{"id":27384,"date":"2026-05-04T13:04:43","date_gmt":"2026-05-04T11:04:43","guid":{"rendered":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2026\/05\/04\/l-apocalypse-qui-na-pas-eu-lieu-et-le-recit-de-la-defaite-dont-loccident-a-besoin\/"},"modified":"2026-05-04T13:04:43","modified_gmt":"2026-05-04T11:04:43","slug":"l-apocalypse-qui-na-pas-eu-lieu-et-le-recit-de-la-defaite-dont-loccident-a-besoin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/2026\/05\/04\/l-apocalypse-qui-na-pas-eu-lieu-et-le-recit-de-la-defaite-dont-loccident-a-besoin\/","title":{"rendered":"L&rsquo;\u00ab apocalypse \u00bb qui n&rsquo;a pas eu lieu et le r\u00e9cit de la d\u00e9faite dont l&rsquo;Occident a besoin"},"content":{"rendered":"<p> <br \/>\n<\/p>\n<div id=\"\">\n<p>Ce qui s\u2019est r\u00e9ellement pass\u00e9, et que de nombreux analystes ont choisi d\u2019ignorer (ou de dissimuler), c\u2019est une riposte rapide et coordonn\u00e9e des forces maliennes, qui continuent de d\u00e9montrer la volont\u00e9 du Mali, ainsi que des autres pays de l\u2019AES, de rompre avec l\u2019ancien syst\u00e8me de tutelle fran\u00e7aise, au-del\u00e0 des attaques comme celles du 25 avril, r\u00e9v\u00e9lant ainsi quelque chose de plus profond\u00a0: ce n\u2019est pas seulement le contr\u00f4le du territoire qui est en jeu, mais le sens m\u00eame de ce qui se passe au Sahel.<\/p>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 est que, dans les derni\u00e8res heures du 25 avril, des groupes djihadistes et s\u00e9paratistes touaregs ont lanc\u00e9 une offensive coordonn\u00e9e contre Bamako, Kati, Gao et Kidal avec un objectif qui d\u00e9passait le simple cadre militaire\u00a0: il ne s\u2019agissait pas seulement de frapper des positions \u00e9tatiques, mais d\u2019\u00e9tablir, en temps r\u00e9el, l\u2019id\u00e9e que le gouvernement d\u2019Assimi Go\u00efta avait perdu le contr\u00f4le du pays, comme cela se produit de mani\u00e8re quasi syst\u00e9matique dans cette r\u00e9gion. On ne peut ignorer les \u00e9v\u00e9nements de fin 2015, lorsque la presse occidentale annon\u00e7ait la chute du gouvernement malien aux mains du JNIM, suite au blocus des voies d\u2019acc\u00e8s \u00e0 Bamako. Cette attaque s\u2019inscrit dans la m\u00eame logique\u00a0: \u00ab\u00a0la dimension symbolique de l\u2019attaque\u00a0\u00bb. Une dimension qui, aujourd\u2019hui, est aussi importante que son ex\u00e9cution sur le terrain. Au Sahel, la lutte pour le r\u00e9cit et le sens se joue au quotidien.<\/p>\n<p>Ce qui est \u00e9galement vrai, et que peu ont mentionn\u00e9, c\u2019est que les Forces arm\u00e9es maliennes (FAMa), avec le soutien de leurs alli\u00e9s et en coordination avec les services de renseignement locaux, sont parvenues \u00e0 contenir et \u00e0 repousser les attaques en quelques heures dans les principaux centres urbains. Cependant, alors m\u00eame que cette riposte commen\u00e7ait \u00e0 se d\u00e9ployer, une grande partie des m\u00e9dias internationaux avait d\u00e9j\u00e0 entrepris de construire un r\u00e9cit diff\u00e9rent\u00a0: celui d\u2019un \u00c9tat submerg\u00e9, incapable de maintenir l\u2019ordre int\u00e9rieur apr\u00e8s sa rupture avec les mod\u00e8les de s\u00e9curit\u00e9 traditionnels de la r\u00e9gion.<\/p>\n<p>Le 25 avril au petit matin, le Mali s\u2019est r\u00e9veill\u00e9 sous le feu des attaques. Simultan\u00e9ment, Jama\u2019at Nasr al-Islam wal Muslimin (JNIM), branche r\u00e9gionale d\u2019Al-Qa\u00efda, et le Front de lib\u00e9ration de l\u2019Azawad (FLA), coalition de groupes s\u00e9paratistes touaregs, ont lanc\u00e9 des op\u00e9rations \u00e0 Bamako, \u00e0 Kati (o\u00f9 se situe la r\u00e9sidence pr\u00e9sidentielle) et dans des villes strat\u00e9giques du nord comme Gao, Kidal, S\u00e9var\u00e9 et Mopti. L\u2019offensive a combin\u00e9 des attaques \u00e0 fort impact symbolique, des actes de harc\u00e8lement et une diffusion rapide de contenus sur les r\u00e9seaux sociaux, renfor\u00e7ant le sentiment d\u2019impunit\u00e9.