfaits, bien entendu, mais en tout cas on emb\u00eatait pas mal. On faisait des choses qui m\u00e9ritaient une punition\u00a0: d\u00e9rober les ceintures et les faire dispara\u00eetre, comme je l\u2019ai dit, d\u00e9sob\u00e9ir aux ordres, nous enfuir en courant pour \u00e9chapper \u00e0 une punition. Voil\u00e0 le genre d\u2019indiscipline qu\u2019on commettait. J\u2019imagine que les autres avaient \u00e0 voir avec la nourriture, ou alors avec le fait de jeter quelque chose, d\u2019ab\u00eemer des choses, d\u2019en donner d\u2019autres, parce qu\u2019on avait des copains, des complices. On entrait dans les magasins et on distribuait des marchandises, on faisait cadeau de cigares ou d\u2019autres objets aux travailleurs, ou alors des v\u00eatements\u00a0; ou alors on rentrait apr\u00e8s l\u2019heure, ou encore on allait jusqu\u2019aux baraquements des Ha\u00eftiens pour y manger des \u00e9pis de ma\u00efs grill\u00e9s. Je me rappelle qu\u2019une fois o\u00f9 on y \u00e9tait all\u00e9s, on est rentr\u00e9s \u00e0 la maison mais on n\u2019avait plus faim du tout, et nos parents nous ont menac\u00e9s de nous envoyer \u00e0 Guanajay, un endroit de La Havane pour jeunes d\u00e9linquants. Pour nous impressionner, les parents nous disaient\u00a0: \u00ab\u00a0On va t\u2019envoyer \u00e0 Guanajay\u00a0!\u00a0\u00bb \u00c0 la maison, on n\u2019arr\u00eatait pas de nous menacer\u2026<\/p>\n<p>Nos parents, ce qui les pr\u00e9occupait, ce n\u2019\u00e9tait pas que nous nous m\u00ealions aux Ha\u00eftiens, mais qu\u2019on avale des aliments qui pourraient nous causer une indigestion. Ils ne nous ont jamais interdit de fr\u00e9quenter les ouvriers, les Ha\u00eftiens, qu\u2019ils soient Blancs ou Noirs. Je n\u2019ai jamais constat\u00e9 ce genre de discrimination \u00e0 la maison. On ne discriminait personne pour la couleur de sa peau, pour sa pauvret\u00e9, pour sa position sociale. Jamais. Mes parents s\u2019inqui\u00e9taient de ce qu\u2019on risquait de manger, des b\u00eatises qu\u2019on pouvait faire\u2026<\/p>\n<p>Et des b\u00eatises, on en faisait m\u00eame des pires\u00a0! On s\u2019en allait sans avertir, on cassait des choses, on allait \u00e0 des endroits o\u00f9 on n\u2019avait le droit d\u2019aller, on ne se m\u00ealait de choses qui ne nous regardaient pas. On inventait. Une fois, on s\u2019est m\u00eame mis \u00e0 fabriquer des fl\u00e8ches pareilles \u00e0 celles qu\u2019on vendait dans les magasins, dot\u00e9es de plumes et qui retombaient quand on les lan\u00e7ait. On en avait eu, et apr\u00e8s on s\u2019est mis \u00e0 les fabriquer nous-m\u00eames et on les tirait contre les poules, les dindons et les canards. Des choses de ce genre, mes parents les consid\u00e9raient comme tr\u00e8s graves.<\/p>\n<p>Ou alors so\u00fbler les canards\u00a0! On leur faisait avaler du ma\u00efs avec de l\u2019alcool, et apr\u00e8s on s\u2019amusait \u00e0 les voir se dandiner de travers\u2026 \u00c7a, c\u2019\u00e9taient des b\u00eatises bien plus s\u00e9rieuses.<\/p>\n<p>\u00c0 cette \u00e9poque, quand j\u2019avais quatre ou cinq ans et que je devais aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole matin et apr\u00e8s-midi, on avait acquis un beau r\u00e9pertoire de gros mots aupr\u00e8s des charretiers, des bouviers, un vocabulaire complet qu\u2019on n\u2019avait pas le droit, bien entendu, d\u2019utiliser. Il y avait sans doute un peu de tol\u00e9rance de nos parents envers nous, on \u00e9tait ce qu\u2019on appelle des enfants g\u00e2t\u00e9s, et on piquait sans doute des petites col\u00e8res quand on ne nous laissait pas faire ce qu\u2019on voulait ou alors on protestait quand on n\u2019\u00e9tait pas d\u2019accord.<\/p>\n<p>Je me rappelle parfaitement que la ma\u00eetresse nous punissait parfois. Quel genre de punition\u00a0? \u00ab\u00a0Debout au coin\u00a0!\u00a0\u00bb Ou alors \u00ab\u00a0\u00c0 genoux au coin\u00a0!\u00a0\u00bb Pas tr\u00e8s longtemps, bien s\u00fbr, ce n\u2019\u00e9tait pas une torture, plut\u00f4t une menace, mais elle le faisait de toute fa\u00e7on. \u00ab\u00a0Tu es puni, au coin et \u00e0 genoux\u00a0!\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Tends les bras\u00a0!\u00a0\u00bb Parfois elle nous mena\u00e7ait de nous faire porter des livres et de nous mettre des grains de ma\u00efs sous les genoux parce qu\u2019on parlait en classe, ou qu\u2019on avait dit un gros mot ou pour quoi que ce soit d\u2019autre. On ne m\u2019a jamais puni aussi fort, mais de temps \u00e0 autre on me faisait mettre \u00e0 genoux et tendre les bras, et on me mena\u00e7ait d\u2019autres punitions.