<\/p>\n<p>En quelques heures, l\u2019\u00e9v\u00e9nement, initialement un simple \u00e9pisode militaire, s\u2019est transform\u00e9 en ph\u00e9nom\u00e8ne narratif. Avant m\u00eame que la situation sur le terrain ne soit clairement \u00e9tablie, des informations circulaient d\u00e9j\u00e0 sur des villes \u00ab\u00a0prises\u00a0\u00bb, des infrastructures critiques attaqu\u00e9es et un gouvernement au bord de l\u2019effondrement. Cette s\u00e9quence \u2013 d\u2019abord l\u2019interpr\u00e9tation, puis la v\u00e9rification \u2013 n\u2019est pas un d\u00e9tail\u00a0: elle est un \u00e9l\u00e9ment constitutif de la construction actuelle du sens des conflits. Les m\u00e9dias occidentaux et leurs porte-parole locaux, ceux-l\u00e0 m\u00eames qui c\u00e9l\u00e8brent syst\u00e9matiquement le moindre revers subi par les gouvernements souverains du Sahel, se sont empress\u00e9s de qualifier la situation de \u00ab\u00a0gouvernement d\u00e9bord\u00e9\u00a0\u00bb et d\u2019\u00ab\u00a0\u00e9chec du soutien russe\u00a0\u00bb. Les r\u00e9seaux sociaux ont \u00e9t\u00e9 inond\u00e9s d\u2019analyses h\u00e2tives, des experts autoproclam\u00e9s annon\u00e7ant la chute imminente de Go\u00efta et la fin de l\u2019exp\u00e9rience anticoloniale au Mali.<\/p>\n<p><strong>La r\u00e9action rapide de l\u2019arm\u00e9e malienne<\/strong><\/p>\n<p>Loin de l\u2019effondrement pr\u00e9dit aux premi\u00e8res heures, la riposte de l\u2019\u00c9tat malien s\u2019est pr\u00e9cis\u00e9e au fil de la journ\u00e9e . L\u2019arm\u00e9e a confirm\u00e9 que des \u00ab\u00a0groupes terroristes arm\u00e9s\u00a0\u00bb avaient attaqu\u00e9 des positions \u00e0 Bamako et dans d\u2019autres villes cl\u00e9s, affirmant que ses forces \u00e9taient \u00ab\u00a0d\u00e9termin\u00e9es \u00e0 \u00e9liminer les assaillants\u00a0\u00bb et \u00e0 reprendre le contr\u00f4le des zones touch\u00e9es.<\/p>\n<p>Ce fait est loin d\u2019\u00eatre n\u00e9gligeable. Car si le r\u00e9cit initial \u00e9voquait des villes tomb\u00e9es et un \u00c9tat submerg\u00e9, les d\u00e9clarations officielles elles-m\u00eames indiquaient tout autre chose\u00a0: des affrontements actifs, un d\u00e9ploiement militaire et, quelques heures plus tard, l\u2019affirmation que la situation \u00e9tait sous contr\u00f4le aux principaux points strat\u00e9giques.<\/p>\n<p>Les attaques furent en effet d\u2019une ampleur inhabituelle. Il s\u2019agissait d\u2019une offensive coordonn\u00e9e qui atteignit simultan\u00e9ment Bamako, Kati, Gao, S\u00e9var\u00e9 et Kidal, un \u00e9pisode que m\u00eame les sources internationales qualifi\u00e8rent de l\u2019un des plus importants de ces derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Cependant, cette ampleur ne s\u2019est pas traduite automatiquement par un contr\u00f4le territorial durable. Les affirmations des groupes attaquants eux-m\u00eames \u2014 comme la pr\u00e9tendue prise de Kidal ou de positions \u00e0 Gao \u2014 n\u2019ont pu \u00eatre v\u00e9rifi\u00e9es de mani\u00e8re ind\u00e9pendante \u00e0 court terme, renfor\u00e7ant l\u2019id\u00e9e qu\u2019une campagne m\u00e9diatique avait \u00e9t\u00e9 men\u00e9e en parall\u00e8le de l\u2019offensive militaire.<\/p>\n<p>Un autre \u00e9l\u00e9ment essentiel \u00e0 prendre en compte dans cette r\u00e9ponse est la strat\u00e9gie de s\u00e9curit\u00e9 actuelle de Bamako, qui inclut une coop\u00e9ration avec les acteurs russes et a modifi\u00e9 la dynamique op\u00e9rationnelle par rapport aux phases pr\u00e9c\u00e9dentes. La pr\u00e9sence de ces alli\u00e9s n\u2019a pas emp\u00each\u00e9 l\u2019offensive, mais elle a contribu\u00e9 au m\u00e9canisme permettant de contenir les attaques dans des zones sensibles, comme la capitale et ses environs imm\u00e9diats, o\u00f9 la d\u00e9fense d\u2019infrastructures cl\u00e9s face \u00e0 l\u2019avanc\u00e9e de groupes arm\u00e9s a m\u00eame \u00e9t\u00e9 signal\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce point est essentiel \u00e0 l\u2019organisation de l\u2019analyse\u00a0: l\u2019offensive a bien eu lieu, elle \u00e9tait d\u2019envergure et coordonn\u00e9e, mais elle n\u2019a pas permis de consolider un sc\u00e9nario d\u2019effondrement imm\u00e9diat de l\u2019\u00c9tat, ni m\u00eame un r\u00e9cit coh\u00e9rent. L\u2019\u00e9cart entre l\u2019impact initial et le r\u00e9sultat r\u00e9el constitue pr\u00e9cis\u00e9ment le terrain d\u2019interpr\u00e9tation. Pour nous, de telles interpr\u00e9tations n\u2019existent pas\u00a0; en tant que communicants engag\u00e9s, nous ne pouvons les relayer et nous contentons de qualifier les \u00e9v\u00e9nements d\u2019\u00ab\u00a0informations en cours\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0conflit en cours\u00a0\u00bb, nous d\u00e9gageant ainsi de la responsabilit\u00e9 de fournir des informations concr\u00e8tes.<\/p>\n<p><strong>La qu\u00eate de sens nous concerne tous.<\/strong><\/p>\n<p>Si les \u00e9v\u00e9nements du 25 avril ont mis en lumi\u00e8re un point essentiel, ce n\u2019est pas seulement la capacit\u00e9 op\u00e9rationnelle des groupes arm\u00e9s ou la r\u00e9action de l\u2019\u00c9tat malien, mais la rapidit\u00e9 avec laquelle une interpr\u00e9tation dominante s\u2019impose avant m\u00eame que les \u00e9v\u00e9nements ne soient termin\u00e9s. En quelques heures, l\u2019offensive \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 per\u00e7ue comme un sympt\u00f4me d\u2019effondrement de l\u2019\u00c9tat, alors m\u00eame que les combats se poursuivaient et que la situation sur le terrain \u00e9tait loin d\u2019\u00eatre stable.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9canisme n\u2019est pas nouveau, mais il prend une ampleur particuli\u00e8re au Sahel. La combinaison de sources initiales mal v\u00e9rifi\u00e9es, d\u2019une diffusion rapide sur les r\u00e9seaux sociaux et d\u2019un cadre d\u2019interpr\u00e9tation pr\u00e9existant \u2013 qui tend \u00e0 analyser les processus politiques de la r\u00e9gion sous l\u2019angle de l\u2019\u00e9chec \u2013 produit un effet concret\u00a0: elle instaure des perceptions qu\u2019il est ensuite difficile de d\u00e9construire, m\u00eame lorsque les \u00e9v\u00e9nements qui se d\u00e9roulent ne confirment pas ces diagnostics.<\/p>\n<p>Ce qui s\u2019est pass\u00e9 au Mali s\u2019inscrit parfaitement dans cette logique. Les premi\u00e8res affirmations concernant la \u00ab\u00a0prise\u00a0\u00bb de villes comme Kidal ou Gao ont largement circul\u00e9, mais n\u2019ont pu \u00eatre v\u00e9rifi\u00e9es ind\u00e9pendamment dans l\u2019imm\u00e9diat. Or, ce manque de confirmation a suscit\u00e9 beaucoup moins d\u2019int\u00e9r\u00eat que la version originale. Autrement dit, le premier r\u00e9cit n\u2019avait pas besoin d\u2019\u00eatre v\u00e9rifi\u00e9 pour s\u2019imposer\u00a0; il suffisait qu\u2019il soit plausible dans un cadre d\u00e9j\u00e0 \u00e9tabli.