<\/p>\n<p>Bien entendu, on protestait, et j\u2019ai appris tr\u00e8s t\u00f4t \u00e0 me r\u00e9volter contre la ma\u00eetresse. C\u2019\u00e9tait une vieille fille qui vivait \u00e0 la campagne. En fait, on a eu plusieurs ma\u00eetresses, et \u00e0 un moment donn\u00e9, deux diff\u00e9rentes. L\u2019une qui \u00e9tait tr\u00e8s bonne, qui s\u2019appelait Engracia\u00a0; celle-l\u00e0, on l\u2019aimait beaucoup \u2013 c\u2019est d\u2019ailleurs l\u2019un de mes plus vieux souvenirs \u2013 parce qu\u2019elle nous apportait des jouets et qu\u2019elle avait un grand prestige. Apr\u00e8s, on en a eu deux autres, et puis Eufrasita est arriv\u00e9e qui est rest\u00e9e plus longtemps. Elle n\u2019\u00e9tait pas g\u00e9n\u00e9reuse comme la premi\u00e8re, mais plus stricte. Alors, quand il y avait un conflit, on se levait et on lui l\u00e2chait notre r\u00e9pertoire complet de gros mots, dont le plus raffin\u00e9 de tous \u00e9tait \u00ab\u00a0pute\u00a0\u00bb\u00a0! On ne savait pas ce que \u00e7a voulait dire, mais on savait que c\u2019\u00e9tait quelque chose d\u2019offensant. Apr\u00e8s, bien s\u00fbr, on d\u00e9talait, on sautait par la fen\u00eatre qui donnait sur un couloir du fond, on sautait par-dessus la balustrade et on s\u2019\u00e9chappait jusqu\u2019\u00e0 ce que la temp\u00eate s\u2019apaise et qu\u2019on retournait \u00e0 l\u2019\u00e9cole.<\/p>\n<p>On lui faisait des crasses, \u00e0 la ma\u00eetresse. Une fois \u2013 juste un jour o\u00f9 ma m\u00e8re \u00e9tait all\u00e9e par hasard \u00e0 l\u2019\u00e9cole \u2013 je me suis disput\u00e9 avec la ma\u00eetresse\u00a0: je largue donc ma flop\u00e9e de gros mots, je saute par la fen\u00eatre \u00e0 toute vitesse \u2013 j\u2019\u00e9tais agile, maigre, je courais \u00e0 droite et \u00e0 gauche \u00e0 faire les quatre cents coups \u2013 j\u2019enfile le couloir en direction des W.C. qui \u00e9taient non loin, je saute la balustrade, j\u2019atterris par terre et je m\u2019\u00e9tale\u00a0; il y avait l\u00e0 une planchette, comme celle qui sert \u00e0 refermer les bo\u00eetes de p\u00e2te de goyave, ou quelque chose comme \u00e7a, avec un clou, et j\u2019ai eu beaucoup de chance, parce je ne me suis pas enfonc\u00e9 le clou directement dans le visage, ou dans l\u2019\u0153il, mais dans la langue, et aussit\u00f4t j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 perdre beaucoup de sang, parce que n\u2019importe quelle blessure dans le palais saigne beaucoup. Tous mes v\u00eatements \u00e9taient couverts de sang. Bien entendu, quand il vous arrive un malheur pareil, tomber, s\u2019enfoncer un clou, saigner beaucoup, vous oubliez tout, vous demandez l\u2019amnistie et vous retournez \u00e0 l\u2019\u00e9cole aupr\u00e8s de la ma\u00eetresse. Et ma m\u00e8re, qui \u00e9tait l\u00e0, m\u2019attrape et me dit\u00a0: \u00ab\u00a0Tu l\u2019as bien m\u00e9rit\u00e9\u00a0!\u00a0C\u2019est le petit J\u00e9sus qui t\u2019a puni\u00a0!\u00a0\u00bb Vous vous rendez compte\u00a0: insulter la ma\u00eetresse, partir en courant et s\u2019enfoncer un clou dans la langue\u00a0! Ma m\u00e8re a s\u00fbrement cru que c\u2019\u00e9tait un ch\u00e2timent de Dieu.<\/p>\n<p>Nous, on ne blasph\u00e9mait pas, on ne maudissait pas. Certains travailleurs le faisaient en revanche. [Manuel] Garc\u00eda, le cuisinier, le faisait \u00e0 tout bout de champ. C\u2019\u00e9tait un Espagnol qui \u00e9tait rest\u00e9 invalide \u00e0 cause des rhumatismes et il avait un fichu caract\u00e8re. Lui, il maudissait beaucoup, mais pas \u00e0 la maison\u00a0; on l\u2019avait bien pr\u00e9venu. \u00c7a lui \u00e9chappait parfois peut-\u00eatre, mais ce n\u2019\u00e9tait pas une habitude.<\/p>\n<p>Nous, on utilisait le r\u00e9pertoire complet des travailleurs, tous les gros mots possibles et imaginables, et on les utilisait comme des armes blessantes.<\/p>\n<p>L\u2019autre grande distraction, c\u2019\u00e9taient les combats de coqs de Bir\u00e1n. Je les aimais bien. Ram\u00f3n \u00e9tait mon complice et mon partenaire dans ces cas. Je n\u2019en \u00e9tais pas fanatique non plus, mais il n\u2019y avait pas autre chose \u00e0 Bir\u00e1n. Le gallodrome ne fonctionnait d\u2019ailleurs que pendant la campagne sucri\u00e8re, la seule \u00e9poque de l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 les travailleurs, les Ha\u00eftiens, avaient un peu d\u2019argent \u00e0 miser sur les combats de coqs\u00a0; \u00e0 la morte-saison, il n\u2019en \u00e9tait pas question, ils n\u2019avaient pas d\u2019argent\u2026<\/p>\n<p>Le gallodrome, on le louait \u00e0 quelqu\u2019un, et il \u00e9tait ouvert le dimanche et les jours de f\u00eate. Diff\u00e9rents amis poss\u00e9daient des coqs. Quand on est devenus un peu plus grands, Ram\u00f3n en avaient quelques-uns. Moi, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, j\u2019\u00e9tais en internat, mais je retournais \u00e0 Bir\u00e1n \u00e0 la No\u00ebl et j\u2019assistais aux combats de coq m\u00eame si je n\u2019avais pas d\u2019argent.<\/p>\n<p>Ce qui rendait les combats de coqs plus passionnants et l\u2019atmosph\u00e8re plus tendue, c\u2019\u00e9taient les paris. De quatre-vingts \u00e0 cent personnes se r\u00e9unissaient l\u00e0, presque tous des hommes \u2013 tr\u00e8s peu de femmes y assistaient \u2013 ils venaient de plusieurs kilom\u00e8tres \u00e0 la ronde et ils amenaient leurs coqs dans des sacs de toile, g\u00e9n\u00e9ralement de couleur bleue ou blanche. C\u2019\u00e9taient des b\u00eates de combat que ces coqueleux \u00e9levaient \u00e0 coups de sacrifices, parce qu\u2019il fallait les nourrir bien \u2013 avec parfois des \u0153ufs, du ma\u00efs \u2013 pour qu\u2019ils soient forts, les entra\u00eener, les faire courir.