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 que la dimension m\u00e9diatique du conflit cesse d\u2019\u00eatre un \u00e9l\u00e9ment accessoire et devient un enjeu central. Il ne s\u2019agit plus seulement de rapporter les faits, mais de les interpr\u00e9ter. Et dans cette ar\u00e8ne, chaque \u00e9pisode est rapidement assimil\u00e9 \u00e0 des interpr\u00e9tations pr\u00e9existantes\u00a0: l\u2019avanc\u00e9e d\u2019un groupe arm\u00e9 est per\u00e7ue comme la preuve de la faiblesse de l\u2019\u00c9tat, tandis que la riposte gouvernementale est interpr\u00e9t\u00e9e comme une r\u00e9action d\u00e9fensive, jamais comme un contr\u00f4le efficace.<\/p>\n<p>Cette asym\u00e9trie n\u2019implique pas n\u00e9cessairement une coordination consciente entre les acteurs m\u00e9diatiques, mais elle r\u00e9v\u00e8le une tendance. Depuis des ann\u00e9es, le Sahel est un espace o\u00f9 sont projet\u00e9s des diagnostics ext\u00e9rieurs qui, souvent, ne tiennent pas compte des dynamiques internes. Dans ce contexte, tout \u00e9pisode de violence tend \u00e0 renforcer un discours d\u00e9j\u00e0 \u00e9tabli\u00a0: celui d\u2019\u00c9tats incapables de maintenir leur souverainet\u00e9 sans contr\u00f4le ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Cependant, les \u00e9v\u00e9nements du 25 avril apportent des nuances que cette interpr\u00e9tation ne parvient pas \u00e0 saisir pleinement. Si l\u2019offensive a d\u00e9montr\u00e9 la pers\u00e9v\u00e9rance et les capacit\u00e9s de coordination des acteurs arm\u00e9s, elle a \u00e9galement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que l\u2019\u00c9tat malien \u2013 malgr\u00e9 ses limites \u2013 conserve une capacit\u00e9 de r\u00e9action, de d\u00e9ploiement et de r\u00e9tablissement dans des d\u00e9lais relativement courts.<\/p>\n<p>La tension entre ces deux \u00e9l\u00e9ments \u2014 la persistance de la menace et la capacit\u00e9 de r\u00e9agir \u2014 est souvent occult\u00e9e par la n\u00e9cessit\u00e9 de cat\u00e9goriser rapidement les faits de mani\u00e8re ferm\u00e9e.<\/p>\n<p>Et c\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que la question cesse d\u2019\u00eatre ce qui s\u2019est pass\u00e9 au Mali, et devient comment interpr\u00e9ter ce qui s\u2019est pass\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Le JNIM et les Touaregs, l\u2019offensive locale<\/strong><\/p>\n<p>Un \u00e9l\u00e9ment particuli\u00e8rement significatif des attentats du 25 avril a \u00e9t\u00e9 la coordination entre Jama\u2019at Nasr al-Islam wal Muslimin (JNIM) et les groupes s\u00e9paratistes touaregs affili\u00e9s au Front de lib\u00e9ration de l\u2019Azawad (FLA). Cette convergence, qui s\u2019est manifest\u00e9e par des op\u00e9rations simultan\u00e9es et des objectifs communs, n\u2019est pas enti\u00e8rement nouvelle, mais elle r\u00e9v\u00e8le plus clairement une tension difficile \u00e0 dissimuler\u00a0: la coexistence d\u2019agendas qui, sur le plan politique et id\u00e9ologique, fonctionnent selon des logiques diff\u00e9rentes.<\/p>\n<p>D\u2019une part, le JNIM s\u2019inscrit dans une structure djihadiste r\u00e9gionale ayant des liens historiques avec des r\u00e9seaux associ\u00e9s \u00e0 Al-Qa\u00efda. Son objectif n\u2019est pas l\u2019autonomie territoriale d\u2019une r\u00e9gion sp\u00e9cifique, mais plut\u00f4t la construction d\u2019un ordre fond\u00e9 sur une interpr\u00e9tation stricte de l\u2019islam politique arm\u00e9. Son expansion au Sahel au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie a repos\u00e9 \u00e0 la fois sur la faiblesse des \u00c9tats et sur sa capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019immiscer dans les conflits locaux, en adaptant sa rh\u00e9torique aux exigences sp\u00e9cifiques de chaque territoire.<\/p>\n<p>Par ailleurs, les mouvements touaregs \u2013 forts d\u2019une longue histoire de r\u00e9bellions dans le nord du Mali \u2013 ont formul\u00e9, avec des variations au fil du temps, des revendications d\u2019autonomie, de reconnaissance politique et de r\u00e9partition des ressources dans des r\u00e9gions historiquement marginalis\u00e9es par le gouvernement central. Des insurrections des ann\u00e9es 1990 \u00e0 la proclamation de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re \u00c9tat d\u2019Azawad en 2012, ces revendications ont fait l\u2019objet de n\u00e9gociations, de fragmentations et de r\u00e9cup\u00e9rations.<\/p>\n<p>L\u2019alliance entre les deux acteurs ne d\u00e9coule donc pas d\u2019une identit\u00e9 politique commune, mais plut\u00f4t d\u2019une logique tactique. Face \u00e0 un sc\u00e9nario o\u00f9 aucun des deux camps ne peut imposer individuellement sa volont\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9tat malien, cette convergence leur permet d\u2019amplifier leur capacit\u00e9 op\u00e9rationnelle, de coordonner leurs attaques et de g\u00e9n\u00e9rer des impacts simultan\u00e9s sur diff\u00e9rentes parties du territoire.<\/p>\n<p>Cependant, cette m\u00eame alliance pr\u00e9sente aussi des faiblesses. La convergence des agendas \u2013 religieux dans un cas, territoriaux dans l\u2019autre \u2013 limite la possibilit\u00e9 de construire une base politique homog\u00e8ne et durable. De fait, l\u2019exp\u00e9rience a montr\u00e9 que la coexistence entre groupes djihadistes et mouvements touaregs pouvait engendrer des tensions, des ruptures, voire des conflits internes, lorsque leurs objectifs strat\u00e9giques ont commenc\u00e9 \u00e0 diverger.<\/p>\n<p>Ce point est crucial pour \u00e9viter toute simplification excessive. L\u2019offensive du 25 avril ne peut \u00eatre comprise comme l\u2019expression d\u2019un bloc insurg\u00e9 coh\u00e9rent, mais plut\u00f4t comme la manifestation d\u2019une convergence circonstancielle entre des acteurs partageant un ennemi commun, mais pas n\u00e9cessairement un projet politique compatible.<\/p>\n<p>\u00c0 cela s\u2019ajoute un autre \u00e9l\u00e9ment cl\u00e9\u00a0: la relation avec les populations locales. Si les revendications historiques des groupes touaregs b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019une certaine l\u00e9gitimit\u00e9 dans certaines r\u00e9gions du nord, la pr\u00e9sence de structures djihadistes s\u2019est, dans de nombreux cas, heurt\u00e9e \u00e0 la r\u00e9sistance des communaut\u00e9s qui ont subi leurs agissements, notamment l\u2019imposition de normes sociales et les violences perp\u00e9tr\u00e9es contre les civils.<\/p>\n<p>Cette tension entre l\u00e9gitimit\u00e9 locale et capacit\u00e9 arm\u00e9e ajoute une complexit\u00e9 suppl\u00e9mentaire. Si l\u2019alliance peut renforcer l\u2019action militaire \u00e0 court terme, elle entrave \u00e9galement le d\u00e9veloppement d\u2019un large soutien social, condition n\u00e9cessaire au maintien de tout contr\u00f4le territorial au-del\u00e0 de l\u2019impact initial d\u2019une offensive.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, pr\u00e9senter cette convergence comme une \u00ab\u00a0r\u00e9volution unifi\u00e9e\u00a0\u00bb ou comme l\u2019expression lin\u00e9aire d\u2019une insurrection populaire simplifie non seulement le sc\u00e9nario, mais occulte \u00e9galement les fractures internes qui traversent ces acteurs.<\/p>\n<p>Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans ces fractures que se jouent nombre des dynamiques futures du conflit.