<\/p>\n<p>Un coq de combat, c\u2019est un peu comme un boxeur, auquel il faut donner une alimentation sp\u00e9ciale, un entra\u00eenement sp\u00e9cial. Les coqs de combat, on ne les laissait pas monter les poules. Mais \u00e7a, \u00e7a reste \u00e0 prouver scientifiquement, car j\u2019ai lu une fois des \u00e9tudes sur les sportifs olympiques qui \u00e9taient arriv\u00e9es \u00e0 la conclusion qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessaire qu\u2019ils soient chastes. Mais, \u00e0 cette \u00e9poque, et peut-\u00eatre encore aujourd\u2019hui, les coqueleux pensaient que si leurs coqs \u00e9taient au milieu de leur harem, s\u2019ils montaient les poules, \u00e7a les affaiblissait. Les coqs de combat vivaient donc dans des cages \u00e0 part, s\u00e9par\u00e9es des poules, bien aliment\u00e9s, bien entra\u00een\u00e9s et aussi rageurs. Il se peut que cet ensemble de facteurs stimule leur esprit belliqueux, leur esprit guerrier, leur incroyable instinct guerrier, parce que ces animaux-l\u00e0, avec un courage absolu, mouraient au combat.<\/p>\n<p>Donc, il y avait des paysans et des travailleurs qui \u00e9levaient des coqs de combat, les alimentaient, les entra\u00eenaient, et puis qui les faisaient combattre dans le gallodrome. Bien entendu, les paris n\u2019\u00e9taient pas de cinq cents pesos, ni m\u00eame de cent, personne n\u2019avait tant d\u2019argent\u00a0! C\u2019\u00e9taient des paris de cinq pesos, allez savoir, ou parfois de dix ou quinze. Il y avait une liste pr\u00e9par\u00e9e. L\u2019un misait cinquante centimes sur tel coq, l\u2019autre un peso, un autre encore deux pesos\u2026 Et vous aviez donc, par exemple, de quinze \u00e0 trente personnes qui pariaient sur un coq, et autant qui pariaient sur son adversaire. Il y avait diff\u00e9rents types de coqs\u00a0: le coq couleur cannelle, le coq roux ray\u00e9 de noir, le coq noir et blanc, le coq indien, le coq sans queue, et celui qu\u2019on appelait \u00ab\u00a0poule\u00a0\u00bb, parce qu\u2019il avait une forme sp\u00e9ciale et qu\u2019il \u00e9tait moins courageux que les autres m\u00e2les. Il y avait donc diff\u00e9rentes races et surtout diff\u00e9rentes couleurs de plumage, ce qui permettait de les distinguer pendant le combat.<\/p>\n<p>Mais ce n\u2019\u00e9tait pas seulement l\u2019int\u00e9r\u00eat des paris qui jouait. \u00c7a d\u00e9pendait aussi de si le coq \u00e9tait connu, s\u2019il avait du prestige, si vous \u00e9tiez ami de son propri\u00e9taire. Tous ces facteurs influaient. Les combats \u00e9taient pleins de tension, parce qu\u2019ils ne touchaient pas seulement les sentiments, mais aussi le porte-monnaie.<\/p>\n<p>Ceux qui pariaient \u00e0 partir des listes devaient verser un petit pourcentage de leurs gains \u00e0 celui qui g\u00e9rait le gallodrome, sans doute dix pour cent ou quelque chose comme \u00e7a. Il y avait des paris officiels et des paris en douce. Les courageux pariaient cinq pesos au beau milieu du combat. Si le coq sur lequel ils avaient mis\u00e9 \u00e9taient en train de perdre, alors ils pariaient sur celui qui \u00e9tait en train de gagner\u00a0: de cinq \u00e0 un, de cinq \u00e0 deux. \u00c0 l\u2019inverse, si le coq \u00e9tait en train de perdre mais qu\u2019on continuait \u00e0 miser sur lui parce qu\u2019il \u00e9tait bon et qu\u2019il allait sans doute gagner, alors on misait trois \u00e0 cinq sur celui qui perdait.<\/p>\n<p>Les combats de coqs \u00e9taient une bonne distraction. Ils remontaient comme tradition cubaine \u00e0 la guerre d\u2019Ind\u00e9pendance. La plupart des paysans en \u00e9taient amateurs.<\/p>\n<p>Les femmes, elles, tr\u00e8s souvent n\u2019aimaient pas \u00e7a, et avec juste raison parce qu\u2019elles ne voulaient pas que leurs hommes y aillent perdre de l\u2019argent. En fait, \u00e0 ce jeu, vous perdiez toujours, et je vais expliquer pourquoi. Le coqueleux devait consacrer du temps \u00e0 son coq, l\u2019entra\u00eener, le nourrir, et apr\u00e8s il devait parier\u00a0: s\u2019il gagnait cinq pesos, trois pesos, il les d\u00e9pensait presque aussit\u00f4t, puisque c\u2019\u00e9tait de l\u2019argent en plus, \u00e0 manger ou \u00e0 boire, et il privait sa famille de cet argent. Les familles souffraient en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 cause de ces combats, mais ils \u00e9taient tr\u00e8s populaires parmi les paysans, et puis c\u2019\u00e9tait le seul spectacle \u00e0 Bir\u00e1n. Il n\u2019y en avait pas d\u2019autre.