<\/p>\n<p><strong>La France, l\u2019Ukraine et la reconfiguration de la guerre au Sahel<\/strong><\/p>\n<p>Cette derni\u00e8re offensive terroriste au Mali ne peut \u00eatre comprise hors du contexte du conflit g\u00e9opolitique qui secoue le Sahel depuis la rupture entre Bamako et Paris. Le Mali est confront\u00e9 non seulement \u00e0 une menace arm\u00e9e int\u00e9rieure, mais aussi aux cons\u00e9quences de l\u2019effondrement d\u2019une architecture de d\u00e9pendance b\u00e2tie pendant des d\u00e9cennies autour de la tutelle militaire fran\u00e7aise, de la subordination r\u00e9gionale et de la gestion de la s\u00e9curit\u00e9 ext\u00e9rieure par la France.<\/p>\n<p>Ce changement ne s\u2019est pas op\u00e9r\u00e9 de mani\u00e8re isol\u00e9e. La France a annonc\u00e9 en f\u00e9vrier 2022 le retrait de ses forces du Mali, y compris l\u2019op\u00e9ration Barkhane et le contingent europ\u00e9en Takuba, apr\u00e8s des ann\u00e9es de d\u00e9gradation politique, militaire et sociale de sa pr\u00e9sence dans le pays. L\u2019essentiel est que ce retrait n\u2019a pas signifi\u00e9 la disparition des int\u00e9r\u00eats fran\u00e7ais dans la r\u00e9gion, mais plut\u00f4t leur r\u00e9orientation. Paris a perdu des bases, un acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 la communication et une capacit\u00e9 de commandement direct, mais n\u2019a pas renonc\u00e9 \u00e0 sa volont\u00e9 d\u2019exercer une influence sur une r\u00e9gion qu\u2019elle consid\u00e9rait depuis des d\u00e9cennies comme faisant partie de son p\u00e9rim\u00e8tre d\u2019action strat\u00e9gique en Afrique.<\/p>\n<p>Cela met en lumi\u00e8re l\u2019importance du r\u00e9cit. Si le Mali est d\u00e9peint comme un \u00c9tat failli, si la rupture avec la France est pr\u00e9sent\u00e9e comme la cause directe du chaos, alors l\u2019ancien syst\u00e8me colonial se trouve justifi\u00e9 par contraste\u00a0: \u00ab\u00a0avec nous r\u00e9gnait l\u2019ordre, sans nous, le terrorisme.\u00a0\u00bb Telle est la strat\u00e9gie politique sous-jacente. Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire de l\u2019\u00e9noncer explicitement\u00a0; il suffit de r\u00e9p\u00e9ter sans cesse que la d\u00e9t\u00e9rioration a commenc\u00e9 lorsque Bamako a d\u00e9cid\u00e9 de changer d\u2019alli\u00e9s.<\/p>\n<p>Mais les donn\u00e9es historiques contredisent cette version. L\u2019insurrection djihadiste n\u2019a pas commenc\u00e9 avec Assimi Go\u00efta, ni avec le retrait des troupes fran\u00e7aises, ni avec l\u2019arriv\u00e9e des conseillers russes. Le Mali est en proie \u00e0 un conflit ouvert depuis 2012 et, pendant une grande partie de cette p\u00e9riode, le pays a subi une importante pr\u00e9sence militaire occidentale. L\u2019op\u00e9ration Barkhane a d\u00e9but\u00e9 en 2014 dans la continuit\u00e9 de l\u2019op\u00e9ration Serval, avec pour objectif affich\u00e9 de combattre les groupes li\u00e9s \u00e0 Al-Qa\u00efda et \u00e0 l\u2019\u00c9tat islamique au Sahel. Or, pr\u00e8s de dix ans plus tard, ces groupes non seulement n\u2019ont pas disparu, mais ont \u00e9tendu leur influence au centre du Mali, au Burkina Faso et au Niger.<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent, la question ne peut \u00eatre pos\u00e9e de mani\u00e8re trompeuse. Il ne s\u2019agit pas de savoir si le Mali traverse actuellement une grave crise s\u00e9curitaire, mais plut\u00f4t qui a cr\u00e9\u00e9 les conditions de cette situation et pourquoi les m\u00eames acteurs qui ont \u00e9chou\u00e9 pendant des ann\u00e9es \u00e0 contenir l\u2019expansion djihadiste pr\u00e9tendent d\u00e9sormais juger de la nouvelle orientation du Mali.