<\/p>\n<p>Logiquement, quand j\u2019ai vu et connu ces combats de coqs, je me suis enthousiasm\u00e9. Je pouvais bien avoir de la sympathie pour tel ou tel coq ou \u00eatre ami d\u2019un coqueleux. J\u2019allais donc voir les combats et je pariais aussi un tout petit peu, un peso, deux pesos, car je n\u2019avais pas d\u2019argent. \u00c0 cet \u00e2ge-l\u00e0, les gar\u00e7ons pr\u00e9f\u00e9raient des choses comme les glaces, les bonbons, le cin\u00e9ma, les jouets. On \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 ali\u00e9n\u00e9 par l\u2019argent, au sens o\u00f9 le dit Marx, on souffrait d\u00e9j\u00e0 de ce mal, et quand je rentrais en vacances \u00e0 Bir\u00e1n, j\u2019allais parier sur les coqs comme les autres.<\/p>\n<p>Il se peut bien que Ram\u00f3n et Ra\u00fal aient \u00e9t\u00e9 plus amateurs que moi des combats de coqs, mais je me rappelle avoir poss\u00e9d\u00e9 moi aussi un coq, dont on m\u2019avait fait cadeau, bien entra\u00een\u00e9, et je croyais que le mien \u00e9tait meilleur que tous les autres, que c\u2019\u00e9tait le plus courageux. Ce n\u2019est pas moi qui l\u2019entra\u00eenais, bien entendu, car je n\u2019\u00e9tais pas un sp\u00e9cialiste, c\u2019\u00e9taient des coqueleux qui s\u2019en occupaient. J\u2019avais donc un coq, moi aussi, mais Ram\u00f3n, lui, en avait plusieurs. En fait, c\u2019\u00e9tait lui qui s\u2019occupait du mien, parce que la saison des combats de coqs durait environ quatre mois, autant que la campagne sucri\u00e8re, et comme \u00e0 l\u2019\u00e9poque j\u2019\u00e9tais en internat en ville, je ne retournais \u00e0 Bir\u00e1n que deux semaines en fin d\u2019ann\u00e9e, puis je retournais \u00e0 l\u2019\u00e9cole pendant trois mois, je revenais aux vacances de P\u00e2que, pendant la Semaine sainte o\u00f9 il y avait trois jours de combats de coqs\u00a0: le Vendredi saint, le Samedi saint et le dimanche de P\u00e2que. C\u2019est donc Ram\u00f3n qui s\u2019occupait de mon coq, qui pariait et qui devait m\u2019envoyer l\u2019argent par virement postal\u00a0s\u2019il gagnait quelque chose\u00a0; la plupart du temps, c\u2019\u00e9tait deux ou trois pesos\u00a0; le maximum que j\u2019ai re\u00e7u, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 cinq pesos. \u00ab\u00a0Ton coq a combattu.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Ton coq a gagn\u00e9.\u00a0\u00bb C\u2019\u00e9tait tout un \u00e9v\u00e9nement. Et moi, j\u2019\u00e9tais tout fier de mon coq\u00a0: je ne l\u2019avais pas vu combattre, mais il avait gagn\u00e9 et je touchais quelque chose. En fait, le jour o\u00f9 le coq a perdu, Ram\u00f3n ne m\u2019a pas envoy\u00e9 le compte, comme il le faisait normalement.<\/p>\n<p>Je ne rentrais en vacances que pour la No\u00ebl, et j\u2019allais aux combats de coq qui ne se d\u00e9roulaient que le 24, le 25 et le 31 d\u00e9cembre et le 1er janvier. On entendait parfois le boucan depuis la maison, car le gallodrome \u00e9tait install\u00e9 \u00e0 environ cent cinquante m\u00e8tres direction Sud, pas loin du magasin, de la poste et la boulangerie. Et le dimanche, on entendait des grands cris\u00a0: \u00ab\u00a0Ouh\u00a0! Ouh\u00a0!\u00a0\u00bb et des gens en tant de taper du pied sur les planches, parce que c\u2019\u00e9tait une enceinte en bois avec de la sciure dedans.<\/p>\n<p>Le gallodrome \u00e9tait en bois, avec un toit de zinc, et des si\u00e8ges \u00e0 diff\u00e9rentes hauteurs. En bas, autour de l\u2019enceinte qui faisait une dizaine de m\u00e8tre de diam\u00e8tre, se tenaient les propri\u00e9taires, ceux qui dirigeaient les combats, car il y en a un, le manager, qui dirige et qui, quand il le faut, excite le coq ou lui suce le sang s\u2019il est bless\u00e9, ou lui jette de l\u2019eau s\u2019il semble fatigu\u00e9. Oui, oui, on traite le coq comme si c\u2019\u00e9tait un boxeur\u00a0: il n\u2019y a pas de round, mais il y a des moments o\u00f9 on arr\u00eate le combat parce que les coqs sont \u00e9puis\u00e9s, ou que l\u2019un est rest\u00e9 aveugle, remue la t\u00eate mais ne voit plus l\u2019autre.<\/p>\n<p>Parfois, un coq \u00e9tait en train de perdre et tout d\u2019un coup il se revirait, autrement dit il sautait, il battait des ailes, il frappait de ses ergots tr\u00e8s pointus et il liquidait l\u2019autre coq, ou lui donnait un coup de bec tr\u00e8s dur. Et le boucan alors \u00e9tait \u00e9norme, il s\u2019entendait au moins \u00e0 cinq cents m\u00e8tres de l\u00e0, parce que le public tr\u00e9pignait sur les si\u00e8ges, contre le mur, un boucan d\u2019enfer. Si vous n\u2019\u00e9tiez pas \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, vous saviez que quelque chose se passait au gallodrome rien que pour le raffut.<\/p>\n<p>Quand le propri\u00e9taire d\u2019un coq se rendait compte que l\u2019animal ne pouvait plus rien, il le retirait parfois, mais tr\u00e8s souvent il le laissait jusqu\u2019\u00e0 qu\u2019il meure ou devienne aveugle. Un coq aveugle, s\u2019il servait \u00e0 \u00e7a, on l\u2019utilisait comme \u00e9talon.<\/p>\n<p>Oui, les combats de coqs, c\u2019\u00e9tait tout un \u00e9v\u00e9nement. Combien de combats il y avait le dimanche\u00a0? Dix, douze, quatorze\u2026 Ils commen\u00e7aient \u00e0 huit heures du matin et ils finissaient \u00e0 six heures de l\u2019apr\u00e8s-midi ou presque de nuit. Bref, quasiment depuis le lever du jour jusqu\u2019au coucher du soleil. Les gens buvaient de la bi\u00e8re bien froide, mangeaient des friands, de tout. Voil\u00e0 quelle \u00e9tait l\u2019ambiance d\u2019un gallodrome, un endroit pas du tout pour de petits gar\u00e7ons. Je ne sais pas ce que nous faisions l\u00e0, mais nous y allions le dimanche chaque fois que nous pouvions.<\/p>\n<p>Je ne me rappelle pas la premi\u00e8re fois o\u00f9 je suis all\u00e9 au gallodrome, mais \u00e7a a d\u00fb \u00eatre assez t\u00f4t. Et je buvais de la bi\u00e8re et mangeais des friands. Chez nous, on nous laissait y aller. En fait, nous faisions presque tout ce qu\u2019il nous chantait, surtout quand nous \u00e9tions adolescents. \u00c0 Santiago, il y avait des gallodromes, mais il ne me venait pas \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019y aller, ce qui veut dire que ce spectacle ne m\u2019int\u00e9ressait qu\u2019\u00e0 l\u2019occasion.<\/p>\n<p>Je dois avouer \u2013 et j\u2019en avais conscience \u2013 que ces gens qui misaient sur les coqs et \u00e9taient vici\u00e9s par le jeu me faisaient de la peine, me faisaient piti\u00e9 parce qu\u2019ils travaillaient tr\u00e8s dur pour r\u00e9unir dix, quinze ou vingt pesos, et qu\u2019ils perdaient cet argent au gallodrome aux d\u00e9pens de leurs familles. J\u2019ai compris \u00e7a assez t\u00f4t et j\u2019ai eu conscience que c\u2019\u00e9tait quelque chose de tr\u00e8s n\u00e9gatif.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 pourquoi la R\u00e9volution a combattu et aboli d\u2019embl\u00e9e, pour une question de principe, tous les jeux de ce genre\u00a0: les casinos, les d\u00e9s, toutes les formes de jeux ill\u00e9gaux mais tout \u00e0 fait tol\u00e9r\u00e9s, et les jeux l\u00e9gaux, les jeux de hasard, la loterie\u2026 Et c\u2019est dans cette id\u00e9e qu\u2019on a aussi interdit les combats de coqs, pas sp\u00e9cialement par amour pour ces animaux, je dois le dire, mais par amour pour les gens qui perdaient leur argent et en souffraient. En fait, la raison essentielle pour laquelle nous avons interdit les jeux, c\u2019\u00e9tait leurs cons\u00e9quences n\u00e9gatives sur la morale et la mentalit\u00e9 de la population, parce qu\u2019il nous semblait que beaucoup de gens voulaient r\u00e9gler leurs probl\u00e8mes par un coup de chance, par le hasard, et non par l\u2019\u00e9tude, par l\u2019application, par le travail. De toute fa\u00e7on, je crois que la passion du jeu est un vice, parce que les gens s\u2019y laissent aller, cessent de faire les efforts n\u00e9cessaires pour \u00e9tudier, se d\u00e9passer. R\u00eaver d\u2019un coup de hasard, miser sur la chance pour gagner de l\u2019argent, r\u00eaver de d\u00e9crocher le gros lot ou de gagner \u00e0 la roulette, me semble avoir des effets tr\u00e8s nocifs.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre avons-nous \u00e9t\u00e9 un peu extr\u00e9mistes, ou m\u00eame trop extr\u00e9mistes parce que les paysans, par tradition, aimaient \u00e9lever des pigeons voyageurs, des coqs de combat, qui peuvent \u00eatre aussi un hobby, un sport ou un spectacle comme la corrida. Peut-\u00eatre aurions-nous d\u00fb interdire les paris et autoriser les combats de coqs, car c\u2019est une tradition centenaire. En fait, quand vous interdisez quelque chose de ce genre, vous poussez certaines gens \u00e0 le faire clandestinement, car il y avait des Cubains vraiment tr\u00e8s amateurs des coqs. Peut-\u00eatre aurait-on pu tol\u00e9rer les combats de coqs comme sport et non comme un instrument de paris et de jeux, parce qu\u2019on \u00e9l\u00e8ve bien aussi de chiens de combat et d\u2019autres animaux dans ce m\u00eame but.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9levage de coqs s\u2019est maintenu, mais comme une activit\u00e9 commerciale, comme exportation, car nous avons de tr\u00e8s bons exemplaires. D\u2019ailleurs, quand j\u2019ai eu l\u2019occasion d\u2019\u00e9tudier un peu de g\u00e9n\u00e9tique animale, de g\u00e9n\u00e9tique relative \u00e0 l\u2019\u00e9levage et que j\u2019aie pu conna\u00eetre et ma\u00eetriser les principes de cette science, parce que je me suis beaucoup int\u00e9ress\u00e9 ensuite \u00e0 cette branche qui repose sur la s\u00e9lection, \u00e0 partir des r\u00e9sultats individuels, de chacun des animaux \u2013 conversion en viande, rendement en lait, capacit\u00e9 de conversion de l\u2019aliment en lait \u2013 je me suis demand\u00e9 si un g\u00e9n\u00e9ticien pourrait produire des coqs champions qui obtiendraient la victoire avec de quatre-vingts \u00e0 quatre-vingt-dix pour cent de probabilit\u00e9s.