<\/p>\n<p>L\u2019Ukraine figure \u00e9galement sur cet \u00e9chiquier, non pas comme un acteur central au Sahel, mais comme une pi\u00e8ce d\u2019un conflit mondialis\u00e9 qui ne se d\u00e9roule plus uniquement en Europe de l\u2019Est. Les \u00e9v\u00e9nements de 2024 sont d\u00e9terminants. Suite aux combats de Tinzaouaten, pr\u00e8s de la fronti\u00e8re alg\u00e9rienne, le Mali a rompu ses relations diplomatiques avec Kiev apr\u00e8s que Bamako a interpr\u00e9t\u00e9 les d\u00e9clarations d\u2019un porte-parole des services de renseignement militaires ukrainiens comme un aveu de soutien aux groupes ayant inflig\u00e9 de lourdes pertes \u00e0 l\u2019arm\u00e9e malienne et \u00e0 ses alli\u00e9s russes. Le Niger a ensuite pris une mesure similaire, invoquant les m\u00eames accusations.<\/p>\n<p>Cet \u00e9pisode doit \u00eatre trait\u00e9 avec pr\u00e9cision\u00a0: l\u2019Ukraine a ni\u00e9 toute implication directe, et les rebelles touaregs ont \u00e9galement ni\u00e9 tout soutien ext\u00e9rieur. Mais l\u2019existence m\u00eame de ces d\u00e9clarations, les r\u00e9actions diplomatiques du Mali et du Niger, et l\u2019instrumentalisation du Sahel comme champ de bataille indirect dans la confrontation russo-ukrainienne d\u00e9montrent que le conflit malien ne peut plus se r\u00e9duire \u00e0 une interpr\u00e9tation purement locale.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, la collaboration russe d\u00e9passe le simple cadre d\u2019un soutien militaire. Pour Bamako, Moscou repr\u00e9sente la possibilit\u00e9 de briser le monopole occidental sur la s\u00e9curit\u00e9 africaine. Cette relation n\u2019est pas sans co\u00fbts, contradictions ni limites \u2013 comme Tinzaouaten l\u2019a clairement d\u00e9montr\u00e9 \u2013 mais elle rel\u00e8ve d\u2019une d\u00e9cision souveraine\u00a0: celle de rechercher d\u2019autres partenaires apr\u00e8s des ann\u00e9es d\u2019\u00e9chec fran\u00e7ais. R\u00e9duire cette d\u00e9cision \u00e0 une simple \u00ab\u00a0d\u00e9pendance russe\u00a0\u00bb est un moyen commode de nier la capacit\u00e9 d\u2019action politique du Mali.<\/p>\n<p>Ce qui est en jeu, ce n\u2019est donc pas seulement l\u2019efficacit\u00e9 d\u2019un appareil militaire. C\u2019est le droit d\u2019un \u00c9tat africain de d\u00e9finir ses alliances sans avoir \u00e0 solliciter l\u2019autorisation de l\u2019ancienne puissance coloniale. C\u2019est pourquoi chaque attaque contre le Mali suscite, dans certains milieux, une anxi\u00e9t\u00e9 presque jubilatoire\u00a0: si Bamako \u00e9choue, l\u2019hypoth\u00e8se selon laquelle le Sahel peut fonctionner ind\u00e9pendamment de la tutelle fran\u00e7aise s\u2019effondre \u00e9galement. Et si cette hypoth\u00e8se s\u2019effondre, le vieil ordre n\u00e9ocolonial peut se pr\u00e9senter non comme une domination, mais comme une n\u00e9cessit\u00e9.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 le v\u00e9ritable contexte de l\u2019offensive\u00a0: le JNIM et les FLA tirent sur des positions militaires, mais le discours occidental s\u2019attaque \u00e0 une id\u00e9e politique bien plus profonde. L\u2019id\u00e9e que le Mali, malgr\u00e9 toutes ses difficult\u00e9s, a le droit de reconstruire sa s\u00e9curit\u00e9, ses alliances et son destin national en dehors des carcans impos\u00e9s par Paris, Bruxelles ou Washington.