<\/p>\n<p>Me rappelant l\u2019\u00e9poque o\u00f9 je participais \u00e0 ce jeu, je me suis mis, par simple exercice mental, \u00e0 calculer comment on pourrait d\u00e9velopper des coqs qui remporteraient tous leurs combats ou qui auraient la possibilit\u00e9 de le faire. Il faudrait tout simplement appliquer les lois de la g\u00e9n\u00e9tique et, \u00e0 partir de la s\u00e9lection d\u2019animaux capables de liquider l\u2019adversaire \u2013 je sais que ces qualit\u00e9s s\u2019h\u00e9ritent \u2013 on pourrait produire des animaux qui perdraient rarement. Je l\u2019ai pens\u00e9 dans une perspective commerciale\u00a0: si un pays le veut et recourt \u00e0 la s\u00e9lection, il peut, \u00e0 partir d\u2019une masse donn\u00e9e, produire des coqs qui auraient de quatre-vingts \u00e0 quatre-vingt-dix pour cent de chance de gagner tous les combats. Mes connaissances de la question m\u2019ont donc permis un jour de me rendre compte de \u00e7a. Les paysans, bien entendu, appliquaient aussi la g\u00e9n\u00e9tique, mais tr\u00e8s \u00e9l\u00e9mentaire\u00a0: c\u2019\u00e9tait le coq qui remportait deux, trois ou quatre victoires ou plus qu\u2019ils utilisaient comme \u00e9talon.<\/p>\n<p>Bien entendu, les gens qui sentent un grand amour pour les animaux ne seront jamais d\u2019accord avec les combats de coqs. Mais il existe un penchant. Pas un penchant positif, non. Un penchant pour la chasse. \u00c0 Bir\u00e1n, j\u2019ai eu tr\u00e8s t\u00f4t cet instinct de chasseur, d\u2019abord au lance-pierre, ensuite \u00e0 la carabine. On chassait toutes sortes d\u2019oiseaux. Je crois avoir maintenant bien plus conscience de la n\u00e9cessit\u00e9 de les pr\u00e9server, de sauvegarder la nature, et je serais incapable aujourd\u2019hui de tirer sur un oiseau. Mais, quand j\u2019\u00e9tais gamin, tout me servait de cible. Apr\u00e8s, on est devenu plus s\u00e9lectifs, on chassait les oiseaux qu\u2019on pouvait manger, ce n\u2019\u00e9tait plus la chasse de n\u2019importe quel volatile.<\/p>\n<p><strong>KATIUSKA BLANCO.<\/strong> <i>Lors d\u2019une de mes visites \u00e0 Bir\u00e1n, j\u2019ai bavard\u00e9 avec Dalia L\u00f3pez, votre condisciple \u00e0 l\u2019\u00e9cole, et elle m\u2019a mentionn\u00e9 plusieurs de vos amis de l\u2019\u00e9poque\u2026<\/i><\/p>\n<p><strong>FIDEL CASTRO.<\/strong> Oui, oui, bien s\u00fbr, les gar\u00e7ons de l\u2019endroit\u00a0: Carlos Falc\u00f3n, Flores Falc\u00f3n, Benito Pereira. Nous \u00e9tions un petit groupe, les fr\u00e8res, les cousins aussi. Toujours ensemble \u00e0 faire les quatre cents coups.<\/p>\n<p>Ram\u00f3n m\u2019utilisait comme coq de combat. Il faisait le manageur, et moi je me battais. Parfois, je devais boxer contre quelqu\u2019un qui \u00e9tait plus fort et je ne m\u2019en sortais pas toujours tr\u00e8s bien, parce que, en plus, la boxe qu\u2019on pratiquait ce n\u2019\u00e9tait pas comme un sport, c\u2019\u00e9tait au s\u00e9rieux. On nous mettait l\u2019un devant l\u2019autre, on tirait \u00e0 la courte paille, et \u00e0 boxer\u00a0! Plus d\u2019une fois, je m\u2019en suis mal sorti\u2026 C\u2019\u00e9tait l\u2019une des choses que Ram\u00f3n me faisait faire.<\/p>\n<p>Tout petit, Ram\u00f3n souffrait d\u00e9j\u00e0 d\u2019asthme. Je m\u2019en souviens parfaitement. Je ne sais si c\u2019\u00e9tait une allergie \u00e0 l\u2019environnement ou \u00e0 l\u2019humidit\u00e9, ou alors par rapport \u00e0 un aliment, mais il avait de fortes crises. C\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs assez d\u00e9sagr\u00e9able quand il avait ses attaques. Je me rendais compte la nuit, parce que nous dormions dans la m\u00eame chambre, quand nous avons \u00e9t\u00e9 un peu plus grands, combien il souffrait. On lui donnait de l\u2019\u00e9ph\u00e9drine. Il fallait le maintenir pour lui faire avaler la cuiller\u00e9e, il pleurait, et il passait la nuit dans ces conditions. C\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs dangereux parce qu\u2019il n\u2019y avait pas de bouteille d\u2019oxyg\u00e8ne \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0, ni de ventilation pulmonaire ni les m\u00e9dicaments d\u2019aujourd\u2019hui. Et cette maladie r\u00e9percutait sur sa condition physique\u00a0: il \u00e9tait plus faible que moi, qui ne souffrais pas d\u2019asthme, qui \u00e9tais en bonne sant\u00e9, qui \u00e9tais l\u00e9ger, agile. On \u00e9tait maigres tous les deux, et c\u2019est pour \u00e7a que moi j\u2019\u00e9tais le boxeur et Ram\u00f3n le manageur. Des stupidit\u00e9s de gamins, en fait\u00a0! Mais on \u00e9tait toujours ensemble, dans la rivi\u00e8re, \u00e0 la chasse, partout. Et accompagn\u00e9s des autres gar\u00e7ons du coin.<\/p>\n<p>Des filles faisaient partie aussi de notre groupe et j\u2019ai fait attention assez t\u00f4t \u00e0 elles. Quand vous vivez \u00e0 la campagne, en pleine nature, vous recevez des influences \u2013 je ne veux pas trop parler de \u00e7a \u2013 et j\u2019ai pris conscience, d\u00e8s que j\u2019ai eu l\u2019\u00e2ge de raison, de la pr\u00e9sence des filles. Trop t\u00f4t, malheureusement. Mais c\u2019est comme \u00e7a \u00e0 la campagne, parce que tout vous y pousse. \u00c0 ce sujet \u2013 je l\u2019ai dit d\u2019autres fois \u00e0 des journalistes \u2013 je ne serai pas aussi franc que Jean-Jacques Rousseau dans ses <i>Confessions<\/i>. Mais c\u2019est typique de la campagne. Je crois que tous les petits paysans se caract\u00e9risent en g\u00e9n\u00e9ral par une grande pr\u00e9cocit\u00e9.