<\/p>\n<p>Loin des d\u00e9clarations h\u00e2tives annon\u00e7ant un effondrement imminent, les \u00e9v\u00e9nements survenus au Mali ces derni\u00e8res heures r\u00e9v\u00e8lent une r\u00e9alit\u00e9 bien plus troublante pour ceux qui cherchent \u00e0 conforter l\u2019id\u00e9e d\u2019un Sahel vou\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chec\u00a0: le Mali a non seulement r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 une offensive coordonn\u00e9e sur plusieurs fronts, mais l\u2019a fait dans un contexte de profonde reconfiguration de son syst\u00e8me d\u2019alliances et sous une pression constante, tant militaire que m\u00e9diatique. Cela ne nie ni les faiblesses structurelles de l\u2019\u00c9tat malien ni la persistance de la menace arm\u00e9e, mais oblige \u00e0 r\u00e9\u00e9valuer un diagnostic souvent fond\u00e9 davantage sur des pr\u00e9jug\u00e9s que sur des faits.<\/p>\n<p>En ce sens, le v\u00e9ritable champ de bataille n\u2019est pas seulement militaire, mais aussi politique. Car si chaque offensive sert \u00e0 confirmer que les processus de souverainet\u00e9 africains sont irr\u00e9alisables sans tutelle ext\u00e9rieure, alors le conflit cesse d\u2019\u00eatre un enjeu de s\u00e9curit\u00e9 et devient un instrument de contr\u00f4le. Le Mali, malgr\u00e9 toutes ses contradictions, tente de rompre avec ce syst\u00e8me. Et cette d\u00e9cision, plus que toute bataille en particulier, explique l\u2019intensit\u00e9 avec laquelle les discours de d\u00e9faite sont propag\u00e9s.<\/p>\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre pourquoi, plut\u00f4t que de se demander qui a remport\u00e9 une confrontation pr\u00e9cise, il est plus pertinent d\u2019observer ce qui perdure dans le temps. Et c\u2019est l\u00e0 que, malgr\u00e9 les Cassandre habituelles, un fait s\u2019impose, impossible \u00e0 ignorer\u00a0: l\u2019\u00c9tat malien demeure debout, conserve sa capacit\u00e9 de r\u00e9action et continue de red\u00e9finir sa place dans un paysage r\u00e9gional en pleine mutation. Ce n\u2019est pas un mince exploit dans une r\u00e9gion o\u00f9, pendant des ann\u00e9es, on a admis que la stabilit\u00e9 ne pouvait venir que de l\u2019ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p><strong>Beto Cremonte<\/strong>, r\u00e9dacteur en chef de PIA Global, sp\u00e9cialiste du continent africain. Analyste g\u00e9opolitique international. Professeur de communication sociale et de journalisme, dipl\u00f4m\u00e9 de l\u2019Universit\u00e9 nationale de La Plata (UNLP), o\u00f9 il a obtenu une licence en communication sociale. \u00c9tudiant avanc\u00e9 du programme de l\u2019Universit\u00e9 technique sup\u00e9rieure en communication publique et politique de la Facult\u00e9 des sciences politiques et sociales de l\u2019UNLP.<\/p>\n<\/div>\n<p><br \/>\n<br \/><a href=\"https:\/\/www.legrandsoir.info\/mali-l-apocalypse-qui-n-a-pas-eu-lieu-et-le-recit-de-la-defaite-dont-l-occident-a-besoin.html\" target=\"_blank\"\">Source link <\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce qui s\u2019est r\u00e9ellement pass\u00e9, et que de nombreux analystes ont choisi d\u2019ignorer (ou de dissimuler), c\u2019est une riposte rapide et coordonn\u00e9e des forces maliennes, qui continuent de d\u00e9montrer la&hellip; <\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":27385,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-27384","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27384","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=27384"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27384\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/27385"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=27384"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=27384"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/monde25.info\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=27384"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}