<\/p>\n<p>Dans le groupe, donc, il y avait des filles pour lesquelles j\u2019\u00e9prouvais une affection du genre familial, comme mes cousines, et des voisines comme Dalia L\u00f3pez.<\/p>\n<p><strong>KATIUSKA BLANCO.<\/strong> Comandante<i>, je me rappelle avoir bavard\u00e9 avec vous un bon moment au sujet de votre enfance, une matin\u00e9e de f\u00e9vrier 2008, peu apr\u00e8s la publication de mon livre <\/i>\u00c1ngel, la ra\u00edz gallega de Fidel<i> [\u00c1ngel, la racine galicienne de Fidel]. Vous vouliez savoir d\u2019o\u00f9 j\u2019avais tir\u00e9 l\u2019information que vous pesiez cinq kilos quatre cents \u00e0 votre naissance. \u00c7a vous semblait d\u00e9mesur\u00e9, presque impossible \u00e0 croire, et vous contestiez les souvenirs familiaux qui confortaient ce mythe. J\u2019ai r\u00e9vis\u00e9 les documents et j\u2019ai cherch\u00e9 \u00e0 nouveau les voix de l\u2019histoire. Les t\u00e9moignages de Ram\u00f3n et d\u2019Angelita co\u00efncidaient, mais, toujours m\u00e9fiant et dubitatif, vous continuiez de me demander d\u2019o\u00f9 j\u2019avais tir\u00e9 ce renseignement et s\u2019il y avait alors o\u00f9 peser les b\u00e9b\u00e9s \u00e0 leur naissance. Je vous ai \u00e9crit qu\u2019il avait toujours exist\u00e9 \u00e0 Cuba la coutume de porter les enfants dans les \u00e9piceries et de les peser au milieu du brouhaha du magasin et sous le regard souriant des vendeurs qui se pr\u00eataient aimablement \u00e0 cette c\u00e9r\u00e9monie. Dans les premiers jours de la naissance d\u2019un b\u00e9b\u00e9, la question que les visites posaient aux parents \u00e9taient in\u00e9vitablement\u00a0: \u00ab\u00a0Quel pr\u00e9nom lui avez-vous donn\u00e9\u00a0? Combien pesait-il\u00a0?\u00a0\u00bb. \u00c7a vous semble toujours une exag\u00e9ration\u00a0?<\/i><\/p>\n<p><strong>FIDEL CASTRO.<\/strong> \u00c0 cette \u00e9poque, on consid\u00e9rait comme un signe de bonne sant\u00e9 qu\u2019un b\u00e9b\u00e9 p\u00e8se beaucoup, alors qu\u2019en fait, le plus correct est qu\u2019il p\u00e8se entre deux kilos trois quarts et un peu plus de trois kilos. Si le b\u00e9b\u00e9 pesait plus, les paysans le regardaient avec orgueil parce que c\u2019\u00e9tait une preuve de bonne sant\u00e9. Les gros, on en faisait des \u00e9loges\u00a0; les maigres, on pensait qu\u2019ils \u00e9taient malades. Il est prouv\u00e9 aujourd\u2019hui que les b\u00e9b\u00e9s doivent peser moins de quatre kilos cinq cents et que les gens doivent \u00eatre minces s\u2019ils veulent pr\u00e9server leur sant\u00e9. Les conceptions ont beaucoup chang\u00e9. Les seules personnes qui devaient savoir combien je pesais, c\u2019\u00e9taient mon p\u00e8re et ma m\u00e8re, qui l\u2019ont sans doute racont\u00e9 aux autres. Bien entendu, je n\u2019ai aucun souvenir de \u00e7a, mais certains membres de la famille auxquels tu as pos\u00e9 la question t\u2019ont parl\u00e9 de cinq kilos quatre cents.<\/p>\n<p><strong>KATIUSKA BLANCO.<\/strong> <i>Puisque nous parlons de naissances heureuses, il faut \u00e9voquer aussi les malheureuses, celles qui se transforment en trag\u00e9die. Votre p\u00e8re, \u00c1ngel, a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par une exp\u00e9rience de ce genre, car il est rest\u00e9 orphelin \u00e0 onze ans. Sa m\u00e8re, Antonia Argiz, a accouch\u00e9 d\u2019une fille qu\u2019on a appel\u00e9e Leonor, mais toutes deux sont mortes peu apr\u00e8s. Je me souviens aussi de votre tante Antonia Ruz. Comment vivait-on ou interpr\u00e9tait-on la mort \u00e0 Bir\u00e1n\u00a0? Il y existait beaucoup de croyances, de pr\u00e9sages, de superstitions\u00a0? Pr\u00e9voyait-on des malheurs\u00a0?<\/i><\/p>\n<p><strong>FIDEL CASTRO.<\/strong> L\u2019enfant, on lui parlait des choses de la famille, on lui parlait de Dieu, mais pas comme une classe de religion. Vous \u00e9tiez entour\u00e9 de croyances\u00a0: \u00e7a, c\u2019est bon\u00a0; \u00e7a, c\u2019est mauvais\u00a0; \u00e7a, \u00e7a porte malheur\u00a0: par exemple le passage d\u2019une chouette \u00e9tait de mauvais augure. On vivait comme \u00e0 l\u2019\u00e9poque romaine\u00a0! Un peu comme ce que raconte Tite-Live dans son <i>Histoire romaine<\/i>, sur toutes sortes de pr\u00e9sages et de superstitions. Quand, devenu adulte, je l\u2019ai lue, je me suis rendu compte que les Romains vivaient avec au moins autant de superstitions que nos gens \u00e0 nous \u00e0 la campagne, voyant des pr\u00e9sages partout, des mauvais augures, avec un brassage de religions, de croyances, parmi lesquelles il y avait la croyance en Dieu, aux saints, et aussi la croyance \u00e0 d\u2019autres saints qui ne faisaient pas partie du calendrier catholique ni du rituel chr\u00e9tien, un brassage de tout. Et les adultes vous expliquaient bien entendu ces curiosit\u00e9s.<\/p>\n<p>La mort\u00a0? Bon, l\u00e0 encore, les adultes priaient, par exemple pour le d\u00e9c\u00e8s de cette tante, et la tristesse r\u00e9gnait. Comme je l\u2019ai dit, ils ont d\u00fb se charger de ses enfants. C\u2019est la grand-m\u00e8re qui l\u2019a fait, aid\u00e9e par la famille. Mon grand-p\u00e8re poss\u00e9dait son bien, il avait son travail et il recevait l\u2019aide de la famille. Le p\u00e8re, Jos\u00e9 Soto Vilari\u00f1o, un employ\u00e9 espagnol, une esp\u00e8ce de contrema\u00eetre de l\u2019exploitation, avait un poste et un salaire, et il aidait aussi les grands-parents \u00e0 \u00e9lever leurs enfants.<\/p>\n<p>Mes cousins vivaient avec les grands-parents dans une maison situ\u00e9e \u00e0 environ un kilom\u00e8tre de la n\u00f4tre. Et une cousine, du m\u00eame \u00e2ge que moi, y est all\u00e9e avec le statut de fille, mais sans recevoir tous les \u00e9gards que m\u00e9rite une fille. C\u2019\u00e9tait un peu le parent pauvre de la famille. Je me rappelle qu\u2019\u00e0 la naissance de mes s\u0153urs, elle devait avoir huit ou neuf ans, et elle aidait aux travaux de la maison. Elle, on n\u2019a pas cherch\u00e9 \u00e0 lui faire faire des \u00e9tudes comme nous. Elle recevait un appui, elle faisait partie de la famille, mais elle avait des obligations m\u00e9nag\u00e8res. Quand j\u2019y pense maintenant, \u00e7a m\u2019irrite, mais \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00e7a me semblait naturel. On s\u2019entendait tous bien, il n\u2019y avait apparemment pas de disputes, mais elle n\u2019a pas re\u00e7u le m\u00eame traitement que nous question \u00e9tudes. On ne l\u2019a envoy\u00e9e \u00e0 aucun coll\u00e8ge ou lyc\u00e9e en ville, on lui donnait des t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res \u00e0 faire. Oui, on aurait d\u00fb l\u2019envoyer dans un internat, comme on l\u2019avait fait pour moi et pour les autres.<\/p>\n<p>\u00c7\u2019avait \u00e0 voir avec les coutumes de l\u2019\u00e9poque. Quand vous donniez une protection \u00e0 quelqu\u2019un dans votre famille, vous lui procuriez un toit, de la nourriture, et m\u00eame de l\u2019affection, mais vous ne la traitiez pas de la m\u00eame mani\u00e8re que vos enfants. Elle, elle s\u2019occupait des enfants plus petits, une t\u00e2che qu\u2019on ne m\u2019aurait jamais confi\u00e9e \u00e0 moi \u2013 ce dont je me r\u00e9jouis beaucoup \u2013 pas plus qu\u2019on ne la confiait \u00e0 Angelita, qui \u00e9tait pourtant l\u2019a\u00een\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans ce milieu paysan, il ne r\u00e9gnait pas suffisamment d\u2019id\u00e9es justes\u00a0: on croyait avoir fait beaucoup pour elle en l\u2019installant \u00e0 la maison, nourrie et blanchie. C\u2019\u00e9tait typique de l\u2019\u00e9poque. Je ne peux pas juger ma famille avec mes id\u00e9es de maintenant, mais je comprends que ce n\u2019\u00e9tait pas juste. Et je ne l\u2019oublie jamais, elle, bien qu\u2019elle vive loin\u00a0: elle s\u2019appelle Clara, nous avons le m\u00eame \u00e2ge, et son arriv\u00e9e \u00e0 la maison a \u00e9t\u00e9 quelque chose de bon pour moi, malgr\u00e9 la tristesse qu\u2019elle portait en elle.<\/p>\n<p>Quand j\u2019\u00e9voque des naissances au milieu de soubresauts, je me rappelle celle de Ra\u00fal, le 3 juin 1931. Je me rappelle bien ce jour, o\u00f9 ma m\u00e8re a enfant\u00e9, \u00e0 quel endroit de la maison\u2026 J\u2019\u00e9tais dans le couloir, il faisait d\u00e9j\u00e0 jour, j\u2019\u00e9coutais des cris horripilants, terribles, tout le temps qu\u2019a dur\u00e9 l\u2019accouchement, plusieurs heures, l\u2019agitation dans la maison. Isidra Tamayo, la sage-femme, \u00e9tait l\u00e0. Je me souviens parfaitement du moment o\u00f9 Ra\u00fal a fini par na\u00eetre et de l\u2019immense bonheur de cet instant.<\/p>\n<p>*****<\/p>\n<\/div>\n<p><br \/>\n<br \/><a href=\"https:\/\/www.legrandsoir.info\/guerrillero-du-temps-conversations-avec-le-leader-historique-de-la-revolution-cubaine-katiuska-blanco-castineira.html\" target=\"_blank\"\">Source link <\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>FIDEL CASTRO RUZ, Guerrillero du Temps. Conversations avec le leader historique de la R\u00e9volution cubaine, KATIUSKA BLANCO CASTI\u00d1EIRA, La Havane, 2011, Ediciones Abril, chapitre premier, pp. 1-67 Maison, parents, arbres,&hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":23281,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-23280","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23280","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=23280"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23280\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/23281"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=23280"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=23280"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=23280"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}